PROMOTION DES LANGUES NATIONALES : Encore du chemin à faire

Le Sénégal s’est engagé dans un processus de promotion des langues nationales depuis les indépendances. Aujourd’hui, elles sont une vingtaine depuis que la législation sénégalaise a accordé ce statut à «toute langue codifiée». Cependant, la place de ces langues nationales dans le système scolaire et comme outil de développement économique reste encore très mal définie.

C’est avec un brin de nostalgie que les tenants d’un retour au respect des règles qui régissent l’utilisation des langues nationales se rappellent les bras de fer respectifs entre et Cheikh Anta Diop, Sembène Ousmane et le président Léopold Sédar Senghor. Ce dernier s’est attelé à faire appliquer le décret qui stipule que la gémination n’existe pas dans la transcription de la langue Wolof. La gémination consiste à doubler une consonne pour appuyer la prononciation du signe linguistique. Cheikh Anta finit par remplacer le nom de son journal «Siggi» par «Taxaw» et Sembène ne fit jamais diffuser son film «Ceddo» au Sénégal sous le magistère du président Senghor. Dans la loi N° 77-55 du 10 avril 1977, l’exposé des motifs explique «il est impossible pour les pouvoirs publics de tolérer dans ce domaine si sensible (…) l’anarchie et la confusion et que l’on assiste à l’éclosion et à la profusion de systèmes sauvages de transcription des langues nationales ne relevant que de l’individualisme de leurs auteurs et de l’improvisation».

Mais cette orthodoxie est de plus en plus reléguée au second plan par les Sénégalais. De l’avis du linguiste Mamadou Ndiaye, professeur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), «la direction de l’Alphabétisation et des Langues nationales devrait jouer un rôle capital dans la défense des langues nationales en veillant à l’application des décrets qui régissent leur utilisation». Une langue est régie à l’écrit et à l’oral par des règles définies. Mais la volonté politique exprimée par l’État du Sénégal n’est pas traduite en actes, aussi bien dans le contrôle que dans la recherche. Le professeur ajoute : «Nous avons même demandé à des entreprises de la place de nous envoyer les concepts pour qu’on fasse gratuitement la transcription et éviter ainsi la reproduction de fautes. Mais, jusque-là, personne n’a jamais réagi».

Un laisser-aller s’est installé dans ce domaine. Et les transcriptions les plus fantaisistes prolifèrent. Aujourd’hui, les utilisateurs semblent oublier que la langue véhicule les valeurs culturelles et l’identité d’une société donnée. «Ce n’est pas faire du zèle que de vouloir que les utilisateurs se conforment aux règles», explique-t-il.

L’alphabétisation, une seconde chance

Les politiques de promotion des langues nationales n’ont profité, pour l’instant, qu’à ceux qui n’ont pas eu la chance de faire l’école française. Grâce aux différents programmes d’alphabétisation, des milliers de Sénégalais savent aujourd’hui lire et écrire dans une des langues locales. Ainsi, des paysans et des femmes rurales savent maintenant tenir les comptes de leurs petits commerces. D’ailleurs, on remarque que les supports pédagogiques tournent autour du monde rural. Une tendance qui est en train de s’inverser petit à petit. Le professeur Ndiaye explique cette évolution par «des réticences» affichées au début par les intellectuels. «Au début, beaucoup ont dit à Senghor : vous vous êtes agrégé en grammaire et vous voulez que nous on retourne aux langues nationales ?», fait remarquer M. Ndiaye. «Maintenant, beaucoup de chercheurs se sont mis aux langues nationales. Des ouvrages existent dans le domaine de la littérature des mathématiques. Il est irréfutable que pour aspirer au développement nous devons faire avec les 80% de Sénégalais qui ne comprennent pas la langue officielle», martèle-t-il.

Nos langues nationales ne doivent plus être tout simplement des outils de communication. Elle doit aussi être un moyen de transmission des connaissances scientifiques et techniques nécessaires à la transformation de la vie quotidienne. D’où la nécessité de développer des supports pour leur introduction comme moyen d’enseignement. Là aussi, la pléthore de langues pose problèmes. Et opérer un choix peut se révéler dangereux pour la cohésion nationale. Jusque là, le Sénégal n’est pas arrivé à poser le débat et à le placer dans la perspective du développement.

