Voisin de l’intérieur

Un vieux proverbe grec, bien repris par la sagesse bantou, dit que lorsque la maison de votre voisin est en feu, la vôtre est en danger. Pendant de longues années, le Sénégal qui enveloppe son voisin de dedans, la Gambie, a contenu les flammes sans jamais véritablement les éteindre. Les derniers balbutiements de Dakar sur la question donnent à penser que le dictateur de Banjul tient parfois une partie de ses forces, des légèretés de la prospective géostratégique de ses voisins. Entre le légitime souci de stabilité et la trop forte ambition électorale qui gouverne sa pensée politique, l’administration Macky Sall a failli manquer ses pédales sur ce coup mais bien malin qui saura attendre le dénouement en fin de mandat.

En attendant, la nature des frontières impose au Sénégal de servir ou de desservir la classe politique gambienne selon l’activisme ou la permissivité des parties. C’est à penser que l’époque où Daouda Diawara lorgnait le pouvoir de Banjul à partir de Dakar est révolue, mais il est évident que la première lucarne par laquelle tous les subversifs observent le State house est bien le pays de Macky Sall. Faute d’accords spécifiques entre les parties et compte tenu de la répugnance accrue au sujet du dictateur voisin, il n’y avait jusque là aucun véritable fondement officiel pour limiter les diatribes de Cheikh Sidya Bayo en terre sénégalaise. Toujours est-il qu’une politique cohérente aurait voulu qu’on le contînt sans attendre qu’une tentative de coup d’Etat ou ce qui en tient lieu, impose des mesures d’urgence. Le séjour au commissariat de Dakar de celui qui se proclame haut et fort du conseil de transition en Gambie, a donné du grain à moudre aux organisations de défense de droits de l’Homme avec tout ce que cela emporte comme garanties au plan du droit international. Pourtant en cas de succès du coup d’Etat, l’heure serait plutôt au soulagement et les discours aux antipodes des élucubrations actuelles. Donc au-delà de tout juridisme, Dakar n’avait pas besoin de justifier son innocence aux yeux de son voisin de l’intérieur, parce que donner des gages sur la défensive est exactement ce que Yahya espérait. Quelques précédents illustrent l’embarras du pouvoir sénégalais dans cette affaire : Le gambien Kukoï Samba Sagna décédé dans sa destination forcée de Bamako ou encore le bloggeur tchadien Makaïla Guébla qui a fini à Conakry. Des décisions en contradiction avec l’hospitalité historique du Sénégal, même si les sujets n’ont pas été remis directement à leurs potentiels guillotineurs. Dans le principe, les Etats jaloux de leur souveraineté, ne consentent souvent à appuyer des poursuites sur leurs territoires qu’à des conditions diplomatiques ou stratégiques définies notamment au moyen d’accords de coopération. Le cas Amadou Toumani Touré poursuivi à Bamako et accueilli à Dakar aurait pu illustrer la démarche eu égard aux conventions entre le Mali et le Sénégal, mais la Cour suprême peinait à délivrer un arrêt d’extradition. En réalité, avant Macky Sall, le Sénégal n’a pas connu de véritable tradition d’extradition de ses hôtes politiques. Cette option valut à Léopold Sédar Senghor quelques bisbilles avec Sékou Touré lorsqu’il refusa de livrer des opposants guinéens à l’incertitude fatale dans les années 70. La tradition s’est perpétuée lorsque le président Abdou Diouf a ouvert les portes au Camerounais Amadou Ahidjo mis à l’étroit par son successeur à Yaoundé. Ensuite, il y eut le tchadien Hissène Habré. Bon à savoir, tous ces hôtes du Sénégal se sont longtemps faits oublier en terre sénégalaise sous un encadrement politique discret. Ils sont certes des pointures politiques qu’on ne peut comparer à un aventureux de l’espèce de Cheikh Sidya Bayo, mais au moins les orientations étaient claires et décisives.

L’opposant dont il est question est bien le jeune opérateur économique français, 35 ans, qui prétend que Yahya Jammeh nourrit le rêve de changer la Gambie en royaume devant le parlement le 22 Janvier prochain. Une annonce peu surprenante dont la véracité effective est coincée entre la haine que les deux hommes se vouent depuis la mort du père de Bayo, le consul en France dont Jammeh refusa le retour du corps d’une part et les frustrations profondes du dirigeant aux milles palmes sociologiques. D’ailleurs à ce dernier sujet, ses panneaux d’affichage croulent sous le poids de toute une litanie dans son identité officielle : Cheikh Professeur El Hadj Docteur Yahya Abdul-Aziz Jemus Junkung Naasiru Deen Jammeh. Avec ses milles parures et bijoux, il tient sa propension au mystère de son lutteur de père Abdul-Aziz James Junkung Jammeh. L’opposant arrêté à Dakar disions-nous, justifie et revendique une certaine proximité avec l’armée, du moins la frange qui a manqué son putsch du 30 Décembre dernier. C’est le même qui peine à faire adhérer l’intégralité de l’opposition gambienne à son plaidoyer depuis longtemps, malgré l’animosité du régime qu’il eut à côtoyer dans le passé. Désormais, il n’est pas superflu de se méfier des inconnus du puzzle. Pour ceux qui ont connaissance d’un Yahya Jammeh à l’école des vieux renards de la trame de Paul Biya, il y a de moins en moins d’évidence dans les données. Comme ses idoles présumés, il sait capitaliser les inimitiés à défaut de prêcher le faux pour obtenir du vrai. La preuve en est que l’obligeance officieuse envers le pouvoir, de celui qui est considéré à Yaoundé comme le principal leader de l’opposition, est aujourd’hui indiscutable, tout autant que les secrets que dévoilent des mouvements de protestation à l’étranger montés de toutes pièces. S’y ajoute en l’espèce que deux américains d’origine gambienne doivent sont attraits devant la justice américaine pour ce qu’on appelle chez l’oncle Sam, la violation du traité de neutralité avec un pays allié des Etats-Unis. C’est à se demander à quoi Washington joue quand on connaît le discours de la maison blanche au sujet de Banjul. Il est donc venu, pour le Sénégal, le moment de se fixer sur l’essentiel en ce qui concerne ce voisinage particulièrement endogène. Lorsque le président Macky Sall a réservé sa première sortie à l’étranger à un homme qui n’en valait pas l’opportunité malgré la pertinence de la destination, il a cru pouvoir tenir les rênes d’une relation longtemps heurtée. Les revirements de Banjul depuis lors suffisent à comprendre que les priorités d’ordre géostratégique visent désormais moins l’apaisement politique que l’engagement économique. Le fameux pont qui tarde à sortir de terre malgré les conventions et les engagements concrets garantirait l’allure d’un axe semblable à Prétoria-Maseru, où le plus fort a le respect qu’il mérite car, comme disait Mitterrand, le pouvoir absolu a ses raisons que la république ignore.

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