L’incitation aux jeux de hasard dans les médias suscite un engouement sans précédent. Le citoyen est livré à la cupidité de promoteurs de jeux, peu regardants de la loi. Sous le regard impuissant de l’Artp. 

Jouez et gagnez ! Le slogan publicitaire inonde les médias. De belles villas aux Almadies, des voitures dernier cri, des fortunes immenses sont promises aux joueurs. Aucun doute, le spot mirifique laisse croire à la chance de devenir subitement riche. Par la réponse à une simple question banale. En pleine période de crise, les marchands de rêves de tout acabit ont trouvé ce moyen efficace de se remplir les poches. La force du travail et de la compétence font place à l’adoration  de  la divinité Fortune.  Celle qui a le don de changer l’existence des humains en un clin d’œil. Pour maintenir cette ferveur ludique, chaque semaine une poignée de gagnants sont montrés à la télé recevant leurs lots. Loin de désespérer, les milliers de perdants redoublent d’ardeur pour faire partie de ce groupe des chanceux au prochain tirage. Cette illusion séduisante soutenue à grands renforts publicitaires, maintient l’espoir. Tous  les moyens sont utilisés pour donner aux gens l’envie de tenter leur chance. L’annonce d’un jackpot de plusieurs centaines de millions est souvent persuasive et parvient à convaincre les plus indécis.

Arnaque

Le résultat des courses est amer pour bon nombre de souscripteurs. Les mises importantes s’envolent comme par enchantement. Les organismes de jeu ont plusieurs tours  dans leur besace. Beaucoup de jeux n’aboutissent pas à un tirage. D’autres également font du faux tirage. Dans la chronique de ces jeux de hasard,  plusieurs cas de « faux gagnants » sont signalés. Il s’agit de gens, en complicité avec des promoteurs de jeux, qui sont présentés à la télé ou à la radio, alors qu’ils n’ont rien gagné. L’histoire de Bouba chinois, du nom de ce grand caïd, présenté comme  l’heureux gagnant d’une forte cagnotte, est vivace dans les mémoires. Une grande entreprise avait organisé la combine, éventrée par la suite. De même, raconte Momar Ndao, président de l’Association des consommateurs du Sénégal (Ascosen), son organisation avait été saisie d’un cas similaire. «Un modou-modou a vu à la télé sa maison présentée par une entreprise qui fait de la promotion immobilière à un individu comme une villa qu’il a gagnée », explique-t-il.  A la suite de cela,  a ajouté Momar Ndao, le propriétaire  a saisi l’Ascosen en montrant tous les documents qui attestent l’authenticité de son achat. « J’ai interpellé le gérant de l’entreprise. Il a avoué que la maison ne lui appartient pas. Il dit que comme toutes les maisons se ressemblent, il a montré la villa de l’émigré à titre indicatif, pour dire que c’est le même type de maison », a relaté Ndao. Pour Jeanne Lopis Sylla, chercheur et membre du Conseil national de régulation de l’audiovisuel, il y a là un acte qui relève de la justice et non de leur structure.  «Les organisateurs du jeu sont tenus de s’entourer de garanties de transparence, tant en ce qui concerne l’objet du jeu, le montant de la mise que la cagnotte et les conditions du tirage», a-t-elle argumenté. Si des manquements sont constatés, a-t-elle poursuivi, il appartient à la personne lésée d’emprunter les voies légales pour faire valoir ses droits. Me Assane Dioma Ndiaye, président de la Ligue sénégalaise des droits de l’Homme (Lsdh) parle pour sa part d’absence de contrôle et d’inertie des autorités.  «Nous constatons qu’il n’y a aucun contrôle sur les jeux. Parce que nous avons reçu des plaintes de citoyens nous demandant d’intervenir pour voir ce qui se passe derrière. Certains indexent les opérateurs; d’autres les medias. Il y a également ceux qui disent que c’est une connivence entre le média et l’opérateur. S’il n’y a pas de tirage, il y a de la tromperie et de l’escroquerie avec des manœuvres frauduleuses. Et, ce sont les consuméristes qui doivent ester en justice », a dit l’avocat. D’après lui, il n’y a pas de règle qui ne soit pas assujettie d’une sanction. «S’il n’y a pas une sanction ou un contrôle qui s’attache à une règle, on ne peut plus parler de règle», a-t-il expliqué. Les organisateurs présentent le jeu comme un acte de bienfaisance, alors qu’il y a une grande disproportion entre ce que reçoit l’organisateur et ce que perçoit le gagnant. «C’est un bénéfice énorme qui se partage entre promoteurs, medias et opérateurs téléphoniques », regrette Me Ndiaye.

