Sauver l’essentiel

Ce serait un leurre tout à fait débile de conclure que les dernières élections locales ont été une surprise au sein de la classe politique sénégalaise. Tout le monde savait qu’elle rétablirait relativement la vérité du quotient politique de tout un chacun sur un échiquier qui avait du mal à se dessiner fidèlement. C’était hélas un éclairage assommant pour les moins avertis, une confirmation de potentialité pour d’autres et enfin la parfaite illustration d’imposture pour quelques aventuriers au bout du rouleau ou en mal de vocation électorale. Toujours est-il qu’au moment où nous mettions cette contribution sous presse, les digestes et inexorables leçons de ces consultations étaient consommées à grande bouffée, si bien que la réalité fait aujourd’hui obligation de sauver l’essentiel, à défaut de jeter le regard plus loin selon l’horizon.

Elles étaient prévues le 29 juin et curieusement les principaux perdants d’aujourd’hui sont les enthousiastes d’hier qui ont rejeté à poings fermés toute hypothèse de report de l’échéance. La métaphore n’est pas excessive, celle qui subodorerait que nos détenteurs du pouvoir de Pierre Boudieu, souvent bien proches d’en abuser dans leurs ambitions disparates, se fussent affichés à l’image des sélections africaines en Coupe du Monde de football au Brésil : des acteurs, à quelques exceptions près, pétris de tous les atouts pour décrocher la lune ; et qui, hélas, sombrent dans de fort regrettables impairs et se laissent surprendre par leurs prévisibles défaites. Elles y sont toutes arrivées comme si elles n’avaient appris que la veille que la Coupe du Monde aurait lieu. Tout à l’image des gouvernances sous les tropiques. C’est qu’en réalité, sans rien ôter à l’exemplarité de sa vision pour le Sénégal et particulièrement son programme fort ambitieux de ces derniers mois, la bande à Macky Sall aura trouvé dans ce scrutin, qu’elle l’aime ou qu’elle ne l’aime pas, tout le mérite de sonner le glas de son instabilité et de son inconsistance politique ; si, bien sûr, tant est que le défaut de maturité commence à être révolu après 3 ans pour ces braves programmés pour échouer.

La circonscription de Grand Yoff qui a rechigné à adouber le chef du gouvernement par les urnes ne représente pas le territoire national mais les résultats de la majorité des collaborateurs d’Aminata Touré dans le reste de l’arène, rend le régime Sall indéfendable. Ils sont presque tous tombés à l’exception de quelques rares forces silencieuses comme Abdoulaye Diouf Sarr, le DG du COUD et autre Abdoulaye Bibi Baldé, l’effacé ministre du Plan, restés maîtres de leurs bastions respectifs de Yoff et de Kolda. C’est que le sérail du pouvoir ne peut toujours justifier d’aucun poids politique réel. Ça prendra du temps mais bien plus qu’il n’en faut si le parti ne sauve pas l’essentiel. Le galop d’essai du 29 juin confirme les conséquences tant redoutées. Sous le boisseau, plusieurs porteurs de fiasco mettent en avant l’absence de moyens et d’autorité au sommet, à savoir qu’ils doivent conquérir l’électorat les mains et les poches vides, dans un contexte où le patron du parti peine à arbitrer les rivalités locales. Il ne reste plus qu’à payer le prix dans la question de savoir ce que sont devenus les affidés de l’APR qui se sont improvisés dans un monde politique qu’ils tutoient trop tard. Pour un parti qui tissait à peine sa toile et qui est resté longtemps pris en otage par les rapaces qui l’ont accompagné au sommet, il aurait fallu qu’il se construisît une âme inébranlable pour asseoir son socle sur le territoire national sans emprunter des raccourcis ayant pour nom transhumance, far-west, népotisme, etc. Certains y objecteront que c’est cela la politique mais ces contradictions ne sont pas à leur terme quand on observe les agissements des braisières  comme l’explosif Moustapha Cissé Lo : démissionner de toutes ses responsabilités politiques et se consacrer en simple militant exclusivement au service du président Macky Sall. De qui se moque-t-on à la fin ? Beaucoup ont confondu compagnonnage et engagement autour de ce pouvoir pour le moins esseulé. La véritable évaluation de fond qui réside dans les consultations locales annonce une présence alambiquée des formations politiques qui le composent. Le sociologue franco-autrichien Friedberg est intransigeant sur la pratique politique à l’emporte-pièce : Le pouvoir sans règle n’existe pas, car même l’exercice du pouvoir lui-même génère les règles et donc les deux notions sont inséparables.

