Jadis lieu d’ébullition intellectuelle et d’affirmation idéologique, l’université de Dakar s’est transformée en no man’s land où des groupuscules prennent en otage tout un système.

C’était un lieu de confrontation d’idées. Les références étaient  Marx, Lénine,  Trotski, Mao Zedong, Rosa Luxembourg, Antonio Gramsci  et consorts. L’université Cheikh Anta Diop a, par le passé, été un ardent foyer de contestation de l’ordre établi et des injustices sociales. « La toile de fond de cet activisme est à rechercher dans la lutte pour l’indépendance et la transformation des options de développement », nous explique Momar Coumba Diop, dans Trajectoire d’un Etat. Selon le chercheur, les étudiants se sont comportés comme un élément de pression sur la classe dirigeante, pour restaurer la dignité du pays à travers une critique virulente du néo-colonialisme.  Ce militantisme étudiant a joué un rôle de premier plan dans la lutte pour l’instauration d’un système démocratique et stimulé les autres forces sociales. Par la force des convictions, les étudiants ont contribué aux changements politiques.

« Les différentes factions du mouvement étudiant ont reflété les positions des partis de la gauche. Le mouvement étudiant est resté fidèle à la mémoire locale de l’opposition qui est une mémoire de transgression des valeurs institutionnelles. Elle est concentrée dans des débats idéologiques particulièrement intenses et dans l’attente de l’explosion du mouvement révolutionnaire », ajoute l’auteur. Cette vocation que l’université s’était donnée  fait place actuellement à une situation moins reluisante. Peu à peu, ce lieu s’est vidé de sa substance grise pour laisser émerger des comportements asociaux. L’émergence d’organisations assimilables à des gangs est illustrative de cette décadence intellectuelle. C’est le cas de « Kékendoo ». Ce nom qui signifie littéralement dans la langue Socé (le vrai homme), regroupe particulièrement les étudiants de la zone Sud. La naissance de cette organisation date de 2003, même si auparavant elle était dans un état embryonnaire. Très pacifique au début, Kékendoo a changé de visage lorsqu’il  décide de revendiquer un quota de chambres pour Casamançais, en 2006. Des codifications ont été émaillées de violence et de batailles rangées. Ensuite, les partisans de l’organisation sont entrés par effraction dans l’Amicale de la faculté des Lettres et des Sciences humaines. Fort de près d’un millier de membres et de sympathisants, Kékendoo est surtout composé de personnes bien bâties qui passent l’essentiel de leur temps dans la salle de musculation de l’Ucad, au moment où leurs camarades se bousculent dans les amphithéâtres. En 2005,  lors de  l’élection de l’amicale où il  postule sous la couleur de la liste « bleue », Kékendo a fait montre d’une violence inouïe. Tout au long de la campagne, les membres de l’organisation arrachent les affiches des leurs concurrents, juste après leur collage et en leur présence. Le jour du scrutin, armés jusqu’aux dents, ils font  régner la terreur.  Allant jusqu’à  séquestrer le Doyen  de la faculté, accusé  d’appartenir au Parti  socialiste. Les mêmes scénarii se sont répétés lors du paiement des bourses. Soutenue par des pontes du régime d’alors, cette organisation a souvent été un bras armé du Parti démocratique sénégalais. Une sorte de milice d’étudiants à la solde des libéraux. Avec le changement de régime, Kékendoo a perdu de ses forces et compte de moins en moins d’adhérents. L’exemple de cette organisation est symptomatique de la crise qui secoue l’université de Dakar.