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REPORTAGE - PETITE IRRIGATION A MBISSAO : Le projet de Mme Wade laisse 200 femmes sur le carreau

Publié le 07 février 2014 par admin

«L’oisiveté est la mère des vices». C’est l’adage que craignent le plus aujourd’hui quelque 200 femmes des Gie de Mbissao qui avaient misé sur un projet de cultures maraîchères adossé au système Tipa (innovation technico-agricole pour la réduction de la pauvreté). Initiée par l’ambassade d’Israël, avec le soutien de l’association Education Santé de l’ancienne Première Dame, la ferme de 6,5 hectares, qui était présentée à d’éminents  visiteurs comme un fleuron en matière d’autonomisation des femmes, est en passe de virer au cauchemar depuis l’alternance de 2012. La présidente Aïda Ndiaye et ses associées appellent à la rescousse pour sortir de l’ornière.

Le Djender. Un nom qui sonne comme un symbole au cœur des épopées du Thiès None. A une demi-dizaine de kilomètres de Pout, la piste latéritique qui sert de raccourci entre la RN1 et la route de Kayar (km 50) traverse une zone crevassée et vallonnée  par le ravinement dû aux eaux de pluies dévalant les pentes du plateau de Thiès. Dans les bas-fonds, la fertilité des sols attire nombre de fermiers du dimanche qui occupent les terres cédées pour une poignée de pain par une population plus que démunie. Des taxis clandos brinquebalants assurent les déplacements des jeunes et des femmes à la recherche des rares emplois autour de quelques usines. A des kilomètres à la ronde, la Sigelec pour les piles, Sismar pour le matériel agricole et bientôt ( ?) la nouvelle cimenterie de Dangote, focalisent tous les espoirs, à côté de l’agriculture traditionnelle essoufflée. On y vit pourtant dans une admirable éthique de solidarité, les conducteurs de Ndiaga Ndiaye prenant gracieusement à bord les élèves du secondaire répartis dans le Lycée et le CEM de Pout, la commune distante de 6 km de Yadé, Keur Matar, Mbissao et cinq autres petits bourgs disséminés çà et là.

Une Madersa moderne au milieu de nulle part

«Quand  l’association Education Santé a voulu installer une école rurale moderne adossée à un projet agricole, pour l’initiation des élèves aux activités champêtres, Mbissao a été choisi sans que nous ayons eu à faire quoi que ce soit. Ils ne nous ont rien demandé, non plus. C’est Madame Wade qui avait tout pris en charge : l’électrification, le forage, le château d’eau, tout », disent  les membres des Gies de femmes. Regroupées sous la fraîcheur de décembre autour de la présidente Aïda Ndiaye, de la vice-présidente Ndèye Dème et de la trésorière Ndèye Diop Ndiaye, en présence de deux «Gooru Mbotaay», Gora Diop et Serigne Guèye, elles racontent comment le projet avait fait refleurir ces terres arides surplombant la dépression derrière laquelle se découpe la masse sombre de la cimenterie Dangote située à plus de sept km. Entre les deux, de lointains jardins maraîchers que les plus téméraires n’hésitent pas à  rejoindre pour des corvées payées 1000 FCFA la journée. «Nos femmes partent à 9 heures 30 pour ne revenir qu’après 16 heures, pour une telle paie», se désole Gora Gaye. Ainsi, le projet de Mbissao avait-il été accueilli  comme une bouée de sauvetage sur cette terre où elles ont d’abord fait du niébé noir, le fameux  haricot «Baay Ngagne» qui  leur était acheté sans difficulté à un prix variant entre 75 000 et 85 000 FCFA le sac décortiqué. «Mais quand le projet nous a apporté la variété rouge, ce fut un désastre», disent-elles sans hésiter.

