Des hommes habitués à sauter au dessus des alternances composent encore la faune politique sénégalais, aux côtés d’une société civile et des intellos médiatiques avides de promotions. En politique, le pouvoir peut changer de main, mais les us demeurent

Les mœurs politiques ont peu bougé malgré les alternances. Le goût du pouvoir et les avantages qu’il confère reste la seule constante parmi une classe  politique et une société dit civile, qui se composent, se décomposent et se recomposent au gré des intérêts du moment. La nature hybride de l’actuel régime entretient le flou sur les positions politiques et les pratiques opportunistes.

La transhumance est érigée depuis 2000 en modèle de militantisme. Le phénomène qui connut sa vitesse de croisière sous Abdoulaye Wade se poursuit sous la deuxième alternance, malgré les critiques. Aujourd’hui, elle prend une forme plus subtile, sous la forme de mouvements citoyens, plus souples et plus faciles à fondre dans des coalitions ou alliances politiques.

 

Politique, échelle sociale

 

S’engager en politique, c’est  changer son destin. Au mépris de toute idéologies, des hommes politiques n’hésitent pas à passer allégrement de la gauche à la droite, vice et versa pour se délecter des délices du pouvoir. La politique est devenue un moyen d’enrichissement personnel. La traque des biens mal acquis renseigne sur la facilité avec laquelle les politiques puisent dans les fonds publics. On estime à plusieurs milliards le patrimoine d’anciens ministres libéraux… Celui du président Macky Sall se chiffre en milliards.  N’est-ce pas Wade qui disait : «j’ai créé des milliardaires» ? A l’image d’une Aïda Ndiongue, qui, d’après le procureur Serigne Bassirou Guèye, est assise sur «47 milliards de Francs Cfa». La femme d’affaires libérale récuse les accusations en déclarant avoir gagné son premier milliard en 1993, avant la dévaluation du FCfa en 1994.

Ismaël Madior Fall avait bien raison de souligner dans les Marches du Quotidien : «L’Etat, pour une large part, fonctionne selon une logique néo-patrimoniale et clientéliste. L’Etat est encore considéré dans notre pays comme une source d’enrichissement, c’est un gisement alimentaire. Les hommes politiques font de la politique pour de beaux principes certes, mais ils le font aussi pour des positions, pour avoir du job, de l’argent. Dans notre pays, la position politique peut changer le destin d’un homme ou d’une femme alors qu’en principe la politique ne doit pas changer la condition de l’individu. Mais dans notre pays quelqu’un peut voir sa condition changée grâce à la politique.» Les idées éclairées du constitutionnaliste manque au public depuis son entrée au Palais.

La politique est source d’enrichissement personnel. Un ascenseur social. Un gagne-pain. Chez les jeunes, elle ouvre le chemin du premier emploi. D’où la guerre fratricide dans les jeunesses politiques.  On passe d’étudiant à directeur ou ministre. En 2000,  Khady Diédhiou et Aliou Sow sont bombardés députés. Ils passent des amphis à l’hémicycle. Pendant 10 ans, Dr Sow siège au Conseil des ministres. Coumba Gaye le rejoindra dans l’attelage gouvernemental. La pratique a survécu au pouvoir de Wade. Thérèse Faye, à peine sortie de l’université, est nommée directrice de l’Agence de la case des Tout-petits.

 

 

Entrée en force des intellectuels et acteurs de la société civile  où est le sang neuf ?

 

Depuis 2000, intellectuels, «experts » sénégalais ont pris goût à la politique. C’est devenu une manière de récompenser une carrière académique ou une réputation médiatique. Technocrates reconvertis en militants de la vingt-cinquième heure,  certains ont très vite compris qu’il suffit d’accaparer les médias pour se tailler une place au soleil. Les sociologues (Djiby Diakhaté, Kaly Niang, Aly Khoudia Diaw, Malick Ndiaye), le juriste (Mounirou Sy), l’économiste (Moubarack Lo) … à force d’analyses se sont trouvé une bonne planque.

Entré presque par effraction en politique, les anciens recteurs d’université, Moustapha Sourang, Mary Teuw Niane ont touché le graal ministériel, même s’ils peinent à normaliser l’enseignement supérieur. Arona Coumba Ndoffène Diouf, candidat raté à la Présidentielle 2012, a quitté les Etats-Unis pour un titre de conseiller du prince.

Immergés dans la jungle politique, ces intellos et personnalités dites de  la société civile développent des logiques de survie. Ils se débarrassent vite de leurs illusions et se fondent dans la masse de militants dévoués, obnubilé par les promotions politiques. Avant sa suppression, Arona Coumba Ndoffène Diouf n’avait d’yeux que pour la présidence du Sénat, au point de perdre de vue que cette institution budgétivore a été largement honnie par les Sénégalais. Diouf avait déroulé son plaidoyer pour défendre sa légitimité : «La coalition Macky 2012 entière m’a donné son accord pour briguer la présidence du Sénat. Nous savons que le Président Macky Sall ne va pas choisir un membre de Benno Bokk Yakaar à ce poste parce que ce sont des gens qui, dans trois ans, vont se retourner contre nous. Nous ne voyons pas au sein de «Macky 2012», de figure emblématique pour porter cette position. C’est la raison pour laquelle nous proposons ma candidature (…) Nous sommes des leaders qui avons renoncé à notre candidature à la magistrature suprême pour soutenir Macky Sall.»

Avant de fréquenter les allées feutrées du pouvoir, Ismaël Madior Fall a longtemps théorisé un grand toilettage des institutions. Il proclamait : «Il nous faut un président de la République fort qui gouverne, des institutions fortes, des organes dont le rôle est de contrôler le gouvernement. (…) Un pouvoir fort, mais avec des contre-pouvoirs. Nous avons également besoin de moderniser notre administration, d’une réforme profonde de l’Etat, mais aussi d’une révolution fondamentale des mentalités.» Il n’est plus aussi réformateur depuis son entrée au palais.