La saga familiale continue de plus belle. A peine installé à la tête de l’empire construit par son père rappelé à Dieu l’année dernière, Sidy Diagne vient de remporter le marché tant convoité de la TNT. Dans cet entretien avec la Gazette, il revient sur les péripéties de l’octroi de ce marché à EXCAF et explique comment il compte respecter ses engagements.

Pouvez-vous nous présenter le groupe EXCAF ?

EXCAF a été créé en 1972. A cette période on ne parlait pas du groupe EXCAF comme aujourd’hui. C’était juste pour l’organisation de foires et salons, d’où l’appellation d’EXCAF qui signifie expo carrefour d’Afrique. C’est en organisant des foires et salons qu’on en est arrivé au stade actuel. En 1985 nous avions une imprimerie, puis des radios et aujourd’hui, nous nous sommes retrouvés avec un groupe de presse composé de deux télés. Aujourd’hui le bouquet de la RDV regroupe à peu près 120 chaînes et un canal accessible sur l’ensemble du territoire national.

EXCAF télécom vient de remporter le marché de la TNT. Mais des doutes persistent quant à sa capacité de mener à bien ce projet ?

Nous avons une longue tradition dans l’audiovisuel. A une époque où il y avait des antennes TV5, l’Etat nous avait sollicités pour abriter et installer l’émetteur que le gouvernement du Canada avait donné au Sénégal. Le gouvernement d’alors nous a sollicités pour la mise en œuvre de cette infrastructure. Pendant plus de dix ans, nous avons eu à diffuser plusieurs chaînes gratuitement, sans même avoir l’exclusivité sur la vente d’antennes ou quoi que ce soit. C’est en 1999 que nous avons obtenu l’autorisation, avec d’autres opérateurs comme Delta, de crypter certaines chaînes ou de commercialiser un bouquet. Cette expertise nous a permis aujourd’hui de postuler au marché de multiplexage dans le cadre de la migration de l’analogique vers le numérique. Ce travail, nous le faisons depuis plus de dix ans. Quand on peut réunir 120 chaînes dans un bouquet, il est possible de le faire avec la vingtaine de chaînes que compte le Sénégal. Il y a deux ans, nous avions démarré à Dakar une phase test. Nous avions pris le risque d’acheter tous les équipements et de monter des infrastructures. Cela veut dire que nous avons les capacités techniques, technologiques et l’expertise nécessaire, pour faire ce travail.

Donc vous vous êtes préparés à ce marché ?

En participant à cet appel d’offres, nous nous sommes préparés à affronter de grandes firmes étrangères qui allaient venir. On se disait qu’il serait très difficile de convaincre les Sénégalais de nos capacités à mener à bien ce travail de multiplexage qui leur semblerait peut-être trop technique et très compliqué. Alors que nous faisons ce travail au quotidien.

Selon vous, qu’est-ce qui a pesé sur la balance dans l’octroi de ce marché ?

Dans notre dossier, nous avions mis l’accent sur notre expérience du terrain. Les responsables du Comité national sur le numérique (CNN) nous ont rendu visite et ont constaté que nous étions capables d’effectuer ce travail. Nous avons aussi proposé un plan de financement intéressant.

Sur le plan financier, vous avez proposé un financement de 40 milliards. Serez-vous en mesure de faire un tel investissement ?

C’est après des études que nous avons pu donner ce chiffre. Dans ce business plan nous avons proposé à l’Etat de prendre en charge l’investissement. Nous, en tant que partenaire technique, allons assister l’Etat pour lui permettre de respecter ses obligations internationales. L’Etat met à notre disposition quatre canaux, les deux seront utilisés pour regrouper l’ensemble des chaînes nationales. Nous allons exploiter les deux autres canaux qui restent pour proposer aux Sénégalais des abonnements. Mais, il faut préciser que les chaînes nationales seront gratuites. On ne sort pas de notre cœur de métier, on vend le décodeur via le MMDS, donc ce sont les Sénégalais, par leur souscription volontaire à notre bouquet payant, qui vont nous permettre de faire un retour sur investissement. C’est nous qui courrons un risque, car on peut proposer un bouquet qui n’intéresse pas les Sénégalais et cela entraînera une perte. Mais avec notre expérience dans le métier on peut leur proposer un bouquet suffisamment attrayant et à un prix accessible, pour avoir un maximum d’abonnés.

Pensez-vous que cinq ans suffisent pour que vous réalisiez un retour sur investissement ?

On l’espère. C’est à nous de faire en sorte que nos compatriotes adhèrent au projet. C’est tout l’intérêt pour nous de proposer un bouquet qui réponde aux centres d’intérêt des Sénégalais. Si les cinq ans ne suffisent pas, il y a possibilité de solliciter l’Etat pour un prolongement de cinq autres années. Cela peut être suffisant, si nous nous conformons à la volonté des Sénégalais en termes des chaînes.

