Radicalisation du discours religieux au Sénégal - L’inquiétante transmutation

La rhétorique martiale suscitée par les caricatures de Charlie Hebdo se banalise de plus en plus dans le discours religieux. Sur certaines questions religieuses, aucun débat d’exégètes n’est permis. Les nouveaux cerbères du sacré entretiennent une montée de l’intolérance.

es secousses telluriques de l’affaire Charlie hebdo ont fortement retenti au Sénégal. A l’épicentre de ces répliques, la participation du président Macky Sall à la «marche républicaine» de Paris. Prédicateurs, journalistes, citoyens ordinaires, religieux, politiques… un monde bigarré a condamné sans équivoque cette solidarité exprimée par le président Sall à l’endroit des auteurs de caricatures jugées blasphématoires du prophète. Dans une tribune, Sidy Lamine Niasse, patron du groupe de presse Wal fadjri dégoupille la première grenade. «Non Monsieur le Président de la République, le Sénégal n’est pas Charlie. Ses citoyens, constitués en grande majorité de musulmans, ne sauraient être des charlots au point de marcher avec des porteurs de pancartes dont les caricatures insultent le Prophète de l’Islam (Psl)», désapprouve-t-il. Une opinion largement partagée par des Sénégalais qui ont affublé ces dernières semaines, le président du sobriquet de «Charlie Sall». Un peu partout dans le pays des processions sont rythmées aux chants hostiles à la France et au président de la République. «La France sera châtiée ainsi que toutes les personnes qui la soutiennent», avertit Mame Mamadou Kounta, Khalife général de Ndiassane, au terme d’une marche organisée dans son fief. Les justifications des éminences grises de la majorité n’y font rien. Encore moins le rétropédalage du gouvernement qui a interdit la vente au Sénégal du numéro controversé de Charlie hebdo et de son souteneur Libération. Au contraire, ces réactions ont amplifié les exigences de ceux qui réclamaient des excuses présidentielles. Sourd, aux premières critiques, l’accusé finira par livrer sa version des faits, à défaut de présenter des excuses. «Mon déplacement à Paris n’a aucune connotation religieuse. Il répond uniquement à mon souci de présenter mes condoléances suite à l’assassinat d’innocents tout en réaffirmant mon engagement dans la lutte contre tout acte terroriste», se justifie-t-il. Dans la même logique d’apaisement, le 23 janvier, le premier Ministre Mouhammed Dionne, escorté de hauts responsables de l’Apr, a participé au meeting de protestations contre les caricatures de Charlie Hebdo. Cette vaste opération de charme des autorités est une manière subtile de faire amende honorable…sans perdre la face.

Apologie de la violence

Au-delà des réactions contre la France et le président Sall, la chaîne de protestations suscitées par l’affaire Charlie hebdo a donné lieu à une apologie de la violence. Dans les sermons des imams et les discours de responsables religieux, le devoir de tout musulman de laver par le sang l’offense au prophète, revient sans cesse. «Nous n’avons que le prophète Mouhamed (Psl). Si on l’attaque, nous sommes prêts à déclarer une guerre sainte et nous irons jusqu’au bout», prévient Mame Mamadou Kounta, Khalife général de Ndiassane. D’autres discours sont encore plus dégoulinants d’hémoglobines. «Au nom du Khalife général des mourides, Touba est en phase avec les auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo», chantonnent en chœur des manifestants à Touba. Sidy Lamine Niasse ne dit pas autre chose quand il invoque une jurisprudence tirée de l’histoire prophétique. «Le Prophète avait, en son temps, ordonné l’exécution d’un artiste qui, en panne d’imagination, s’amusait à le représenter en le caricaturant», explique-t-il. Dans cette prescription de la violence, c’est sans doute le truculent prêcheur Iran Ndao qui a remporté la palme. En pleine émission télévisuelle, il félicite vivement les frères Kouachi pour avoir exécuté, selon lui, une sentence divine. «La mort est la peine réservée à quiconque se moque du prophète», décrète-t-il. Cette rhétorique martiale s’inscrit dans une logique violente qui commence à prendre une place de choix dans le discours religieux. Aucun débat d’exégètes n’est permis sur certains sujets.

Passage à l’acte

Les réactions à cet évènement traduisent-elles une radicalisation rampante de l’islam au Sénégal ? Rien ne permet de répondre par l’affirmative. En revanche, ce discours d’acceptation de la violence prononcé par des voix autorités peut avoir un effet pervers dans la société sénégalaise marquée par la montée du fait religieux. Les questions religieuses sont de moins en moins susceptibles d’être soumises au crible de la critique rationnelle. Le débat est enfermé dans une gangue castratrice de la pensée. Comme en témoignent les réactions qui ont suivi la publication du livre du Pr Oumar Sankharé intitulé : Le Coran et la culture grecque. Suite à cette publication, une chasse à la courre est organisée contre l’intellectuel impie. Abandonné par l’Etat et ses collègues, l’universitaire capitule, devant les torrents de menaces. «A tous les musulmans de la Oumma que cette situation a affecté dans leur foi et dans leurs convictions religieuses, à ma famille et à mes amis qui ont été incommodés par cette actualité, je présente toutes mes excuses», écrit le professeur dans une lettre publique. Cette abdication de l’intellectuel sonne comme une victoire des nouveaux objecteurs de conscience. Plus cocasse encore, de nombreux censeurs avouent publiquement n’avoir pas lu le livre condamné à l’autodafé.

