Pour l’institutionnalisation du dialogue politique ?

En me posant cette question énigmatique je suis contrasté par les événements politiques ponctués par des sorties fracassantes et par un certain usage du droit par les gouvernants. Il est en effet évident que cette situation conduit à une incompréhension générale et un confinement strict sur les positions. Ce qui naturellement entrave les possibilités de dialogue réel et conséquent. Face à cette impasse politique provoquée par une affaire judicaire, il y a lieu de se poser un certain nombre de questions de fond : Doit- on pour les besoins de rendre la justice à tout prix et bloquer le dialogue social ? Doit-on au nom de la paix et de la stabilité sociale allier les exigences de la justice à celles de la morale sénégalaise fondée sur le «masla»? Ou doit-on juste trouver un équilibre politico-judiciaire afin de répondre à notre réputation de continuité et stabilité politique ?

Dans tous les cas, il importe d’apporter des éléments de réponse et essayer de se situer dans une perspective de dialogue devenant à l’heure actuelle, un impératif pour tous les acteurs de la nation. Autrement, chaque citoyen doit interroger son génie pour proposer un plan de restauration des relations inter-acteurs et entre acteurs régulièrement acceptées par les lois de la république. Cela dit que dans un Etat de droit, les institutions, les deniers publics les personnes et leurs biens doivent être protégés d’une part ; d’autre part, toute violation d’une règle de droit quelle qu’elle soit doit être sanctionnée par les juridictions crées à cet effet. Justement, cette dernière idée peut ouvrir deux voies pour son interprétation : Comment et jusqu’où l’application de la loi peut s’arrêter ? A cette question deux réponses peuvent être apportées, toutes assorties de conséquences à la fois positives et négatives.

La première postule que la règle de droit est édictée pour être appliquée dans toute sa rigueur et dans toute sa bienveillance pour les sociétés éprises de justice et à fortiori dans un Etat de droit. L’une des conséquences positive découlant de l’application stricte d’une loi demeure sans conteste, la réponse par le délinquant de ses actes, la satisfaction de la société ainsi qu’un exemple de correction pour les potentiels délinquants. Comme conséquence négative, on peut citer les situations chaotiques pouvant conduire un Etat vers des lendemains sombres. L’exemple le plus pertinent dans l’histoire politique africaine est la condamnation de Nelson Mandela. Par une application d’une peine capitale de prison, l’Afrique du Sud a traversé deux décennies de marasme économique, d’instabilité sociale et politique et d’une pauvreté extravagante dues à des violentes émeutes généralisées et répétitives. Bref, elle a accusé un retard économique sans précédent. De même en Cote d’ivoire à la fin des années 90 et au début des années 2000, l’application stricte de la loi sur le concept d’ «ivoirité » avait fini par installer le pays dans une décennie de guerre, de haine, de vengeance et de désastre total engendrant des milliers de morts et laissant de nos jours une stabilité sociale et politique fragile. Ces deux exemples renseignent à suffisance sur l’opportunité ou non d’avoir un dialogue permanent et constructif.

Cependant, force est de reconnaitre aussi à bien des égards, que le Sénégal est un pays dont le parcours parait assez singulier comparé à beaucoup d’autres pays africains. Ce qui lui a valu le label d’exception, de vitrine, d’oasis démocratique qu’il faudra préserver en tous les cas et en toutes circonstances. Aujourd’hui, la situation du pays mérite qu’on s’attarde à réfléchir sur les exigences de dialogue indispensable pour l’harmonie sociale et politique. L’intelligence stratégique voudrait qu’on n’use pas de la force de la loi qui peut être parfois dévastatrice et porteuse de germe de haine et de revanche ; mais plutôt veiller à ce que les deux impératifs de justice et de dialogue puissent coexister. A ce propos, l’histoire politique du Sénégal est illustrative à plusieurs de ses époques dont deux dates méritent ici d’être rappelées : la date de 1991 pendant laquelle un gouvernement national élargi a été formé par le Président Abdou DIOUF avec l’entrée de plusieurs leaders de l’opposition. Une autre date importante est celle de 2010 qui a vu l’institution d’une commission de dialogue en l’occurrence le comité de veille au sein duquel siégeaient les partis politiques de l’opposition , du pouvoir et la société civile. Ces deux initiatives présidentielles prises toutes à la suite des tensions politiques avaient fini relativement par restaurer la confiance, la sérénité et la quiétude politique et au-delà même sociale. Certes, les problèmes sont plus ou moins différents. Ainsi, la particularité de l’actuelle tension c’est qu’elle est politico-judiciaire. Autrement dit, il y a d’une part des personnalités politiques accusées de délit d’enrichissement illicite et d’autre part, une inexistence de dialogue entre l’opposition la plus significative pour ainsi dire que celle-ci explique celle là ou vice versa. Quelque soit l’approche qu’on a du problème, il urge au Président de la République, gardien de la paix sociale et de la tranquillité publique de poser un acte allant dans le sens de l’apaisement, si l’on sait qu’un consensus fort vaut mieux que la force de la loi. C’est la raison pour laquelle, une institutionnalisation du dialogue politique s’impose dans le contexte actuel de notre démocratie qui ne mérite pas d’être tenue en otage par ses élites. Car, il est des moments où la décision ne devrait pas rester dans son stade théorique. Elle doit être appliquée pour ainsi dire qu’une structure de dialogue à l’image du comité de veille d’alors regroupant le pouvoir, l’opposition et les autres forces vives de la nation doivent être instituée en vue de rendre possible et permanent le dialogue entre partis politiques et entre le pouvoir et l’opposition ; seul gage de stabilité pour un Etat qui se veut émergent.

Dr Serigne Ahmadou GAYE,
Enseignant chercheur

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