Née dans les flancs du Pds, l’Apr traine-t-elle des tares congénitales ? La violence est en passe de devenir sa signature. L’ivresse du pouvoir aidant, le parti présidentiel concentre les germes d’une tension politique qui va s’accroissant à mesure qu’approchent les élections locales. 

Avec eux, ça finit toujours comme ça : insultes, échauffourées, menaces et armes à feu. L’Alliance pour la République (Apr) a les nerfs à fleur de peau. Il y a des raisons objectives de croire que la proximité des locales va davantage lâcher la bonde aux instincts apéristes les plus carnassiers. Née dans les flancs du Pds, l’Apr traine-t-elle les tares congénitales de la violence politique longtemps associée au parti libéral ? En tout cas, les bleus lui ont légué une bonne part de ses vices les plus détestables. Nombreuses sont les localités du pays où l’on ramasse des pierres balancées par les militants apéristes en furie.  Dernier champ de bataille: Mbacké. Ironie du sort, c’était une rencontre de réconciliation convoquée par le bouillant Moustapha Cissé Lô.

Des jets de pierres, imputés à Omar Ndiaye Angloma et ses partisans, ont fait avorter le rabibochage. Cissé Lô accuse le maire de Mbacké Iba Gaye d’avoir armé les lanceurs de pierre. Les dénégations s’opposent aux accusations. Le schéma est bien connu. L’intifada est un fait d’armes classique chez les apéristes.

Dans la commune de Biscuiterie à Dakar, la rencontre que devait présider le superviseur Apr de la région de Dakar, Augustin Tine, n’a pu se tenir. Une guerre sans merci oppose deux tendances rivales du parti au pouvoir. L’une dirigée par Me Djibril War et l’autre par Ismaïla Guèye.

Au Grand théâtre, l’Apr a encore livré sa «chorégraphie»  favorite : une bataille rangée suivi de jets de pierres.  Le meeting des jeunesses républicaines, favorables au ministre conseiller Marième Badiane, a été accueilli par une salve de cailloux.

Jusqu’ici tous ces incidents pouvaient être mis sur le registre de l’indiscipline politique caractérisée. Seulement à Matam, on a frôlé le drame. Un nouvel énergumène est entré en scène. Jusque-là connu pour son pouvoir laudatif sur Macky Sall, Farba Ngom a joué les Luky Luke dans le Far East sénégalais.

Un casier trop chargé

C’est dans le casting que cela pèche. Dans son recrutement, l’Apr a fait la part belle à des tempéraments impétueux. Et Macky Sall devra bander des muscles pour tenir la laisse à ses ouailles. Après décompte final, on note que le parti contient beaucoup (trop) d’hommes incontrôlables. La tension pré-électorale et la concentration d’éléments sur-agités rendent fatalement possible les dérapages. L’appétit du pouvoir fait monter l’adrénaline. Les enjeux de carrière dopent les rivalités. La maison beige marron est une poudrière où essaient de vivre, en bonne entente, des artificiers. Le feu peut venir de partout.

Moustapha Cissé Lô qui a endossé les habits de réconciliateur à Mbacké n’avait sans doute pas le profil de l’emploi. Il a un caractère volcanique pour inspirer la sérénité. Surnommé «El pistéléro», ses écarts de conduite ne ménagent ni son camp ni son chef. Lors du cinquième anniversaire de l’Apr, il a provoqué une pluie de billets de banque dans la salle, désavouant en public la «gouvernance sobre et vertueuse» prônée par son patron. Ses sorties intempestives ne ménagent pas le Chef de l’Etat : «Si Macky Sall est assez fou pour perdre le pouvoir en 2019 - (Car Lô se cramponne sur un mandat de 7 ans) - qu’il ne compte surtout pas sur mon soutien», criait-il à une émission sur Walf Tv.

Le responsable de l’école du parti des républicains, Me Djibril War a également malmené le slogan de son  boss. «La partie avant le parti, je n’y crois pas! C’est une insulte pour les militants et membres de l’Apr», raille-t-il. Me War a aussi eu son fait d’armes. En février 2012, en pleine directoire de l’Apr, il dégaine son pistolet devant son camarade, le non moins effervescent Mahmout Saleh.