Un système intégré d’agriculture irriguée

«Avec une clôture en euphorbes d’abord, puis en grillage, nous avons démarré l’irrigation en culture double : pomme de terre et oignons», se souviennent-elles, nostalgiques. Lors d’un voyage de presse auquel avait participé votre serviteur, elles soutenaient avoir réalisé 8 tonnes d’oignons et une tonne de pommes de terre. L’espoir suscité avait justifié les  multiples visites organisées par l’ambassadeur d’Israël et diverses organisations comme

le Groupe d’amitié Sénégal-Israël conduit par son président Issiakha Ly,  des parlementaires, l’Ong Handisables, le Programme pour la promotion de l’électrification rurale et des combustibles domestiques (Peracod), représenté par son technicien principal, l’Allemand Jorg Michael Baur, etc.  Car outre leur intérêt  pour les occupations génératrices de revenus et la formation à l’horticulture, les  huit groupements (124 femmes) avaient aussi goûté aux joies de l’autonomisation, en s’organisant autour d’un comité de gestion, une commission chargée de l’hydraulique et une autre en charge du marketing et de la commercialisation, avec l’encadrement de deux techniciens agricoles. Mais comme on ne peut guère improviser avec une telle entreprise, ni confier ces charges à des néophytes, c’est là que le bât blessa. En effet, les rendements furent marginaux du fait de la pauvreté des sols et de l’inadéquation du système d’irrigation, la pompe n’ayant qu’une capacité limitée de 10 m3/heure pour 6,5 ha qui nécessiteraient 18 m3/heure. «Dès qu’on en demandait trop à la pompe, elle prenait du sable et tombait en panne. Ensuite, après une rotation d’arachides de contre-saison revendues à 500 FCFA le kilo, nous sommes passées à une deuxième récolte de légumes en culture biologique (bio-fertilisation et traitement phytosanitaire à base de Niim –acacia albida). Dès lors, les choses ont commencé à mal tourner», révèlent-elles.  En résumé,  Gora Gaye confirme que là où lui-même faisait  une tonne d’oignon pour 100 grs de semences, en culture bio elles n’ont guère fait la moitié, en plus d’avoir subi des pertes de poids dues à l’assèchement. Car, n’ayant pu trouver un partenaire commercial à temps, elles ont dû brader la récolte à crédit pour 150 FCFA le kilo, soit en deçà même du prix fixé par les producteurs et l’Agence de Régulation des Marchés (ARM).

Un soutien non dénué d’intérêt personnel

Tout va se précipiter au cours de la campagne arachidière suivante. D’abord, elles allaient vérifier la prédiction d’un technicien qui estimait que quand on fait du bio  exceptionnellement dans un tel environnement, il faut craindre un envahissement par les parasites nuisibles venant des zones soumises aux engrais chimiques. C’était  lors de la visite organisée par le précédent ambassadeur, S.E. Gideon Béhar, en présence du représentant du Peracod,  pour permettre aux Gies d’introduire  une doléance pour l’équipement de la ferme en énergie solaire afin de pallier les trop lourdes charges en énergie. De fait, alors qu’elles avaient bénéficié d’un prêt de 30 millions (entièrement remboursés, selon la présidente), il s’était aussi avéré que le grillage de clôture était d’une qualité douteuse, le fer nu s’oxydant dès la seconde campagne, pour laisser le champ à la merci des chèvres en divagation. Autre grief, avec les coupures d’électricité et l’usage excessif du générateur, une ardoise de 700 000 Francs les attendait, qu’un mécène à heureusement épongée (encore cette généreuse solidarité qui fait de MBissao une exception). D’ailleurs, voyant que le débit du forage était insuffisant, Mme Wade est encore venue à la rescousse pour trouver un autre site où la nappe phréatique permet de produire jusqu’à de 50 m3/ heure. L’espoir renaissait donc, puisqu’il ne manquait que l’équipement complémentaire. En effet, la survie de l’école communautaire dotée de poulaillers, d’un jardin potager et de bacs de pisciculture justifiait amplement l’engagement et la détermination de l’ex-Première Dame qui leur répétait qu’il fallait «encore travailler», confie la vice-présidente, Mme Ndèye Dème, accompagnée à l’époque (en 2010) par les secrétaires Anta Ndiaye et Mariama Bâ. Mais C’est alors que survint l’alternance qui emporta leur principale marraine.

