Traque des biens supposés mal acquis : Fuite en avant

Plusieurs personnalités du régime de Wade, accusées d’avoir subtilisé des deniers publics, ont été placées en détention. Alors que les autorités avaient promis d’aller au bout et de «recouvrer les potentiels avoirs illégaux à l’étranger», la traque s’est considérablement ralentie.

Pilotage à vue? Dès le lendemain de la défaite du régime de Wade, le 25 mars 2012, plusieurs leviers ont été activés pour éviter que des collaborateurs du président Wade, accusés d’avoir bâti leur fortune sur les deniers publics, ne se volatilisent avec l’argent et les «biens mal acquis» à l’étranger.
Le gouvernement sénégalais avait alors sollicité l’appui des Etats-Unis, de la France et de la Grande Bretagne et d’institutions comme la Banque mondiale, pour recouvrer les biens publics spoliés de l’Etat et qui seraient placés à l’étranger.
Engagé sur le challenge de la gouvernance vertueuse, le gouvernement de Macky Sall a alors placé la «traque des biens mal acquis» en tête de ses chantiers, au point d’éclipser les vraies priorités.

Sur le front judiciaire, les prévenus sont envoyés devant la Cour de répression de l’enrichissement illicite, la CREI, une juridiction spéciale réactivée, tandis que la justice sénégalaise ouvrait ça et là des enquêtes pour «acquisition illégale de biens». Depuis, rien de concret. Le vocabulaire s’est même dilué tant l’on parle aujourd’hui de biens -supposés- mal acquis. Comme pour paraître moins péremptoire. Audits, enquêtes, perquisitions, actes d’instruction, demandes d’audition, d’explication… n’ont pu prouver de façon formelle les incriminations. Jusque là, ces interventions n’ont encore rien donné de concret. Cités dès le début de la traque, aux côtés de Karim Wade, Madické Niang, Pape Diop, Ousmane Ngom, Samuel Sarr et Oumar Sarr, Abdoulaye Baldé et Cie n’ont pas eu beaucoup de mal à échapper à des accusations peu fondées ou mal bâties de la justice sénégalaise. Même si, le sieur Baldé revient sur la sellette pour justifier une prétendue fortune estimée à 1,4 milliards de FCFA. Hasard ou troublante coïncidence ? Cette assignation ne survient qu’après la réélection du maire de Ziguinchor aux dernières élections locales. Et pourquoi ne pas convoquer par là, tous ceux qui ont battu campagne à coups de millions ? En tous les cas, cela donne forcément raison à des sceptiques de plus en plus nombreux et qui soutiennent la théorie «d’une cabale politicienne» du pouvoir.

«Tout dépendra du ministre de la Justice. Parce que le président de la République a déjà manifesté sa volonté de clarifier les choses. Mais entre une déclaration et la concrétisation de cet acte, il y a un grand fossé. Je pense que l’exécutif a tous les moyens juridiques nationaux comme internationaux par le biais de la coopération internationale, de recouvrer les avoirs mal acquis planqués au Sénégal et à l’extérieur. Dans le fonctionnement de la justice, je ne vois pas de difficultés ni de complexité. Ce sont des procédures et des règles de justice qu’il faut respecter. La complexité pourrait éventuellement venir des politiques qui tenteraient de stopper ou ralentir la procédure. Mais les populations restent vigilantes. Elles n’accepteront jamais que des gestionnaires de fonds publics fassent des deals et combines derrière leur dos. Un signal fort été envoyé à Macky le 25 mars. Elles veulent un vrai changement », prévenait, sceptique, Birahime Seck membre du Forum Civil et chargé de marchés publics et de finances.

Pourtant, beaucoup avaient salué le recouvrement de ces milliards «planqués à l’étranger» comme pouvant tirer vers le haut les finances publiques, en plus de donner l’exemple d’une gouvernance vertueuse. A titre d’exemple, la Banque mondiale souligne que 20 milliards de dollars permettent de financer la construction de 48.000 km de routes ou le traitement pendant une année de 120 millions de personnes atteintes du VIH/sida.