La quasi-totalité de la presse parle à raison de carton jaune contre les tenants du pouvoir avec une présidentiabilité à peine voilée d’un Khalifa Sall officiellement réfractaire à la prétention suprême. 2017 façonne ses frayeurs, pourtant il y en a qui en sont si traumatisés qu’ils peinent à baisser les yeux sur les urgences du moment. Un moment où les performances économiques du gouvernement pourraient ne pas suffire à refaire les assurances. Pour appeler le président de la République à tirer les leçons au delà de vieillottes élégances de compliments à l’adversaire, certaines plumes lui suggèrent de rester fidèle à sa logique en remerciant ceux de son entourage qui ont failli dans leurs circonscriptions respectives. Il s’agit en quelques exemples de Seydou Guèye, Mbaye Ndiaye, Augustin Tine, Thierno Alassane Sall, Abdou Mbow et tutti quanti, passibles de subir les usages démocratiques des leaders qui assument leurs échecs. Il ne fait cependant pas bon vivre dans les rangs de ce parti qui peaufine à peine sa coquille. En d’autres termes, le sabre promis par Macky Sall avant le scrutin contre les brebis galeuses est une menace difficile à mettre à exécution. Par accoutumance, il est évident qu’un réaménagement ou un remaniement ministériel pourrait intervenir pour assouvir la soif de l’opinion et relancer l’espoir, non sans générer quelques pare-feux sur la défaite électorale. Toutefois, Macky Sall devra une fois de plus se mettre en devoir de sauver l’essentiel pour son propre salut politique à long terme, mais aussi pour la sécurité de la petite parcelle de territoire politique qu’il a pu justifier jusque là. L’adage populaire qui commande qu’il vaut mieux être seul que d’être mal accompagné manifeste ici toutes ses controverses. D’ailleurs qu’à y veiller de bien près, le PDS qui bénéficie du statut de la principale opposition actuelle au Sénégal n’est pas vainqueur, non plus. Le verdict des urnes lui a assigné sa part de peine malgré quelques résistances et donc, le brouillard du 29 juin peut encore servir à rectifier le tir. A condition que l’organisation politique des tenants du pouvoir gagne en expérience et tire les leçons de sa récente déculottée. L’APR n’est pas une émanation de 26 ans d’opposition comme ce fut le cas pour son principal adversaire, mais elle peut se reconstituer par des convictions certaines portées vers l’essentiel. A la formule sans cesse reprise de Jean Jaurès qui consiste à aller à l’idéal sans comprendre le réel, répond le jugement de son contemporain Max Weber, selon lequel il n’y a que deux péchés en politique : ne défendre aucune cause et ne pas avoir le sentiment de sa responsabilité. La double éthique de conviction et de responsabilité façonne le salut du dirigeant qui comprend vite que le devoir politique passe par un chemin étroit entre les principes et les contraintes. En plus clair, celui qui dirige doit à chaque fois choisir entre les pesanteurs sociétales et les principes objectifs comme la cause ou, mieux, la patrie. Le reste est dans l’équilibre des risques. Cette dialectique que le socialiste français Alain Bergounioux enseignait à sciences po, développée dans son ouvrage sur les principes et les contraintes dans la morale politique, s’adressent fort convenablement au plus grand perdant du 29 juin. Macky Sall, rattrapé par les chantiers essentiels de sa personnalité politique.

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