Dans ses leçons à l’Impératrice, Fustel de Coulanges écrit qu’il « entend par révolution, non pas ces événements bruyants, violents qui souvent ne produisent rien, mais un changement réel, efficace, durable ». En phase avec l’engagement dit de rupture, le dossier Keur Momar Sarr nous a fait jurer de ne plus piaffer au bout des robinets dans ce pays. Que de poings n’avaient pas été frappés sur les tables ? La racine historique du sujet reste pourtant inchangée ou du moins sans assurance. Signalons que la dernière annonce d’un week-end sans eau avait une raison officielle réconfortante : les travaux d’entretien. Mais la soif objet d’un communiqué de la SDE remet vite au goût du jour le souvenir des peines et des résolutions. Les langues euphoriques qui ont fait de 2012 une révolution, n’ont pas fini de questionner la différence. Il doit bien en exister une au moins une dans le fond de la pensée gouvernante. La question d’actualité tourne autour des supputations comparatives sur l’élève Macky Sall qui trop souvent rappelle le maître, pour autant que les lignes ne bougent pas. L’histoire coloniale du Sénégal s’est déjà écrite sans hélas faire de distinguo entre Diouf, Wade ou Sall. Si mon ignorance vous fait grâce des tares congénitales liées à la gestion folklorique du pouvoir en Afrique noire, il restera au moins la conviction que le néocolonialisme qui emporta Thomas Sankara sans bien sûr innocenter ses fatales bévues de jeunesse, prennent encore de nos jours les Etats africains de François Xavier Verschave en otage. Dites-vous bien que son postulat sur la notion criminelle de la françafrique est si bien resté d’actualité qu’à défaut des valises d’argent, des ententes sur des secteurs névralgiques de l’économie restent orientés vers tous les profits de l’entreprise occidentale. Le vent des privatisations et l’endettement tout fabriqué de l’ajustement structurel ont des séquelles dures.
L’obligation faite à la société nationale des eaux du Sénégal de signer un contrat d’affermage avec ce que la banque mondiale appelait sous l’ère de l’ajustement structurel « partenaire stratégique », est une preuve pathétique que nous n’avons jamais eu d’indépendance. En tout cas pas celle dont rêvait Patrice Lumumba. Etait-ce faute de l’avoir méritée ? Peut-être bien aussi que oui. Entre nous. Avant de me coller la médiocre étiquette de l’afro pessimisme, daignez constater avec moi pour vous en effarer que lorsque Abdoulaye Wade n’a pu lancer d’appel d’offre international pour la concession de la distribution d’eau au Sénégal, il a tout de même affaibli les tendances nationalistes issues de la furie syndicale. Il accorde ensuite une demi-douzaine d’avenants à l’affermage par cette filiale de la française Finagestion.

Finagestion qui du reste fait la pluie et le beau temps dans les privatisations en Côte d’ivoire, au Congo, bref les ex-colonies françaises. Le même Abdoulaye Wade était là en 2004 quand la nébuleuse s’est emparée des marchés de Keur Momar Sarr. Il avait oublié l’essentiel : Le bien être des sénégalais. Ce vieux singe avait parfois le cran de dire non sans appel dans certains écarts diplomatiques susceptibles de mettre à mal les intérêts nationaux, reconnaissons-le, mais son charisme n’a pas suffi à arrêter la fourberie de la privatisation des fleurons de l’économie africaine. Mais en même temps, ce n’est pas à la puissance coloniale de nous enseigner le patriotisme. Et même après Abdoulaye Wade, les ministres de tutelle, les cadres de la SONES et même le légendaire patron sénégalais de la SDE qui a survécu à moult gouvernements n’étaient pas moins informés de l’urgence des besoins. Le « masla » sénégalais et la gabegie légendaire du pouvoir africain ont eu raison de la vision. D’ailleurs que celui qui disait ne pas être l’Homme des Français sur le coup du 25 mars eut pour premiers actes, loin de l’essentiel, entre autres la réhabilitation de la base militaire française. A sa décharge, on peut souligner qu’à cette école des nouveaux venus, la roue a déjà été inventée. La preuve en est qu’on peut encore lire aujourd’hui dans un communiqué les mots suivants : «La Sénégalaise des eaux informe ses clients qu’en raison de la tenue des travaux d’entretien complémentaires du poste Omvs de Sakal, … la Senelec procédera à la suspension de la  fourniture d’électricité sur l’usine de Keur Momar Sarr et tous les forages du littoral Nord alimentant Dakar». Elle poursuit en soutenant que «cette coupure d’électricité entraînera de fortes perturbations dans l’alimentation en eau des populations à Dakar, Pikine, Rufisque ainsi que sur tous les centres  situés le long des adductions du lac de Guiers». On en est encore là.

