L’Université connaît, depuis des années une violence cyclique. Professeurs, étudiants, agents administratifs, sont dans une insécurité permanente… au nom des franchises universitaires.

En ce vendredi soir, le campus universitaire est désert. Le calme qui y règne dénote une atmosphère de trêve après des affrontements sans merci. Le Magal de Touba a imposé une pause précaire aux protagonistes des bagarres de ces derniers jours. Mais, l’absence des étudiants ne dissipe point le climat de peur qui enveloppe cet  endroit. A la reprise, tout le monde s’attend au pire, avec la vague protestataire du collectif des étudiants qui s’oppose à la réforme que l’Etat compte introduire dans l’enseignement supérieur. A cette volonté de changement exprimée par l’autorité, les étudiants répondent par l’intifada. Et cassent tout sur leur passage. Les rares personnes trouvées sur place s’abstiennent de parler, de peur de subir une expédition punitive. « Je ne sais rien de ces incidents », nous répond le réceptionniste de la direction de la comptabilité. Il n’est pas le seul à emprunter cette démarche prudente. A quelques pas, Souleymane Faye, un étudiant en médecine en train de réviser ses cours, condamne la violence sans désigner de coupable. «Ce qui se passe ici est déplorable, l’université est un endroit où le dialogue et la réflexion doivent prendre le dessus sur tout », déplore-t-il. Interrogé sur le recours fréquent des étudiants aux méthodes violentes, il fait la moue, refuse poliment d’aller plus loin et replonge dans ses textes. Au Rectorat, dans un coin isolé, une cohorte de policiers bien guêtrés, matraques accrochées à la ceinture et boucliers à proximité, surveille les moindres gestes des passants. Le lieu garde encore les stigmates de l’incursion des étudiants le 21 novembre dernier. A l’entrée, les vitres qui venaient juste d’être remises à neuf, sont fracassées. Le bâtiment, cerné de toutes parts, a reçu pendant une vingtaine de minutes des jets de pierre. Les bureaux du Recteur et celui du secrétaire général situés au deuxième étage ont particulièrement été visés. L’ampleur des impacts ne fait aucun doute sur les intentions des assaillants. Ils comptaient prendre leur revanche sur le Recteur, coupable à leurs yeux d’avoir recruté des nervis. « Les étudiants nous ont pris de court. Armés de pierres, de gourdins et de machettes, ils s’en sont pris à tous ceux qui étaient présents, blessant près de vingt personnes », raconte un témoin. Evitant les caméras de surveillance, les assaillants sont restés à l’extérieur pour ne pas être identifiés. La pluie de projectiles a fait voler en éclats presque toutes les vitres. Face à la furie des agresseurs, les occupants du bâtiment n’ont dû leur salut qu’à l’intervention des policiers positionnés sur la VDN. C’est la deuxième fois que le Rectorat est attaqué par les étudiants. « Il y a quelques années, du temps d’Abdou Salam Sall, ils sont allés jusqu’au premier étage où ils ont allumé un feu qui a noirci les murs de l’intérieur », narre Abdoulaye Sylla, un fleuriste bien connu à l’université. D’autres incidents violents ont suivi celui-là. Le 17 décembre, les étudiants ont saboté la visite du ministre de l’Enseignement supérieur, Mary Teuw Niane, venu présider l’ouverture  du forum sur le contrat de performance. Le bilan fait état d’une dizaine de blessés, dont un étudiant qui a perdu l’œil gauche. Deux jours après, c’est au tour du Pr Souleymane Bachir Diagne, par ailleurs président du comité de pilotage de la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur  (CNAES) d’être la cible des étudiants. La conférence sur la négritude organisée par la Fondation Léopold Sédar Senghor devant accueillir d’illustres personnalités du monde universitaire, est annulée dans la débandade. .
Anomie

Baigné dans ce climat anxiogène, le corps professoral et administratif vit la peur au ventre. Leur cohabitation avec les étudiants est rythmée de séquestrations et de menaces terrifiantes. Toute contradiction est un prétexte pour les étudiants de séquestrer des professeurs ou doyens de faculté. Surtout en période d’élections des représentants d’amicales de faculté. Les acteurs de l’université frôlent tous les jours l’irréparable. Par la grâce de la franchise universitaire, l’Ucad s’est transformée en zone de non-droit où l’indiscipline et l’incivisme sont les choses les mieux partagées.   Tapage nocturne, chants religieux intempestifs, agressions physiques ou verbales, rythment les nuits des occupants de cet espace. Des phénomènes anomiques préjudiciables à la poursuite normale des cours ou même à une vie en société normale. « On parle de dialogue, mais comment le faire avec des gens qui n’ont que la violence comme argument ? », s’interroge un chercheur à l’Ifan. Selon lui, l’Etat doit prendre ses responsabilités et restaurer le calme dans l’enceinte de l’université. « L’Etat a l’obligation de protéger ceux qui sont à l’université, par la force légale sil le faut. La première franchise universitaire est celle qui permet à ceux veulent étudier de le faire », conclut-elle. Dans le même sens, le Pr de droit privé, Isaac Yankhoba Ndiaye a récemment condamné « l’instrumentalisation de la franchise universitaire qui lui fait perdre sa sacralité ». Le Pr Ndiaye fait remarquer que les étudiants ont tellement habitué la communauté universitaire à la violence que cela finit par se banaliser aux yeux de l’opinion. «Les franchises sont interprétées de façon sélective par les étudiants et les professeurs. Ils n’ont pas conscience du devoir qu’ils ont par rapport à la communauté. Notre métier nous exige d’être indépendant de tout pouvoir. Malheureusement, certains en abusent. La liberté universitaire est une liberté responsable», plaide-t-il. Ces arguments exprimés à haute et intelligible voix commencent à déserter l’espace universitaire où la terreur devient la loi.

Les faits

Pour faire face à la crise cyclique dans l’enseignement supérieur, l’Etat a entrepris une  Concertation nationale sur  l’avenir de l’enseignement supérieur  au Sénégal (CNAES). Le comité de pilotage de la CNAES, présidé par le philosophe Souleymane Bachir Diagne, a fait plusieurs rounds de discussions avec les acteurs du monde universitaire. Le rapport final remis au président livre 78 recommandations. Mais la pierre d’achoppement consiste surtout en l’augmentation des droits d’inscription. La 29ème recommandation stipule : « Le principe d’une augmentation des droits d’inscription a fait l’objet d’un consensus profond. Cependant, aucune des propositions chiffrées reçues n’a fait l’objet d’un consensus. Aussi, la CNAES propose d’instituer le plus rapidement possible une commission chargée de fixer de manière consensuelle le montant des droits d’inscription ».
A la suite de cette suggestion, l’Etat a fixé les inscriptions à 25.000 francs pour la première année, 30.000 francs la deuxième année, 35.000 francs la troisième année, 50.000 francs le Master1, 60.000 francs le Master2 et 75.000 francs pour le doctorat. Décision qui a déchaîné la vague de violence.