REMOUS A L’ALLIANCE POUR LA REPUBLIQUE : Le transhumant, un vrai mutant

Chichement payée au temps des socialistes, grassement rétribuée avec Wade, la transhumance est aujourd’hui une sorte de poison qui détruit de l’intérieur les partis politiques d’accueil.  

« Ça brûle partout !» Les libéraux qui ont multiplié les oraisons pour hâter le divorce entre Macky Sall et ses alliés de Benno Bokk Yaakaar ont, enfin, visiblement trouvé la potion magique. Sans le moindre effort ! L’Alliance pour la République (Apr), formation politique du chef de l’Etat, est au centre d’une tourmente politique inédite. Les bagarres éclatent au sein même de la formation politique au pouvoir dans quasiment toutes les régions. L’incident le plus fracassant est celui de Matam. Le député Farba Ngom a dû tirer en l’air «pour se défaire des nervis armés qui, comme des Indiens, se sont rués sur nous», témoigne un cadre de l’Apr. La confrontation était, semble-t-il, inévitable. Il fallait donc, par des tirs de sommation, semer la trouille chez les assaillants pour éliminer la menace.

«Les partisans du maire ont alors fui et nous sommes entrés dans Matam», ajoute le témoin. «Au contraire, aujourd’hui, on doit féliciter Farba Ngom qui a sauvé plusieurs vies, grâce à ses coups de sommation», renchérit Abdoulaye Amadou Sy, un des cadres de l’Apr à Matam, témoin de l’incident. A Dakar, Me Djibril War et Idrissa Guèye se sont, par militants interposés, donnés en spectacle. Les échauffourées entre les deux camps rivaux ont éclaté à la permanence du parti dans la commune de Biscuiterie. Deux versions s’affrontent. Idrissa Guèye dit être venu à la permanence avec ses partisans répondre à la convocation du superviseur Augustin Tine, mais ils se sont heurtés à une résistance musclée des partisans de Me War. Ce dernier accuse «une agression sauvage et violente de la part d’un transhumant que nous avons accueilli le 8 avril 2012 à Biscuiterie».

A Louga, Mberry Sylla, un ex-progressiste et Moustapha Diop, ex-libéral, sont les principaux protagonistes d’une scène politique locale infestée de rivalités. Le week-end dernier, Lamine Guèye membre du Comité d’initiative pour l’unification et la massification de l’Apr à Louga a laissé parler son cœur. «Il faut que l’autorité tranche. Nous ne pouvons plus continuer à travailler dans ce désordre», s’est-il indigné.

Résistance de la base

A Mbacké, les proches du député Moustapha Cissé Lô s’affrontent contre Omar Ndiaye «Angloma». Là aussi, on accuse «Horizon 2020». Cissé Lô, qui a toujours plaidé la cause des transhumants, est suspecté de rouler pour ses amis de ce groupe. Le mal est là. La base refuse la greffe, alors que le sommet la bénit. D’ailleurs, le Directoire national, instance suprême de l’Apr, s’est réuni le week-end dernier pour non seulement taper sur la table, mais en plus mettre en place une structure dénommée Commission d’accueil et d’intégration. Son travail ? Ouvrir les portes aux transhumants et installer les nouvelles recrues au sein du parti. Aveu d’impuissance ? Sans doute.

Pour avoir été ministre de l’Intérieur, Premier ministre et Président de l’Assemblée nationale, le patron de l’Apr sait tout le bien que les transhumants peuvent apporter à son parti encore fragile. La députée Mame Kheury Mbacké, fille du défunt Serigne Mourtada Mbacké, en a donné la preuve. La députée de Touba avait fait chanceler en octobre la majorité parlementaire en annonçant, avant d’opérer un subit revirement, son adhésion au groupe parlementaire de Rewmi en gestation. Dans la foulée, elle avait prévenu que quinze parlementaires sont sur la ligne de front, prêts à créer leur propre groupe parlementaire. Un véritable séisme parlementaire qui avait fait trembler le plancher du Parlement. Le député Cheikh Diop Dione, lui, a créé un séisme de moindre intensité pour s’être dressé contre Moustapha Niasse lors du renouvellement du bureau du Parlement. Autant d’incidents qui avaient poussé Mimi Touré à provoquer une petite réunion à la veille de sa déclaration de politique générale. Elle craignait une «tête brûlée» du genre Cheikh Diop Dione. Une chose est sûre : les temps ont vraiment changé.

