On a bien failli assimiler la recommandation de la fondation Koffi Anan pour la décriminalisation des drogues douces à la spectaculaire initiative de l’Etat du Colorado aux Etats Unis. Le panel de haut niveau dirigé par l’ex-président nigérian Olusegun Obasanjo est convaincu que les consommateurs de cette drogue ont plus besoin de prise en charge que de sanctions pénales et donc que la loi pénale doit exempter cette pratique qui sert de refuge aux dérives sociales, pour en dire le moins. Les arguments qui plaident en faveur d’une déjudiciarisation de l’usage personnel des drogues douces trouvent leurs premiers fondements dans les limites de la répression. Elle a échoué.La légalisation de la vente de cannabis dans l’État du Colorado, une première mondiale fort audacieuse dans le cadre de la lutte anti-drogue, avait les mêmes considérations que la commission d’Olusegun Obasanjo. A savoir par exemple, que les consommateurs de cette drogue douce ne courent plus le risquede la tentation de se faire livrer finalement quelque chose de plus fort en cas de limite de stock. D’ailleurs, les grands amateurs disent que le fait d’autoriser l’usage personnel des drogues douces impose par elle-même, des frontières sur lemarché noir, si bien que les réseaux ont moins de chance de s’étendre dans les milieux intrus. Dans une étude commandée par l’Union Européenne en 2012 en Europe, des sociologues français établissent qu’indépendamment des particularités sociales, toutes les lois sur la toxicomanie et le trafic de drogues ont fait fausse route. Les populations ont toujours eu besoin d’un exutoire. Autrefois, la religion était l’opium du peuple, reconnaissent-ils ; et aujourd’hui, ce sont les drogues. Telles des soupapes de décompression, elles aident les consommateurs à s’évader de leur quotidien, à supporter les pressions professionnelles et sociales liées au culte de la performance. Décriminaliser passe donc impérativement par la multiplication des structures de réhabilitation. Il n’y en a que très peu au Sénégal qui fait pourtant des chiffres records dans tous les sous-domaines de la toxicomanie ; celles qui en tiennent lieu manquent hélas de tout. L’Etat devrait donc payer le prix de la réforme s’il venait à céder à l’initiative de légaliser l’usage, même personnel, des drogues douces, chose à laquelle Dakar a déjà marqué sa catégorique opposition.

Les chiffres de la consommation des drogues ont sérieusement reculé depuis la légalisation des drogues dans les Etats de Washington et du Colorado dès fin 2012 au cœur de la puissance américaine, qui dépense plus de 50 milliards de dollars par an sans effleurer la surface du mal. La criminalisation commence en effet à faire faillite au Sénégal lorsque les cours d’assises connaissent un engorgement impraticable des rôles et ne parviennent plus à décongestionner les maisons d’arrêts, faute de personnel judiciaire et de structures de justice. Certes, les acteurs de justice plaidaient la réforme de la loi Latif Guèye sur le trafic international de drogues plutôt dures sans aller jusqu’à en demander la décriminalisation, mais l’objectif serait le même. L’expérience américaine a séduit et, depuis lors, la mesure est à la mode des stratégies de la lutte anti-drogue dans le monde. Olusegun Obasanjo et compagnie tentent de l’importer en Afrique de l’Ouest, sans préalable d’investissement dans l’encadrement des usagers. Dr Evan Wood de l’université de Colombie Britannique en est venu à suggérer la mise en œuvre des politiques publiques qui considèrent la consommation de drogues comme un problème de santé publique plutôt qu’un problème de justice pénale. Et donc, la légalisation de l’usage personnel des catégories douces déboucherait sur la nécessité d’en réguler le commerce, écartant ipso facto du marché, les versions contrefaites plus nocives pour la santé. En plus clair, la pénalisation de la drogue, qui profite aux mafias, a également pour conséquence de favoriser le trafic de drogues de mauvaise qualité. Le contrôle direct des drogues par l’État, s’il en était ainsi, aurait donc le double résultat de mettre fin aux nébuleuses qui se tissent clandestinement jusque dans la haute administration ; mais aussi de créer des emplois et de mettre en place des taxes, qui pourraient approvisionner le trésor public.

Il manque donc à la bien sage initiative du groupe de travail ouest africain, tout l’accompagnement institutionnel concret des Etats, qui définiraient leurs priorités ailleurs. En connaissance de cause, ils ont posé la charrue avant les bœufs.  Il est évident que la fondation Koffi Anan ne s’investirait pas à protéger les frontières à la place de ces Etats dans lesquels le régime de l’interdiction des drogues ne faisait déjà aucune différence en terme d’éradication. A plus forte raison, la légalisation. C’est connu, le trafic de drogue est resté une véritable hydre inaccessible parce qu’il gangrène tous les secteurs de la vie publique et privée, de la première marche au bout de l’échelle. Par une opération du Saint Esprit dont seuls les initiés auraient le secret, les scandales issus du trafic de drogue s’éteignent comme ils naissent dans ses pays d’appui ; si bien que certains esprits incrédules ont dû, à tort ou à raison, voir dans l’audace de la commission ouest africaine, une autre forme de simulacre officiel comme beaucoup d’autres flammeroles qui se sont allumées sur les cendres de l’engagement éthique. Ce sont d’anciens dirigeants conscients de l’insondable difficulté d’enrayer le phénomène du trafic des drogues. Un statut qui pourrait être à leur avantage ou desservir leur présomption d’autorité et d’innocence, selon l’aboutissement de leur réflexion. Cette fois les moyens déterminent la fin, contrairement à l’adage. En somme, la proclamation des lois reste une approche court-termiste qui permet aux politiques de se convaincre, du moins de façon populiste, de ce qu’un certain ordre est rétabli. Du coup, les décideurs préfèrent annoncer des criminalisations en cascade devant la complexité des phénomènes soumis à leur politique de gestion sociale. Ces dernières années, des mouvements de la gent féminine sont allés à la représentation nationale plaider pour la criminalisation du viol qui serait devenu banal au Sénégal. Au lieu d’affronter la criminalité de la banlieue, le défaut d’éclairage public, le chômage galopant et tous les prolégomènes d’une société en décrépitude,  certains ont pensé qu’il suffisait d’élever la fourchette des sanctions de l’ordre de 5 à 10 ans au pic de la peine capitale. Il en a été de même pour le vol de bétail, dont la criminalisation a nourri plusieurs discours politiques dans le monde rural. Criminaliser passe désormais pour une lapalissade politique. Les profanes des subtilités du droit pénal font abstraction des délicatesses que le législateur impose à la prise des peines privatives de liberté, d’où les lenteurs judiciaires. Pour en revenir à la décriminalisation, ce n’est donc une surprise pour personne lorsque le ministre de l’Intérieur Abdoulaye Daouda Diallo souligne que, personnellement, il n’est pas favorable à la mesure. Le Sénégal est au contraire en train de renforcer son dispositif législatif pour contrer le trafic de drogue. Comme en attestent les réunions qui se succèdent à cet effet à la Primature et Abdoulaye Daouda Diallo se réjouit des importantes saisies opérées ces derniers temps. Cette réplique à Kofi Annan, Olesegun Obasanjo et Edem Kodjo qui pensent que la répression a montré ses limites n’en est pas moins artificielle. Quel avantage y a-t-il à criminaliser plutôt que le contraire, si le contexte laisse toutes les mises en scène sans effet ? Cesar Beccaria, chercheur italien du 18ème siècle, suggère le juste baromètre, à savoir que la vraie mesure de la peine est le dommage causé à la société.