Peine perdue

Dans le dictionnaire du diable, Ambrose Gwinett Bierce définit l’opposition en politique comme le parti qui empêche le gouvernement de s’emballer en lui coupant les jarrets. C’est qu’en réalité, au-delà de toute la langue de bois qui caractérise le jeu politique, l’enjeu constant devrait être le mieux-être des populations, si l’on considère que l’opposition pousse à enrayer les incorrections, tout au moins sur la force du double principe de contradiction et de compétition politique. Quelle n’a pas été la surprise générale devant les bafouillages tant du pouvoir que de l’opposition ces derniers jours au Sénégal ? Entre l’instrumentalisation de la mobilisation chez les libéraux et l’interdiction excessive, voire on ne peut plus superflue des manifestations, la réputation démocratique du Sénégal a pris quelques coups gratuits.

La première peine perdue vient de ce qu’on peut considérer comme l’agitation du parti démocratique sénégalais qui a fini par développer un activisme de circonstance à des fins biens connues : la libération de ses cadres, moins victimes d’action judiciaire que de clameur populaire. Autrement dit, distraction de biens publics avérée ou non, il aurait fallu que les mis en cause se retrouvassent dans les filets de la justice. Les balbutiements d’en face aidant, cet activisme s’est trouvé des ailes avec plus d’assurance vers une éventuelle compétition électorale. Il est clair que les sorties enflammées du PDS de ces dernières heures procèdent de la quête d’une victoire d’opinion. Une opinion dont personne ne peut jurer du penchant pour les orientations libérales, mais elle a désormais la forte propension à s’apitoyer et finalement à adhérer à la cause des libéraux du fait des restrictions superfétatoires de la bureaucratie centrale. Non pas que les meetings politiques laissent l’adversaire, même au pouvoir, indifférent. Mais encadrer la manifestation sans lui provoquer tout le ramdam médiatique qui a suivi outre mesure, aurait été suffisant. Il s’agit encore de ce Me Abdoulaye Wade qui a pris 26 ans pour doper l’opposition de mille et une façons des plus catholiques au plus abominables, avant d’accéder au pouvoir. Les questions sans réponses sur l’affaire Me Seye du début des années 90 n’ont pas pris la moindre ride dans la mémoire des tendances insurrectionnelles au Sénégal, tout comme les débordements hystériques qu’il a toujours plu au pape du Sopi de susciter à son passage. Ses entêtements de fin de règne suffisent à le suivre de très près malgré son statut d’érudit et de grand sage. Et donc l’encadrer serait nécessaire. Cette petite bataille d’opinion et d’opportunité à laquelle se livre le PDS passe donc pour une peine perdue, faute d’objectifs à long terme. Dans son livre de la déraison souriante, Robert Sabatier assimile l’action de s’opposer à celle de proposer, pour conclure qu’une opposition sans proposition n’est qu’un mouvement d’humeur.

En attendant, le régime déclaratif des attroupements sur la voie publique ne donne à une interdiction de manifester une quelconque légalité que si la manifestation est susceptible de troubler l’ordre public ou s’il s’avère impossible pour l’autorité de police d’y faire face. Autrement dit, la question du trouble à l’ordre public de plus en plus réduite à l’entendement discrétionnaire du détenteur du pouvoir n’est pas une notion admise à titre péremptoire. Les esprits les plus subtils du juridisme politique y ajouteraient que du fait de ce régime déclaratif des manifestations, les exigences administratives qui s’en suivent tiennent davantage à une logique de formalisme qu’à la condition d’une autorisation expresse. Et donc que la liberté publique d’ordre législatif et démocratique prime sur la simple restriction décrétale d’ordre réglementaire. D’ailleurs en quoi, des personnes assises et en silence tel que le soutiendrait Me Wade troublent l’ordre public ? La dernière fois, l’autorité administrative avait convoqué l’argument du « risque avéré d’infiltration de la manifestation par des individus mal intentionnés et du risque de transformation du meeting en cortège non autorisé sur la voie publique ». Acceptable. Sauf que la réalité des manifestations en temps de paix comme il en règne assez souvent au Sénégal, montre bien que les interdictions systématiques pourraient être la cause des scènes de violence non préméditées, le zèle du pouvoir ayant excité l’orgueil populaire. Résultat des courses : en l’absence de troubles répétés, l’autorité divague sans plus. Désormais, les excès du pouvoir sèment la parfaite confusion entre trouble à l’ordre public et trouble à l’ordre politique. Comme d’une crainte avérée que l’adversaire n’accède à la pression de la rue. Selon le chercheur Guy Groux, la manifestation vise à influer sur l’opinion, à influencer le pouvoir politique et, ce faisant, à contribuer à la naissance de politiques publiques menant à la satisfaction des revendications qu’elle exprime. Sur ce dernier aspect, il ne s’agit en l’espèce ni plus ni moins que d’obtenir la liberation de quelques condisciples.

La démocratie du Sénégal connaît en cela un honteux recul du fait de l’asphyxie dont elle est ainsi victime. En effet, il n’y a aucun mal à laisser des mécontents s’exprimer, plaise à l’opinion de les suivre à l’instant ou à terme, toujours est-il que les urnes départagent les passions. Il n’est d’aucun intérêt pour l’administration Sall d’écarter du jeu les tacles à la régulière car elle s’est installée aux affaires sur la force des mêmes rouages. La rue bouillonnait comme cela est permis depuis cette loi de 68 et fort du fameux article 10 de la constitution, et il avait fallu qu’elle se fixât. C’est ici tout le lieu de se souvenir de la différence entre le fanatisme de rue et celui des urnes qui a pris le contre-pied des observateurs un certain 25 Mars 2012. La suite est connue. L’un des inconditionnels d’Abdoulaye Wade convenait encore avec la presse que les gaz lacrymogènes sur leur leader ont donné à la manifestation de l’ancien président la dimension qu’elle n’aurait jamais dû avoir. Serigne Mbacke Ndiaye pour ne pas le nommer s’est pour ainsi dire, étonné de l’importance que les forces de sécurité donnaient à la mobilisation du PDS. Nul doute que l’ancien président est une grosse icône de la scène politique, mais la quiétude du pouvoir aurait détourné ses attentes. Une minimisation du problème généralement plus salutaire que la proclamation d’un non-événement qu’on attend pourtant de pied ferme. Même quand le bilan à mi-parcours manque d’autorité dans l’opinion tel que c’est le cas aujourd’hui. Certains monuments autour du palais de Roume ne se sont pas empêchés de supputer en sourdine qu’à la place de Macky Sall, ils auraient accueilli l’ancien président et profité assez souvent de son bain de foule. C’est possible. La main tendue du Chef de l’Etat bien que tardive et chargée du sous-entendu de l’intransigeance sur le dossier Karim Wade quand il évoque la séparation de pouvoirs, demeure la voie de la sagesse démocratique qu’on connaît à ce pays. Il reste à voir si le principe du dialogue admis de part et d’autre conciliera les crispations qui s’affrontent au cœur des enjeux du différend.

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