Rétribution

La transhumance qui gangrène le parti du chef de l’Etat était, naguère, bien rétribuée. Me Abdoulaye Wade avait fait flamber le prix du reniement à tel point que les dignitaires de l’ancien régime socialiste ne se faisaient pas prier pour rallier le Sopi. Face à l’équation de la mairie de Dakar où trône Khalifa Ababacar Sall, Wade a, coup sur coup, nommé Mamadou Diop, ancien maire de Dakar et l’ancien ministre Alassane Dialy Ndiaye, ministres conseillers. Abdoulaye Makhtar Diop, lui, actuel Grand Serigne de Dakar, a fini par accepter le poste de ministre de la Fonction publique qu’Aminata Tall, aujourd’hui présidente du Conseil économique, social et environnemental (Cese), avait décliné. D’autres caciques socialistes vont suivre et seront grassement récompensés. Il s’agit d’Aïda Mbodj, Abdou Rahim Agne, Sada Ndiaye, Adama Sall, Landing Sané, Mame Birame Diouf, Mbaye Diouf,  et le défunt Abdoulaye Diack. Ce dernier était allé jusqu’à dire ne pas avoir le choix : «c’est le Pds ou le poteau». Il faisait allusion aux audits mis en branle pour hâter la transhumance. Le jackpot aurait pu être arraché par l’ex-ministre du Commerce, Mata Sy Diallo. Wade lui aurait proposé un milliard de FCFA avec un acompte de 500 millions si elle annonçait son départ de l’Alliance pour les forces de progrès (Afp). Un traitement princier fait aux transhumants alors que du temps des socialistes, on quittait presque, sans frais. Nombre de cadres et responsables de premier plan qui ont quitté le Pds pour rallier le Ps ont dû se mordre les doigts. L’un des rares ex-libéraux à être bien traité par le Ps est l’actuel médiateur de la République. Serigne Diop avait créé son propre parti des flancs du Pds et était parvenu à tisser une convergence de vue avec les socialistes. Que ce fut maigre pour le reste !

Alassane Baldé de Kolda dit être parti «sans contrepartie». Mais des libéraux de l’époque affirment qu’ils auraient reçu 3 millions de FCFA. Famara Mané, lui, s’est retrouvé au consulat du Sénégal en Guinée Bissau. Beaucoup d’autres transhumants comme le défunt Dame Kébé ont pu juste conserver leur poste de député. C’est qu’au Ps, les nouveaux venus sont obligés de se mettre dans les rangs. Là, les galons se gagnaient au prix fort de renouvellements heurtés. Au temps des socialistes, on faisait, en vérité transhumer, juste pour faire effet d’éclat et donner l’impression que le Pds est dégarni.

Autant dire que le raccourci est vite trouvé par les libéraux pour fragiliser l’adversaire. En attendant d’atteindre Benno Bokk Yaakaar. Là, Wade semble avoir commencé à dérouler sa stratégie qui consiste à frustrer les caciques libéraux pour leur ouvrir les portes de l’Apr. Et si c’était un de ces trucs annoncés dans «Astuces, stratagèmes et trucs en politique», intitulé du livre que l’ex-président aurait commencé à écrire ?

Et si la loi allait jusqu’au  bout ?

L’alinéa 4 de l’article de la Constitution du Sénégal stipule : «Tout député qui démissionne de son parti en cours de législature est automatiquement déchu de son mandat. Il est remplacé dans les conditions déterminées par une loi organique».  Cette disposition résulte d’une volonté politique exprimée lors de la campagne électorale de 2000 par Me Abdoulaye Wade pour décourager la transhumance. Lui-même en a beaucoup souffert et il comptait la combattre en l’inscrivant dans la Constitution. Seulement, une fois au pouvoir, les libéraux vont s’atteler à fragiliser la loi qu’ils ont instaurée. Le cas de Modou Diagne Fada en est une parfaite illustration. Elu sur la liste de la Coalition Waar-wi aux Législatives de juin 2007, il quitte cette formation et rejoint le Groupe parlementaire libéral et démocratique sans perdre son mandat de député. Pourtant, le député Moustapha Cissé Lô et Mbaye Ndiaye ont été chassés de l’Assemblée nationale pour avoir manifesté leur sympathie à l’Apr de Macky Sall quand ce dernier a quitté le Pds. Il faut désormais aller plus loin, c’est-à-dire fermer la porte d’un autre parti à tout responsable notoirement encarté dans une autre formation politique. La plupart des «fauteurs» de troubles étaient de hauts responsables. Il aurait suffi de leur opposer la loi pour rendre le jeu politique plus clair.

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