Pour le linguiste, le Sénégal qui est en première ligne pour la réalisation de l’unité africaine doit prendre en compte cette donne pour choisir une langue. Mais, Mamadou Ndiaye est formel : «Il faut que le français retourne à sa place de langue étrangère. Car aucun pays ne s’est développé avec la culture d’autrui». Cependant, le professeur Mamadou Ndiaye déplore le système de codification : «La façon dont s’effectue la codification des langues n’a rien de scientifique. Aujourd’hui, il suffit juste qu’un groupe d’individu se lève après trois (3) jours de formation avec un technicien, on leur montre les lettres de l’alphabet et il procède à la codification. Et cette langue a le statut de langue nationale», se désole l’ancien chef de département linguistique de la faculté des lettres et sciences humaines. Ce laxisme a abouti à une augmentation du nombre de langues codifiées.

Réaction identitaire ou nécessité 

Un repli sur les langues locales dans un contexte de mondialisation peut soulever des inquiétudes. En effet, il existe un risque réel d’exclusion des échanges internationaux à cause de la barrière linguistique. Mais, de l’avis du linguiste, «les multinationales prennent de plus en plus en compte nos langues nationale dans leurs politiques. Récemment, nous avons travaillé sur un projet dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication ; pourquoi ne pas faire un travail sérieux comme ce qui se fait en Inde ?», s’interroge le professeur Ndiaye. «Il faut savoir que toute langue est capable de véhiculer toutes les notions. Il suffit de faire des recherches dans la perspective de son enrichissement».

Mamadou Ndiaye affirme : «Le Sénégal se doit d’inscrire la promotion de nos langues dans une dynamique fédératrice». Toutefois, il ne faut pas envisager l’utilisation des langues nationales comme langue officielle, juste dans la perspective d’une contestation des vestiges du colonialisme. C’est une décision qui ne peut pas être prise sur un coup de tête. «Des travaux dans ce sens existent déjà, il faut les vulgariser. Mais c’est avant tout une décision politique», révèle-t-il.

«La politique linguistique doit faire l’objet d’une étude approfondie. C’est un travail long, qui nécessite des moyens», explique-t-il. Et «le budget alloué par le Sénégal à l’enseignement des langues nationales et à la recherche, est insignifiant», juge le linguiste. Aujourd’hui, la traduction des productions scientifiques en langues nationales est un moyen d’intégrer la majorité de nos populations dans le train de la globalisation. Il faut d’abord mettre nos peuples au même niveau de savoir que ceux des pays développés dans le domaine des recherches scientifiques et techniques. Alors, ces connaissances exploitées par le grand nombre pourront être à la base du décollage économique du Sénégal. «On ne peut prétendre au développement si près de 80% des Sénégalais sont en marge de l’évolution du monde. Parce que, en même temps, on occulte l’apport de leur savoir. Ceux-ci ne sont pas des ignorants, pourtant», ajoute Mamadou Ndiaye.

Accompagner la décentralisation

Dans le cadre de la politique de décentralisation, il faut noter qu’une grande partie des élus locaux ne sait ni lire ni écrire dans la langue officielle du pays. L’introduction du bilinguisme au niveau des institutions permettrait une appropriation des textes par les populations. Parce que la gestion participative exige la connaissance du contenu. « Il faut traduire les textes sur la décentralisation dans les langues nationales. Cette mesure permettra une gestion plus efficace des collectivités locales. Nous avions travaillé dans ce sens avec une ONG et cela avait donné des résultats intéressants », renseigne le linguiste. La traduction simultanée à l’Assemblée nationale s’inscrit dans le souci d’une meilleure compréhension des projets de lois qui seront débattus dans l’Hémicycle par les députés.

La promotion des langues nationales ne relève pas du nationalisme. Elle répond plutôt à la mission d’éducation et d’amélioration des conditions de vie et d’existence des Sénégalais. Il s’agit de parler et d’enseigner aux Hommes à travers une langue qu’ils comprennent. Car l’émergence ne peut se concevoir en sautant l’étape de la satisfaction des besoins fondamentaux des populations. Ensuite vient l’étape «Echange avec le reste du monde». «Il ne faut pas comprendre la promotion des langues nationales comme un rejet (le français dans le cadre du Sénégal). Le lien historique est déjà établi. Mais il nous faut réadapter notre vision. Ce n’est nullement être réactionnaire, encore moins faire du conservatisme», défend-t-il.

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