Désormais, la friction avec le sacré ou ceux qui l’incarnent est un jeu périlleux. «Qui s’y frotte, s’y pique», mettait en garde Cheikh Béthio Thioune. Cette nouvelle réalité est bien illustrée par les disciples de Serigne Modou Kara qui ont saccagé le journal Wal fadjri et tabassé des journalistes, pour une banale histoire de revue de presse. Ce passage à l’acte n’est pas un cas isolé. Lors des investitures des dernières Locales, deux maisons, une boulangerie et une voiture 4X4 du député, vice-président de l’Assemblée nationale Moustapha Cissé Lo, ont été brûlées. Un incident intervenu, suite à des propos désobligeants qu’il avait tenus à l’endroit d’un dignitaire religieux et rival politique, Abdou Fatah Mbacké. L’expédition punitive pouvait lui coûter la vie si les assaillants avaient trouvé sur les lieux le «blasphémateur». Pour d’autres motifs, des citoyens ont reçu la correction des cerbères du sacré. En 2011, dans l’indifférence générale, un groupe de jeunes a incendié à Yoff, en pleine journée, un lieu de culte des Témoins de Jéhovah. Ils sont accusés de détourner les jeunes de l’Islam. Une attente grave à la liberté de culte. L’assaut «purificateur» n’a pas épargné les débits de boisson alcoolisée et autres lieux de débauche. A Touba une milice dénommée «police religieuse» veille au respect des bonnes mœurs. Elle procède à des perquisitions, des interrogatoires et des arrestations.

Cette intolérance religieuse grandissante trouve son lit dans une population particulièrement jeune, tournée vers la religion comme planche de salut devant les problèmes économiques et sociaux. Le recensement général de la population de 2013 dévoile une population dont l’âge moyen est de 22,7 ans et la moitié de celle-ci a moins de 18 ans. Dans cette population seuls 45,4% sait lire et écrire dans une langue quelconque. A ce fort taux d’analphabétisme vient s’ajouter un chômage qui dépasse la barre des 40%. Autant de facteurs favorables à l’expansion d’une radicalisation religieuse sous l’influence de gourous charismatiques.

Un saut dans l’inconnu

L’islam confrérique au Sénégal a toujours était un solide paravent contre l’extrémisme. Mais, avec la disparition de grandes figures confrériques, l’autorité centrale de tous les tariqa se dilue, peu à peu. Ainsi, à mesure que s’érode l’autorité confrérique traditionnelle, l’influence de nouveaux leaders d’un islam rigoriste pourra s’y substituer.

Face à cette situation, Antoine Sfeir, journaliste et expert reconnu du Moyen-Orient et des questions religieuses appelle à la vigilance. «Si le Sénégal connaît un niveau de corruption très élevé et une mauvaise distribution des richesses, automatiquement cela donnera du grain à moudre, des arguments, à l’islam radical», estime-t-il dans un entretien accordé à La Gazette. Le spécialiste a la conviction que le Sénégal est un bastion à prendre pour les extrémistes aidés financièrement par l’Arabie Saoudite et le Qatar. «Parce que l’islam sénégalais est un islam confrérique dirigé par les marabouts et qui a toujours été un islam paisible, de partage. Ce qui fait qu’il constitue une vitrine, un modèle qu’il faut prendre. Et si vraiment l’islam extrémiste arrive à s’implanter au Sénégal, tout le reste de l’Afrique de l’Ouest va certainement devenir une forteresse radicale», explique-t-il. Pour toutes ces raisons, Antoine Sfeir pense que le Sénégal était la visée réelle des extrémistes qui avaient pris le Nord Mali. Pour corroborer ce risque d’infiltration, Cheikh Tidiane Gadio, président de l’Institut panafricain de stratégie a souligné la présence de Sénégalais dans les rangs d’islamistes en Lybie. «Il y a un camp d’entraînement à Tripoli où la langue dominante est le Wolof», fait-il remarquer. Dans le conflit syrien aussi, la présence de combattants d’origine sénégalaise est signalée. Rien n’écarte un effet contagion avec le retour de ces combattants radicalisés.

Au regard de cette mutation en douce qui s’opère et l’acceptation de la violence, l’islam sénégalais se dirige vers une destinée insaisissable. Un grand saut dans l’inconnu.

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