Quantophrénie

Le Plan Sénégal émergent est la nouvelle recette sortie du manteau de nos gouvernants. A l’image des précédents programmes, ce plan qui fait tant rêver le peuple, nous promet des lendemains qui chantent. En fait, ce n’est pas une mauvaise chose pour un président que d’indiquer aux citoyens là où il compte les débarquer à la fin de son mandat.  Se fixer un objectif, décliner les moyens et montrer la voie pour y arriver, c’est cette vision que le Pse s’évertue à imprimer. Après presque deux ans de tâtonnements, d’errements et de pilotage à vue qui ont entamé considérablement la cote de popularité du président, il est normal de redonner de l’espoir. Toutefois, cet optimiste béat doit vite faire place à un diagnostic de nos atouts et contraintes pour atteindre l’objectif d’émergence. Le Pse mise sur le capital humain comme la Malaisie, la Corée du Sud et la Singapour ont su le faire. Seulement, notre pays pèche sur la productivité au travail. Entre 2001et 2010, indique la Dpee, «la productivité de la Malaisie était 6 fois supérieure à celle du Sénégal». Notre pays se situe bien en dessous de la moyenne en Afrique, qui est égale à 12% de la productivité des USA. Cela prouve que les Sénégalais ont l’impératif de changer leur rapport au travail. Nous travaillons peu. Le président, à son retour de voyage, a appelé de tous ses vœux, ce changement de comportement. Mais, cela  n’est possible que s’il est incarné par des dirigeants porteurs de ces valeurs.  Seul un leadership affirmé peut impulser ce sursaut.

L’exemple de Paul Kagamé est là pour nous montrer qu’avec des dirigeants vertueux, il est possible de changer les choses. Ce pays qui a connu un horrible génocide en 1994 est aujourd’hui cité en exemple dans la lutte contre la corruption. Sur le plan économique également, il fait figure de modèle avec un taux de croissance annuel du Pib de 8% en moyenne. Aujourd’hui, ce petit pays vise une croissance moyenne de 11,5 % sur la période 2013-2017. Si  tout cela est possible, c’est parce que le président Kagamé est d’abord irréprochable dans son rapport avec les deniers publics. Ensuite, il fait montre d’une fermeté sans faille pour sanctionner les fonctionnaires coupables de corruption. Cette pédagogie par l’exemple est seule gage de réussite, d’un changement de comportement positif.

Au lieu de discuter de ces faiblesses, le débat sur le Pse est biaisé par une overdose communicationnelle. Tant du côté des gouvernants que des journalistes, on s’évertue à abuser l’opinion. La grand-messe de Paris a été l’occasion de balancer des chiffres bruts aux Sénégalais, sans travail sérieux d’explication et de déconstruction des idées reçues. 5000 milliards, 18000 milliards, 3747 milliards…, une valse de chiffres qui donne le tournis. Les Sénégalais se délectent de ces montants faramineux, mais n’en appréhendent pas les enjeux. La cause de ce malentendu est à rechercher dans le traitement simpliste et paresseux de la presse. L’image du président Macky Sall débarquant avec des mallettes remplies de billets de banque revient sans cesse dans les manchettes des journaux. Mais, on omet de dire qu’il s’agit d’engagements et non d’argent frais rempli dans des caisses. Même si les engagements sont tenus, cet argent sera constitué pour une bonne partie, de dettes qu’il va falloir rembourser avec des intérêts. Aussi, ces prêts sont corsetés de conditionnalités rigoureuses. Et l’on ignore encore la teneur de celles-ci. Quelle sera la contrepartie de cette dette ? Voilà une question qui nous interpelle tous. Mais, le groupe consultatif est résumé à une danse des chiffres.  C’est à se demander si nos gouvernants ne sont pas atteints d’une quantophrénie. C’est-à-dire cette «pathologie consistant à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique». Les pouvoirs publics ont tendance à tout expliquer par des chiffres, auxquels ils font dire ce qu’ils veulent. La croissance ne doit pas être une fin en soi, mais un moyen d’atteindre un bien-être social.  D’où l’idée de penser à un Bonheur national brut (BNB).

La communication sur le Pse a au moins quelque chose de positif. C’est l’implication personnelle du président Macky Sall. Sa participation au groupe consultatif et sa volonté de présider un comité de monitoring pour l’évaluation du Pse, clarifient les choses. La réussite du Pse sera celle de Macky Sall ; mais également, l’échec du ce plan lui sera imputable. A l’heure du bilan, aucune échappatoire ne pourra s’offrir au président. Aucun collaborateur du président ne pourra être tenu pour responsable d’un échec éventuel du Pse.

 

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