Il n’aurait jamais été de la moindre tentation de ces multiples conseillers fantoches qui gravitent autour du pouvoir central, de banaliser les émeutes de l’eau lancées dans quelques quartiers de Dakar il y’a quelques mois. En réalité, depuis l’incident du tuyau de Keur Momar Sarr, les choses n’ont plus jamais été les mêmes. La baisse de pression ou les coupures d’eau sont le lot quasi quotidien des populations de la région de Dakar et des localités alimentées à partir du lac de Guiers entre Keur Momar Sarr et Pout.  La tolérance du peuple sénégalais est si profonde que la récupération de la crise de l’eau par les politiques dits de l’opposition n’aura jamais été une sinécure. Une sérénité qui aurait pu pourtant surprendre la nonchalance des « républicains. »  Tout comme personne n’a vu venir le 23 Juin 2011. La plus grosse crainte tient au schéma d’une jeunesse assoiffée et forcée de braver le Ramadan et la chaleur torride à sec et très souvent dans le noir. Un tel impair qui s’ajoute à d’autres incompréhensions au lendemain d’une vérité électorale comme celle du 29 juin est un grand risque à ne pas prendre. Celle-là, on l’a vu arriver. Les belles promesses à l’électorat valent-elles mieux que de le mettre à l’abri des besoins vitaux ?

Que non. Ceux-ci relèvent souvent hélas des secteurs publics dont la maîtrise échappe fatalement aux élus. Il est de plus en plus important de se battre pour que la rue ne se rende pas compte que depuis toutes ces années, elle vit pour enrichir le bras entrepreneurial de la mère patrie avec notamment 40 milliards de chiffres d’affaire pour la SDE française contre 18 milliards à la SONES sénégalaise et ce n’était pas à la partie sénégalaise de définir la priorité des 17 km de tuyauterie que la SDE a consenti de refaire par an. Qu’avons nous fait depuis la panne de Keur Momar Sarr pour refermer la plaie ? La communication de la SDE s’est empressée de dégager sa responsabilité sur cet autre weekend de soif et c’est évident mais il reste à évaluer la batterie de mesures annoncées. Il n’a échappé à personne que la descente de Macky Sall sur le lieu de l’impact en treillis de général d’armée était fort caractéristique d’une action de communication politique. Mais que vaut-elle si l’effet captivant reste à la limite de l’émotionnel. La crise de l’eau, disait-on à l’époque de Keur Momar Sarr était venue éprouver le discours de quelques veinards de circonstance qui ont incidemment ramassé le pouvoir dans la rue. Elle pourrait peser dans la mémoire électorale au même titre que les petits copinages qui prêtent au jeu politique ces temps derniers les allures de l’amateurisme. Car Jean Paul Sartre écrit que « certains fous, dit-on, sont habités par le sentiment qu’un événement atroce a bouleversé leur vie. Et lorsqu’ils veulent comprendre ce qui leur donne une si forte impression de rupture entre leur passé et leur présent, ils ne trouvent rien ».