Macky Sall devra gérer les effets pervers de sa quête active de consensus. Clientélisme politique, rejet de l’opinion, les contrecoups de l’élargissement de la majorité présidentielle pèseront lourd au moment des comptes.

Face à une opposition velléitaire confondue par la traque des biens mal acquis, qu’est ce qui justifie qu’un président de la République, plébiscité par les Sénégalais, appelle avec insistance à un consensus sur le dialogue politique ? Déjà en avril,  Macky Sall lançait un appel à l’opposition : «Je tends la main à tous, car même si les chemins divergent, la finalité reste la même.»
Début décembre, lors du cinquième anniversaire de l’Apr, il a remis ça, demandant à «ses militants de s’investir pour bâtir un consensus sur le dialogue».

Faut-il y avoir, le signe d’un essoufflement précoce après vingt mois au pouvoir ? Ce qui est sûr, c’est que, à l’épreuve du pouvoir, le Yonou Yokuté a eu largement le temps de se défaire de cette part de rêve, inhérente à tout programme politique. La déclaration de Macky Sall sonne comme un aveu de réalisme : «La construction d’un Sénégal nouveau et émergent dépasse les seules frontières politiques, celles de notre parti, de notre coalition.»

Le dialogue politique est un serpent de mer de la vie politique sénégalaise. Derrière cette politique de la main tendue refait donc surface ce penchant à alimenter la parole intérieure brute (Pib). Ce goût bien de  chez nous de la palabre. C’est connu le Sénégalais est l’un des rares pays au monde où il se crée plus de mouvements politiques que d’emplois.

Le consensus est une arme politique à double tranchant entre les mains du pouvoir. Il est  instrumentalisé au gré des situations politiques. Le gouvernement a par exemple mis en avant le consensus pour différer la construction de l’arène nationale à Pikine. Curieusement, ce principe n’a pas prévalu dans d’autres dossiers beaucoup plus explosifs : le montant des inscriptions dans les universités sénégalaises ; et la date des prochaines locales, repoussées en juin 2014.

L’appel de Macky Sall fait le tri parmi les rangs du Pds, dont on sait que certains cadres sont sur le point de rallier la majorité présidentielle. Jusque-là, la traque des biens mal acquis les avait jetés presque tous dans le même panier. Désormais, il y a parmi eux des gens fréquentables, recyclables. C’est un personnel politique que l’Apr compte récupérer pour se massifier.
Cet appel présidentiel a aussi l’intelligence de prendre la question de la transhumance par l’autre bout. C’est l’occasion à ne pas manquer pour tous ceux qui sont habitués à sauter au dessus des révolutions. Le transhumant pourra toujours invoquer le devoir patriotique de répondre à l’appel du chef de l’Etat.

Cela aura au moins deux effets. De vider le Pds de sa substantifique moelle et de couper l’herbe sous les pieds de Rewmi. Idrissa Seck n’a jamais caché son intention de récupérer le parti de Wade, «sa famille naturelle». On ne peut pas exclure que la démarche de Macky Sall vise à lui laisser une coquille vide, une poignée de politiciens disqualifiés par leur passé au pouvoir.

Résurrection du Sénat ?

La volonté présidentielle est de bâtir un rassemblement vaste qui implique «toutes les forces sociales politiques et citoyennes ainsi que toutes les personnalités qui partagent, avec nous, les mêmes ambitions pour le Sénégal» Ce faisant, Macky surveille ses arrières. Plusieurs évènements ont confirmé que le Président est assis sur une branche fragile. L’accident de Keur Momar Sarr qui a privé Dakar d’eau pendant une quinzaine de jours, le renouvellement du bureau de l’Assemblée nationale, etc. En plus l’inévitable conflit de générations qui couve dans les rangs de ses formations alliées, Ps et Afp, augurent de lendemains agités au sein de la coalition. «Benno Bokk Yakaar ne tiendra pas cinq ans», pronostique d’ailleurs  Jean Paul Dias, le patron du Bloc des centristes Gaïndé.

Macky Sall a expérimenté avec bonheur l’ouverture de sa majorité politique à des personnalités de la société civile. Il a neutralisé ainsi des voix influentes. Pourquoi arrêter la conquête en si bon chemin ?

