Pression et litiges fonciers - KEDOUGOU, TERRE PRISEE

L’exploitation de l’or a favorisé une demande foncière croissante dans la commune de Kédougou. Mais, ce florissant business du foncier ne fait pas que des heureux. Les victimes d’escroquerie et de dépossessions de terres se comptent par centaines.
amadou Diop, courtier en foncier, ne chôme pas. Même en période de convalescence, il travaille. Activement. Alité à cause d’un accident de la route, Mamadou Diop fait des transactions au téléphone. Quelques coups de fil aux propriétaires, d’autres à l’acheteur. Le marché est conclu. En moins de dix minutes de communication, il vend un terrain à 2,5 millions F CFA. Son activité débordante découle d’un intérêt subit pour les terres de Kédougou. L’ouverture de l’usine de Sabodala et le développement de l’orpaillage traditionnel ont entraîné une explosion démographique dans la région. «Une forte migration vers Kédougou est notée ces quatre dernières années», relève Assane Thioune, chef du service régional de la Statistique et de la Démographie de Kédougou. Il donne l’exemple de Kharakhena qui est passé de 200 habitants en 2012 à 11 000 habitants en 2013. Au cours de la même période, la population de la commune de Kédougou est passée de 16 000 habitants à 32 000. Presque le double en deux ans. La croissance démographique rapide a occasionné une forte pression foncière sur l’espace communal. «Avant le développement de l’activité aurifère, ce sont principalement les émigrés qui construisaient les maisons en dur. Aujourd’hui, la situation a changé», fait constater Alioune Sylla 2ème adjoint au Maire de Kédougou. L’amélioration du niveau de vie suscite de l’appétit pour le foncier.

Face à la demande croissante, les prix flambent. «Il y a trois ans, la parcelle de 3 000 m2 située le long de la nationale coûtait moins de cent mille F CFA. Actuellement la même superficie varie entre 10 et 15 millions F CFA», explique Mamadou Diop. A mesure que l’on s’éloigne de la route nationale, le prix du terrain baisse. Les zones disposant de services sociaux de base sont les plus prisées.

Conflits

La ruée vers le foncier a fait naître des litiges en nombre. L’occupation illégale de parcelles appartenant à autrui et l’attribution d’un même terrain à plusieurs personnes sont les cas les plus fréquents. L’homme d’affaires Amadou Sidibé a fait les frais de cette confusion ambiante. Il a acheté un terrain à Niagué peulh, dans le département de Kédougou à 550 000 F CFA, mais quelques mois après, la même parcelle est revendiquée par une autre personne. «J’ai acheté le terrain devant témoins et obtenu tous les actes légaux. Mais le terrain est occupé par une dame», se désole-t-il. En désespoir de cause, Sidibé compte solliciter l’intervention du chef de village. «Si la médiation n’aboutit pas, j’irai porter plainte », menace-t-il. Ce conflit foncier est un exemple parmi tant d’autres. Chaque jour, l’Urbanisme traite en moyenne entre 30 et 50 cas de litiges. Au niveau de la maison de justice aussi les dossiers s’amoncèlent. «De janvier à décembre 2014, nous avons dénombré 123 cas. Après les recouvrements de créances, le conflit foncier est le problème le plus fréquent que nous traitons », renseigne Youssou Diallo, coordonnateur de la maison de justice de Kédougou.

Au niveau de la municipalité, la question des doubles attributions, héritée de l’équipe sortante, est une épine dans le pied du nouveau Maire Mamadou Hadji Cissé et ses collaborateurs. «Nous avons trouvé plusieurs cas de litiges fonciers. Les 1 500 parcelles attribuées par l’équipe sortante appartenaient à des tiers», soutient Mady Diakhaly, conseiller municipal à la mairie de Kédougou. Des attributions litigieuses de cette nature avaient abouti à l’interpellation du premier adjoint au maire de l’époque, Ibrahima Solo Diallo ainsi que de deux conseillers municipaux en 2012. Ils étaient inculpés pour abus de confiance, faux et usage de faux sur des parcelles appartenant à autrui.

Le business florissant du foncier, violant allègrement les critères d’attribution, a fait le bonheur de plusieurs personnes haut placées. Le manège consistait à attribuer un terrain à plusieurs personnes et chacun se rendait au Trésor pour s’acquitter d’une quittance. «A la recherche du gain facile, l’ancienne équipe municipale a dépossédé plusieurs citoyens de leurs terres. Sur la liste des victimes, figure un vieux de 90 ans», assure Youssou Diallo. La forte spéculation foncière a favorisé l’envolée des prix. Selon Mamadou Lamine Sané, chef du service de l’Urbanisme, «l’année dernière des terrains ont été vendus à 30 millions de F CFA».

Réparation

Face aux violations répétées de la loi, les victimes attendent toujours réparation et déplorent les lenteurs de la justice. «Les auteurs de ces infractions ne sont pas inquiétés. Seul du menu fretin est traduit en justice », déplore Youssou Diallo. Tirant les leçons du lourd passif de son prédécesseur, le nouveau Maire a promis dès son installation, de créer un cabinet chargé du foncier. Une manière de réduire les litiges fonciers. Actuellement la société civile réclame la mise en place d’un comité pour recenser et régler tout le passif foncier à Kédougou.

Dans le budget 2015, la mairie a prévu le lotissement de 25 000 parcelles. Mais, elle n’a pas encore trouvé de surface disponible. Car, l’assiette foncière de la commune est épuisée. La commune de Kédougou, presque ceinturée par le fleuve, ne peut pas procéder à l’extension du périmètre communal. La seule solution trouvée par la municipalité est de solliciter les communes voisines. «Grâce à l’intercommunalité introduite par l’acte III de la décentralisation, nous allons solliciter les communes de Bandafassi et Fongolemi pour avoir des terres», espère Astou Diagne Cissé, 1er adjoint au Maire. Dans ces nouvelles attributions en prévision, Youssou Diallo propose que la priorité soit accordée aux victimes d’escroquerie ou de dépossession de terrain. En attendant de trouver solution à cet épineux problème, le foncier continue d’aiguiser des appétits. Et de faire des victimes.

NB : ce reportage a été réalisé dans le cadre d’une sortie pédagogique du Cesti

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