Il est apparu préférable à beaucoup d’esprits de définir la politique moins comme une forme sociale objective que comme un pur concept. Le spécialiste Veyne parle de la politique comme d’une… chose. Aussi évidemment que les représentations soient biaisées et la conscience politiste de plus en secondaire dans les Etats du tiers monde. En plus clair, on voit en la politique tout ce qui se rapporte à l’appareil mécanique ou idéologique de l’État lui-même et, par voie de conséquence, à la perpétuation du groupe qui utilise l’appareil. Du coup, nous divaguons tout le temps sur une notion sans contenu fixe, tout peut devenir politique. Du coup également, les démarches empiriques sont viscéralement liées à l’objet politique par excellence : le parti politique. L’on n’est pas très loin de regretter l’époque du parti unique qui prenait toute son originalité arabo-africaine et son intelligibilité traditionaliste dans la fatalité de l’hégémonie, cette espèce de domination de classes que d’aucuns appellent plus malicieusement Construction nationale.

Convoitant le pouvoir, Macky Sall tenait bien le fil de cette antipathie occidentale aujourd’hui dissimulée dans un multipartisme pléthorique, mais les fortes tendances à la démagogie électorale ont confondu toutes les limites. De gré ou de force, ceux qui se font appeler républicains, les courants ayant leur originalité hors du classique sous les tropiques, ont fini par conforter Doudou Wade dans sa conviction que « les résultats sortis de la commission des reformes seront contestés par la classe politique et principalement par le Président  de la République et son parti ». L’ex-président du groupe parlementaire, sans commune mesure avec la perfection, eu égard à ses écarts du temps où il était aux affaires, reconnaissait l’année dernière que les prétendants au siège du palais de Roume vendaient l’impossible africain. Entre autre éléments indigestes, figurait la notion de chef de parti : «La fonction de président de la Répu¬blique est in¬compatible avec l’appartenance à toute assemblée élective nationale ou locale ainsi qu’avec l’existence de toute autre fonction, publique ou privée. Durant l’exercice de ses fonctions, le président de la République ne peut exercer aucune fonction dirigeante dans un parti politique ni appartenir à toute autre association». Les dispositions de l’article 63 du projet de Constitution de la Cnri donnent un coup d’épée dans les usages traditionnalistes : «Le président de la Répu¬blique ne peut exercer aucune fonction dirigeante dans un parti politique». Dans une république à l’envers où le pouvoir nourrit le parti central du sérail et non l’inverse, comment ce chef d’Etat cesserait-il d’être le véritable patron du parti ? Inutile de se leurrer sur le partage des strapontins ministériels et autres sièges à distribuer dans la fonction publique ? La pression en l’espèce est si violente que le président de la République s’est senti l’obligation de s’entourer des cadres de son parti pour échapper aux menaces de rancœurs qui empoisonnaient ses rêves de renouveler son mandat. Combien de fois a-t-on entendu des complaintes de la base exigeant qu’un des leurs soit adopté à un poste de l’entourage du président ? Sans compter les déchirements du parti, qui nécessitent si naturellement l’arbitrage du président de la République, la seule autorité crainte dans les rangs. Etre chef d’Etat sans être chef de parti relève pour les militants d’une véritable hérésie dans une partie du monde où, à l’origine, le roi était à la loi et ensuite le parti unique dictait la démocratie.

C’est exactement à l’image du régime parlementaire dont rêvent les politiques africains, bien sûr quand ils sont dans l’opposition. Pourrait-on disposer d’un parlement assez culotté pour déposer le gouvernement et en l’espèce le Président avec ? Que ne faut-il pas redouter dans cette république biaisée où le chef de l’Etat modifie les conclusions des travaux d’une commission parlementaire et façonne un projet de loi à la mesure de sa soif de populisme ? En d’autres termes, les réflexions sur la baisse du prix du loyer ont souffert des désirs  de leur maître. Ce n’est pas notre sujet, le temps se chargera d’évaluer. En réalité, il est venu le temps de saluer l’honnêteté hypocrite des apéristes sur le régime parlementaire. Macky Sall n’en voulait pas. C’est techniquement évident. La question qui se pose à la sociologie, à la science politique et au constitutionnaliste, ne porte pas sur un simple débat relatif au choix entre un scénario parlementariste ou présidentialiste. La crise est intrinsèquement liée à l’accaparement partisan du pouvoir et de l’appareil d’État comme instrument de clientélisation et de fidélisation en général et, matériellement, la sujétion du pouvoir judiciaire. Plaider le régime parlementaire s’assimile à la négation du trafic d’influence des politiques et des religieux ; ou encore au rejet de la corruption affairiste, ayant pour vecteurs la sécurité judiciaire, l’État de droit, l’outil du contrôle de gestion et, mieux, de nos jours ce qu’on appelle vulgairement la bonne gouvernance. Le présidentialisme colle bien à la vision moderne du pouvoir traditionnel africain, reconnaissons-le, mais les abus lui ont souvent décoloré toutes ses possibilités démocratiques. C’est une moquerie pour ceux qui voient toujours le chef de l’Etat façonner le Conseil constitutionnel loin d’une cour, présider le Conseil supérieur de la magistrature et donc tenir les magistrats pour donner au pouvoir judiciaire, la couleur qui correspond à ses caprices. Sur un schéma où le chef de l’Etat est le chef de l’exécutif, les dés seront à jamais pipés. Si l’on considère que le parlementarisme absolu qui opère une concentration du pouvoir figure comme le totalitarisme sur l’échiquier des régimes de monopolisation de pouvoir, il faut bien reconnaître que le présidentialisme absolu est aussi la maladie de notre pouvoir au sud du Sahara. Jean-Philippe Feldman, Mamadou Gbongue, Eric Kouadio, Mamadou Koulibaly, tous des constitutionnalistes convoqués pour servir l’idéal à l’opinion, ont écrit régime parlementaire catalyseur du développement en Afrique parce que cet idéal répond aux aspirations de la science qu’ils exercent : les Libertés. A l’exception de l’île Maurice, du Cap Vert et de l’Ethiopie, l’Afrique présidentialiste n’est pas près de s’affranchir de ses origines.  Le niveau de vie a plus que doublé en moins de dix ans dans ces pays pourtant les plus défavorisés par la nature. Leur indice de développement humain est nettement supérieur aux autres pays à régime présidentiel. Mamadou Coulibaly, le porte-flambeau du parlementarisme en Côte d’ivoire, finit par le reconnaître. Le principal obstacle à cette mise en place est évidemment que les leaders actuels n’ont aucun intérêt à quitter leurs postes qui consacrent leur toute puissance. Pourquoi un Kabila risquerait-il son poste pour celui d’un Premier ministre révocable au premier écart ? La seule voie pacifique et acceptable possible, dit-il, est celle de l’éducation et de la communication. Si un parti parlementariste apparaît, comme les RDA ont essaimé en Afrique de l’Ouest dans les années 1950, avec une réelle idéologie fédératrice derrière, les plus flexibles des autocrates pourraient être amenés à réformer leur système. Oups ! C’était il y a 50 ans.