Sur ce plan au moins, on ne reprochera pas à la majorité présidentielle de manquer de vision. L’objectif est clair : enrôler les forces vives du pays et former un solide bouclier autour du président. La fabrique du consensus est en marche. C’est dans cette optique qu’il faut mettre l’intension annoncée de former 600 débatteurs. Mais la tentation est grande de faire de Yonou Yokuté un dogme politique inattaquable.

Car en politique, le consensus a ceci de dangereux qu’il tourne facilement à la connivence et secrète un unanimisme aveugle. Le cas est édifiant de la Cap 21 qui s’est convaincue d’avoir gagné les locales de 2009.  On connait la suite…
L’élargissement ne garantit pas une assise électorale. Il peut un provoquer un phénomène de rejet de  la part de l’opinion. Surtout quand il cherche à blanchir le personnel politique de l’ancien régime.
Autre écueil. Cette vaste politique de rassemblement prônée par Macky Sall ne sonne-t-il pas le glas de sa gouvernance sobre et vertueuse. Que son appel trouve répondeurs et il sera bientôt urgent de caser un personnel politique pléthorique. Faut-il s’attendre à ce que l’acte 3 de la décentralisation débouche sur la résurrection du Sénat ?

Consensus n’est pas cohabitation

La vaste coalition à la quelle travaille désormais le camp présidentiel pourra servir de vitrine publicitaire à  une démocratie apaisée. Cela aura le mérite de vendre à l’étranger l’image de marque du président Macky Sall. Mais à l’interne la réalité est moins reluisante. C’est une simple illusion de stabilité. Derrière cet écran, le jeu politique, avec ses intérêts mouvants, les querelles de strapontins, les calculs électoralistes, se déploie dans toute sa férocité.
C’est encore plus vrai dans un gouvernement d’union nationale, idée soulevée par le Coordinateur du Pds avant d’être rejetée en bloc par ses camarades du Pds.

La cohabitation, majorité-opposition reste une exception sénégalaise. Elle est la dernière arme que le pouvoir sort quand il est dos au mur. Quand Diouf a recouru à la «majorité présidentielle élargie » en 91 son pouvoir était éprouvé par plusieurs années de rigueur imposées par les institutions de Bretton Woods. Le front électoral bouillant est agité par un certain Abdoulaye Wade, suite à des élections particulièrement contestées. L’année d’avant, la grève des policiers (radiés par la suite) avait annoncé la couleur d’un climat social incontrôlable, qui connait son apogée avec l’année blanche de 88.

Rebelote en 95. Wade et les principaux agitateurs de la scène politique rejoignent à nouveau le gouvernement de Diouf. A l’exception notable d’Aj/Pads. La dévaluation du Cfa et ses conséquences dévastatrices sur l’économie sont passées par là.
La cohabitation est donc dictée  par une urgence sociale. Elle est pour le pouvoir un aveu sinon d’incompétence au moins de faiblesse.  Seydou Gueye a d’ailleurs vite faite de l’écarter : «Un gouvernement d’union nationale est une solution de sortie de crise ; cela ne cadre pas avec la situation actuelle du pays. Notre pays n’est pas en crise, ni en panne de projet politique…» C’est clair : consensus n’est pas cohabitation.

Les coalitions politiques hétéroclites au pouvoir gardent encore un caractère insolite dans la culture politique sénégalaise. Car le pouvoir a généralement été lié à une unité politique. Il y a toujours eu, à quelques exceptions près, une confusion entre le pouvoir politique, le parti au pouvoir et l’administration. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre l’agitation qui secoue Benno Bokk Yakaar.

Au demeurant, la récurrence du thème du consensus et de la cohabitation dans l’espace publique renseigne sur notre rapport au pouvoir. L’esprit de Penc, cet idéal de gouvernance concertée dans la république léboue, imprègne encore les mœurs politiques sénégalaises. L’Etat-pouvoir est surtout vu comme un ensemble de biens et d’affaires qui sont la chose de tous, une sorte de propriété commune à laquelle chacun doit participer. «Même si les chemins divergent», dixit Macky Sall.