Tromperie sur la tarification

Les jeux interactifs impliquent l’envoi de Sms ou des appels téléphoniques vers des serveurs surtaxés, sans que les participants ne soient au préalable informés des coûts éventuels de ces types de communication. Le plus souvent, la tarification du coût du Sms et de l’appel n’est pas indiquée par les organisateurs de jeux. Alors que la loi dit qu’il faut impérativement donner l’information du coût de l’appel et du Sms au consommateur. «Le Cnra recommande d’informer clairement les auditeurs et les téléspectateurs sur les coûts des Sms et des appels téléphoniques vers des numéros surtaxés lors de la diffusion des jeux», a déclaré Jeanne Lopis Sylla. D’ailleurs, lors de la remise du rapport annuel 2012 au président de la République Macky Sall, le président Babacar Touré faisait remarquer une persistance de la diffusion d’émissions interactives sans indication de coûts et des appels téléphoniques. « Les écrans de télévision s’apparentent de plus en plus aux machines à sous et à des salles de jeux de casinos», avait-il déploré dans son discours.

D’après Momar Ndaw, «Il y a des gens qui donnent l’information à la télé avec des tailles de caractères presque illisibles. S’il s’agit d’un appel à la radio ou à la télévision pour intervenir en direct ou pas, le serveur doit donner exactement le coût à la seconde, à la minute ou de manière forfaitaire, de sorte que le consommateur raccroche s’il n’est pas apte. Les consommateurs n’ont aucune idée du coût. Ou bien, ils disent souvent 60F le coût alors que si quelqu’un décroche ça prend 500F»,  a déploré Momar Ndao. «Nous nous battons depuis longtemps pour que le consommateur soit réellement informé du coût du sms et de l’appel. Nous avons saisi le Cnra et l’Artp pour que les promoteurs de jeu et les médias respectent cela», ajoute-t-il, avant de poursuivre que «l’information est fondamentale en matière de jeu ».

Course à la folie

Ces jeux mettent souvent en danger l’équilibre des familles et hypothèque leurs revenus ou leurs patrimoines. Deux individus ayant saisi l’Ascosen se sont retrouvés chacun dans une situation misérable, avec respectivement une facture de téléphone de la ligne téranga de la Sonatel de deux millions deux cent mille de francs Cfa (2 200 000 FCFA) et de cinq cent mille (500 000 FCFA) en jouant à la course aux millions, organisée dans les medias par la Loterie nationale sénégalaise (Lonase), détentrice de l’exclusivité de l’organisation de tous les jeux. «La cause est que le coût de l’appel et du sms était surtaxé. Et, ils n’avaient aucune idée des montants mis en jeu», a-t-il relaté, pointant du doigt la Lonase. «Elle est responsable de cette situation pitoyable; car, elle n’a pas accordé un agrément à un promoteur, mais c’est elle-même qui a organisé  cette «course aux millions », a-t-il fustigé. L’autre risque soulevé par Momar Ndao est lié à l’exposition des enfants à ces jeux. «Si les parents ne sont pas vigilants, leur enfant peut accéder au téléphone résidentiel à leur insu et commencer à appeler ou envoyer des Sms ».