Outre le technicien Alioune Diouf qui est monté au créneau pour diagnostiquer la situation (voir ci-contre), les quelque 200 femmes gardent pourtant l’espoir et sont soutenues dans leur désarroi par les maraîchers Gora Gaye et Serigne Guèye présents lors de ce reportage. D’autant que le projet était jadis présenté comme la concrétisation des concepts largement galvaudés : autonomisation des femmes, systèmes agricoles intégrés, agriculture biologique, etc. Ayant apprécié les bienfaits de l’auto-emploi et engrangé des retombées fort appréciées de leur jardin potager sous irrigation, elles  voulaient même étendre leurs activités, grâce à sa proximité avec l’école communautaire rurale entièrement équipée sur le modèle des Madersa marocaines et qui fait encore la fierté du petit bourg. Laquelle avait même reçu la visite du Premier ministre d’alors, Macky Sall,  en compagnie de la future Première Dame Mme Marième Faye Sall. Ayant reçu l’assistance de leurs prédécesseurs, du reste  non dénuée d’intérêt personnel (leur marraine y a expérimenté le Bioferty et ses produits à base de Niim),  les femmes de Mbissao rêvaient déjà de booster leurs chances en développant l’aviculture, les produits à base de Niim, en même temps que le maraîchage qu’elles commençaient à maîtriser. A l’heure du retour vers l’agriculture, elles se remettent à y croire et n’attendent qu’une main secourable pour se remettre à l’ouvrage, dans cette zone dépourvue de toute activité industrielle ou même semi industrielle.

Les raisons d’un échec

Le technicien Alioune Diouf est formel : «il faut une pompe plus puissante et le raccordement au réseau électrique». Les fonds des Gies ont même été bloqués en attendant  l’acquisition d’un tel équipement qui ne pourra provenir que d’un partenaire, du fait que ces femmes ne peuvent compter que sur leurs maigres cotisations. De fait, fortement motivées pour continuer le projet très prometteur, les Gies avaient tout fait pour faire redémarrer la machine. La trésorière Ndèye Diop Ndiaye avait ainsi mis la main à la caisse pour payer un prétendu mécanicien  qui s’était révélé n’être qu’un escroc, qui a disparu avec une avance de 50 000 F CFA. Elles avaient finalement casqué 300 000 FCFA pour l’achat d’une nouvelle pompe de même capacité (jusqu’à 10 m3/ heure) qui est aujourd’hui à l’arrêt. «Toute dépense de cette nature ne sera que pure perte», soutien Alioune Diouf. C’est aussi l’avis de la Présidente Aïda Ndiaye qui leur avait cédé gracieusement les 6 hectares sur son propre patrimoine familial - toujours cette solidarité - ! Et Gora Gaye de révéler que le deuxième forage a été finalisé à une distance de 2 km sur un site également offert par un mécène. Encore !  «Le branchement du réseau hydraulique a été entièrement réalisé par Mme Wade jusqu’à Mbissao et dans les concessions. Moi-même j’ai pu brancher  ma ferme bovine un peu plus loin», a dit le vieux Yally qui n’attend que l’eau pour passer de la Sde à un système réduisant ses charges. «Il faut une pompe plus puissante, dit-il en écho à Alioune Diouf que nous avons joint au téléphone. Car avec la superficie à emblaver,  la petite pompe ne pourra jamais tenir la cadence, outre le fait qu’elle ne pouvait par couvrir les parcelles situées plus haut».

Aux origines du goutte-à-goutte

Présenté pour la première fois par le gouvernement d’Israël lors du sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg, en juin 2002, le Tipa est basé sur un système d’irrigation au goutte-à-goutte (SIGG). Cette technologie, qui est l’une des plus récentes en matière d’irrigation, utilise l’eau à une basse pression par gravité (0.3 atmosphères). En expérimentation sur plusieurs sites au Sénégal (Keur Yaba Diop, UCAD, Ecoles des Maristes, Ngohé Ndoféngor, Tataguine, Institut des handicapés de Bambey, etc.), elle a été présentée par le personnel de l’ambassade comme une technique utilisée en Israël «pour régénérer les sols dégradés, mais aussi dans la lutte contre l’avancée du désert». A Mbissao, les 124 femmes réparties dans huit Gies en ont bénéficié, à raison de  parcelles individuelles de 450 mètres carrés subdivisés entre 23 planches consacrées à l’oignon et 7 planches de pommes de terre sur les deux premières campagnes. Lors d’une saison réussie, elles avaient réalisé respectivement 8 tonnes d’oignons et une tonne de pommes de terre, compte non tenu de la faible fertilité du sol qui avait été abandonné par les hommes.

Fara SAMBE

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