Selon certaines estimations, les montants extorqués du Sénégal et dissimulés un peu partout à l’étranger, tourneraient autour de 430 milliards de francs CFA. Mais depuis bientôt trois ans, seuls 28 milliards FCFA ont pu être récupérés. Tâtonnement, approximations, erreurs, flous juridiques et financiers… le procureur spécial Alioune Ndao semble pris dans un véritable méli-mélo.

L’expérience montre d’ailleurs que, même lors de la chute des régimes incriminés, les Etats ont le plus grand mal à récupérer leur dû. Les résultats en matière de rapatriement de biens détournés en Afrique ne sont également pas vraiment spectaculaires. Près de 5 milliards FCFA seulement auraient ainsi été recouvrés depuis le début des procédures de recouvrement avec juste un milliard de dollars et demi dans le cas d’Abba Abacha (fils du dictateur nigérian Sani Abacha, décédé en juin 1998). Très infime ! Alors que la banque mondiale évalue à près de «40 milliards de dollars par an, ces fonds dissimulés à l’étranger où ils sont extrêmement difficiles à récupérer».

Le provisoire qui dure

Depuis le début de la traque des biens mal acquis, les services de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) n’ont pas chômé. Les arrestations se succédé. Mais, la justice sénégalaise a-t-elle eu du solide contre ceux qui semblaient symboliser la gabegie et la mal gouvernance ? Pour la plupart, le séjour n’aura duré que quelque mois, le temps de recouvrer une liberté provisoire… définitive.

Ibrahima Condetto Niang, ancien Président du Conseil d’administration de la Lonase qui a bénéficié d’une liberté provisoire depuis mars 2013 pour raisons de santé.

Baïla Wane, ancien Directeur de la Lonase qui bénéficie d’une liberté provisoire depuis le 10 mai 2013.
Amadou Kane Diallo et Moustapha Yacine Guèye qui, au prix d’une caution versée devant le juge d’instruction en charge de leur dossier, ont respectivement recouvré la liberté après plusieurs mois de détention et échappé aux mailles de la justice.
Alioune Aïdara Sylla, interpellé à l’aéroport Léopold Sédar Senghor en possession d’un chèque de 3 milliards FCFA, a été élargi en mars 2014 après versement d’une caution.

Ndèye Khady Guèye, ancienne Directrice générale du Fonds de promotion économique (Fpe) bénéficie d’une liberté provisoire.
Ndongo Diaw, ancien directeur de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (Artp), libéré après deux ans de détention. Modibo Diop, ancien Directeur général de l’Agence sénégalaise pour l’électrification rurale (Aser), libre depuis juin 2014, aurait bénéficié de circonstances atténuantes et restitué la somme de 165 millions de FCFA, ce après trois ans de détention.
Tahibou Ndiaye, ancien directeur du Cadastre, s’est payé une liberté provisoire à 3 milliards de FCFA alors qu’il était poursuivi pour plus de 7 milliards de FCFA.

Mbaye Ndiaye, ancien directeur de l’Agence des aéroports du Sénégal (Ads), placé sous mandat de dépôt en avril 2013, a bénéficié d’une liberté provisoire pour «raison médicale. Idem pour ses co-prévenus Bibo Bourgi et Pape Samba Diassé, inculpés pour complicité d’enrichissement.
Aujourd’hui, c’est le maire de Ziguinchor Abdoulaye Baldé, qui risque l’inculpation s’il n’arrive pas à prouver la licéité d’avoirs financiers qui ne seraient pour lui que le «total des mouvements sur « ses» trois comptes en banque depuis l’an 2000.
Last but not least, il y a Karim Wade emprisonné depuis le 17 avril 2013 à Rebeuss pour enrichissement illicite pour une valeur estimée à 694 milliards de F Cfa. Entretemps, ces montants qui ont donné le vertige aux Sénégalais ont été fortement revus à la baisse pour tomber à environ 71 milliards FCFA.
En attendant qu’il soit jugé sous peu (le 31 juillet 2014 selon certains), ses proches collaborateurs, Cheikh Diallo et Thierno Ousmane Sy ont tous les deux été libérés après des mois de détention. En sera-t-il de même pour Karim Wade ? Ce sera pour le moins, le dernier épisode qui scellera définitivement cette folle traque de biens supposés mal acquis.

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