Qui sera le propriétaire de l’infrastructure créée par Excaf dans ce multiplexage ?

L’infrastructure appartient à l’Etat. Nous sommes des partenaires techniques ayant seulement la charge de mettre en place une infrastructure et de la gérer comme l’Etat le souhaite.

Pour ceux qui sont abonnés à EXCAF que vont devenir ces bouquets ?

Ce sont deux systèmes différents. La TNT est différente du bouquet MMDS. Le risque que nous courrons, sera que certains abonnés quittent le MMDS pour aller vers la TNT car le bouquet de ce dernier sera moins cher et la qualité meilleure.

Parallèlement à la TNT, vous allez continuer avec le MMDS ?

On est dans la phase de réflexion et donc cela dépendra. Nous allons voir l’évolution des deux systèmes. Si nos abonnés de la TNT sont majoritaires à ceux du MMDS, on les fera migrer dans l’autre bouquet. Mais c’est une option qui n’est pas encore définitive.

Concernant les infrastructures, des opérateurs de télévision craignent pour leurs installations existantes. Comment comptez-vous gérer cela ?

Il faut savoir que le numérique est une aubaine pour les télévisions. Elles vont tirer beaucoup d’avantages de cette transition. Actuellement, chaque chaîne de télé, pour couvrir tout le territoire, doit avoir une présence dans chaque région. Cela signifie avoir son signal de satellite qui coûte excessivement cher et avoir dans chaque coin du pays, un émetteur pour une diffusion locale, c’est-à-dire une antenne parabolique pour capter les signaux. Pour être présent sur tout le territoire, il faut avoir autant de sites et autant d’émetteurs, payer le personnel, l’électricité, etc. Ce qui demande vraiment des moyens colossaux. Donc avec ce passage au numérique, l’Etat se substitue aux télévisions et prend en charge la couverture nationale. Il y aura donc une économie d’échelle que les gens vont avoir. Si un opérateur de télé paye par exemple pour chaque site 7 à 8 millions de F CFA, pour être présent sur tout le territoire, il lui faut au minimum 100 millions. Aussi, avec la TNT ce qu’elles produisent est accessible à tous les Sénégalais, que ce soit à Dakar ou dans les zones les plus reculées du pays. Pour les annonceurs, les couvertures deviennent plus larges.

Concrètement, que comptez-vous faire de ces infrastructures ?

Nous allons voir avec chaque télé si son matériel est conforme à celui qu’on va installer, le cas échéant nous allons discuter pour les acquérir. Nous avons pris l’engament auprès de l’Etat d’installer du matériel neuf, pas de seconde main. Sur les 29 sites qu’il ya, il faut que tout soit neuf. Nous allons voir avec les opérateurs s’il y a des équipements qui sont à la norme et aptes à servir en cas de panne ou de maintenance de nos équipements. J’ai l’avantage de vivre ce que vivent les télévisions, car aucun opérateur ne viendra me parler de problèmes que je ne connais. Des rencontres auront lieu avec Contan ou tout autre organe que l’Etat va désigner pour évaluer les équipements. Si l’on met en balance ce que la TNT va apporter et les désavantages, on se rendra compte que les opérateurs de télé ont plus à gagner dans cette opération. Au-delà de leur présence sur toute l’étendue du territoire, chaque télé aura la possibilité d’émettre dans la diaspora. Ces bouquets peuvent être payants pour les Sénégalais de l’extérieur et cela au bénéfice des télévisions nationales. Les opérateurs de télé auront la possibilité de discuter, comme il est prévu la mise en place d’une Société de gestion pour gérer cette transition vers le numérique. Donc, il y aura moyen pour chaque télé de parler de son équipement.

Les télévisions sont-elles inforrmées des normes de production qu’elles doivent respecter avec le numérique ?

De manière imagée, je suis l’employé de l’Etat pour la mise en place technique, je n’ai pas d’influence sur le mode de fonctionnement et j’ai même refusé de participer à la création d’une Société de gestion, car je ne peux pas être juge et partie. On a vraiment un devoir de résultat, car on est conscient de la responsabilité qui nous incombe, de faire en sorte que toutes les télévisions puissent avoir une bonne qualité d’image. Il ne s’agit pas juste d’amener un signal, par exemple la TFM, à l’immeuble Kebe où sera logé le centre de multiplexage. Mais en dehors de ce transport, il y a pas mal de services qui vont se développer. La TNT ne concerne pas seulement la télévision, mais l’audiovisuel. La production de contenus sera la prochaine bataille des télévisions.

Baye Makébé Sarr et Mame Sokhna DRAME