Quid de Youssou Touré ? L’ancien syndicaliste enseignant devenu apériste zélé s’est apaisé depuis quelques temps. Mais il a longtemps entretenu la surchauffe sur le front politique. Impliqué dans des querelles médiatiques et des batailles de rue, il a été le point focal «colère» du parti.

L’Apr a un casier judiciaire (trop) chargé. Qui ne souvient pas du trublion Ahmed Suzanne Camara insultant, lui aussi, sur un plateau de télévision, Idrissa Seck, le leader de Rewmi, dont le seul tort est d’avoir apposé un bilan négatif sur l’an I du pouvoir de Macky Sall. Sans sourciller, Camara a aussi traité ses adversaires politiques d’ «homos»…

Wade avait son Farba …

Quel a été le comportement de Macky Sall face à ces excès? Le Président a sifflé la fin des hostilités venues de son camp, contre ses alliés de Benno Bokk Yaakar. Histoire de ménager le voisinage un attelage gouvernemental rendu de plus en plus étroit par les ambitions débordantes de l’Apr. Mais concernant la violence physique et verbale au sein de son camp, le Chef de l’Etat avait opposé un mutisme. C’était la règle au Palais. Comme si le silence présidentiel avait valeur de sentence définitive sur la question de la violence dans son parti. Aussi «inacceptables et impardonnables», soient-ils pour reprendre les qualificatifs de Macky Sall, les évènements de Matam n’ont cependant pas un cachet inédit pour mériter une dérogation au silence présidentiel. Son niveau violence est dans l’ordre des prestations habituelles de l’Apr. Seulement, il y a un élément nouveau. Jusqu’ici «les fauteurs de troubles» étaient des membres de son parti dotés d’une identité politique et personnelle autonome. Mais Farba Ngom n’a d’autre référence sur son Cv que d’être le griot de Macky Sall. Son nom et son action politique sont directement liés à la personnalité présidentielle. D’ailleurs, avant les évènements de Matam, peu de personnes connaissaient à Farba Ngom un activisme notoire à sa base politique. Les actes du griot rejaillissent sur l’image du Président. Macky Sall a  voulu se laver des éclaboussures d’un membre de sa cour politique.

Par un des hasards encombrants de l’homonymie, Farba sonne comme une continuité dramatique entre l’Apr et ses origines libérales. Wade avait son Farba, Macky a le sien. Tous les deux Farba sont connus pour leur attachement viscéral à la personne du Chef de parti, «seule constante» digne de leurs allégeances. On sait avec quelle fougue Farba Senghor, «l’élément hors  du commun» a défendu les intérêts de son maître jusqu’à l’excès. Il a été notamment cité dans les attaques contre les journaux L’As et 24 H Chrono en 2008.

Désinfecter l’Apr

Il faut s’arrêter sur les termes utilisés par Macky Sall pour «adresser» la question de la violence dans son parti. Quand il en parle, lors du directoire de son parti organisé le 8 mars à Terrou-bi, c’est par médiation. Il nomme les faits, par le biais du traitement qu’en a fait la presse. Il dit : «Depuis quelques semaines, les titres des journaux se succèdent et se ressemblent. Ils  étalent au grand jour les échauffourées, la violence et même l’usage d’armes à feux, en somme les bagarres fratricides entre membres d’un même parti…»  Par cette mesure d’aseptise politique, Macky Sall a voulu marquer une nette distance par rapport à ce vice qui mine sa famille politique. Dans sa rhétorique, le président se range du côté de la grande masse des citoyens. Il prend à témoin leur indignation et, pour mieux se démarquer, se joint à leur posture de spectateurs outrés par ces «comportements inacceptables». Macky Sall : «Les Sénégalais qui m’ont investi de leur confiance, le 25 mars 2012, en me portant à la magistrature suprême à plus de 65 % des suffrages exprimés, sont choqués et exaspérés devant ce spectacle affligeant auquel se livrent les militants et responsables de l’Apr.»

Reste à savoir comment les Sénégalais sanctionneront toute cette pagaille apériste qui va s’accroissant à mesure qu’approche le 29 juin, date prévue pour des prochaines locales.