Incitation à la facilité

Le jeu, d’une manière générale peut entraîner le culte du gain facile.  Avec l’incitation constante des publicités, peu de personnes échappent à ces attrape-nigauds. «Dans une société où le travail ne fait pas partie des valeurs que l’on prône, il y a danger pour son développement», s’est désolé Jeanne Lopis Sylla, chercheur et membre du Cnra. Avant de soutenir qu’il y a une réflexion à mener pour trouver les solutions permettant une plus grande protection face à de tels dangers, sachant que le jeu relève aussi de la liberté de l’individu adulte. De l’avis de Momar Ndao, il est impératif de gérer le caractère spécifique des jeux. «Ils sont sortis de leur zone traditionnelle. Le pire est qu’il y en a trop. Et, ce n’est pas bon pour les jeunes. Ils sont trop exposés à ce phénomène qui incite à la facilité. Ils se ruent vers ça pour gagner de l’argent sans aucune difficulté. Alors que la jeunesse, considérée comme l’avenir de notre pays, ne doit pas compter sur le hasard pour avoir de l’argent», a-t-il dénoncé. Dans une relative passivité, l’Artp chargée de la régulation du secteur observe avec indifférence ces violations répétées de la loi. En complicité avec les médias.

Mutisme de la Lonase

Dans la réalisation de cet article, nous avons, à plusieurs reprises, tenté de recueillir la version de la Lonase, pour comprendre la procédure dans la délivrance d’agréments à ces promoteurs de jeux. A chaque fois, nous avons buté sur un refus des responsables de la société.

jeaneTROIS QUESTIONS A … Jeanne Lopis Sylla, membre du CNRA, linguiste, chercheur« Nous ferons bientôt des recommandations pour une bonne réglementation des jeux de hasard dans l’audiovisuel »

Les jeux se multiplient énormément dans les médias audiovisuels (radio, tv, internet…). Face à cette incitation au gain facile, le chercheur Jeanne Lopis Sylla pense qu’il faut protéger les enfants trop exposés à ce phénomène.

En tant que membre du Cnra, que pensez-vous de la prolifération des jeux de hasard dans les médias ?

Il y a deux niveaux d’analyse : le fait que des Sénégalais pensent qu’ils peuvent facilement gagner de l’argent, une maison ou autres, sans travailler, est déplorable. Mais, jouer ou non relève du libre arbitre de chacun. En revanche, le CNRA peut être interpellé, dans la mesure où les jeux prolifèrent dans le cadre de l’audiovisuel et qu’une de ses missions, parmi les plus importantes, est de travailler à la protection des enfants contre les agressions qui utilisent ces canaux.

Que peut faire le Cnra pour protéger les enfants de ce danger ?

En ce qui concerne les jeux, le CNRA ne peut intervenir que si ces jeux utilisent la télévision ou la radio. Parce que le champ légalement couvert par cet organe de régulation est limité, pour l’instant, aux médias audiovisuels. Et même pour ce qui est de la presse écrite, ce champ ne l’intègre qu’en période électorale.

Lorsque la prolifération de ces jeux porte atteinte à l’ordre public, aux bonnes mœurs ou constitue un danger public, le CNRA peut intervenir pour mettre un terme à la diffusion de tels éléments s’ils passent à la télévision ou à la radio.

Les jeux sont régulés en Europe. Mais, les normes ne sont pas respectées au Sénégal. Quelles sont les mesures coercitives du Cnra pour éviter certaines dérives ?

Actuellement, le CNRA prépare un atelier sur les jeux en ligne, ce qui prouve que même si la régulation n’atteint pas encore le domaine de l’internet, cela constitue bien une des préoccupations du CNRA. A l’issue de cet atelier qui, conformément à la démarche que nous avons adoptée dès le départ, réunira les acteurs du secteur et les démembrements de l’Etat concernés, nous ne tarderons pas à faire des recommandations pour une bonne réglementation concernant les jeux de hasard.