Le Sénégal semble enfermé entre la non-appropriation du Plan Sénégal émergent par les populations, une faible implication du secteur privé national bloqué par les pratiques, entravant l’attractivité des investissements directs étrangers (IDE). Avec pour effet le peu de création d’emplois pouvant faire reculer la pauvreté. Le pays est-il pour autant dans l’impasse ou, «en danger» comme le dit Amath Dansokho ? «Les résultats obtenus en matière d’amélioration du climat des affaires sont satisfaisants et méritent d’être salués», a dit Mansour Kama, lors de la 12ème session du Conseil présidentiel sur l’investissement (CPI), tenue lundi 1er juin. Le président de la CNES, porte-parole du patronat, a appelé par contre à une coalition nationale pour «lever les entraves à la performance des entreprises». Parmi celles-ci, l’administration jugée naguère d’excellente qualité est pointée du doigt pour ses lenteurs et une corruption qui a fait récemment sortir de ses gonds le Président Sall qui a brandi la menace de l’IGE. D’autres parlent de consensus en panne, là où le secteur privé en appelle à «une forte coalition» autour de «réformes significatives».

Qu’on est loin de «la construction partagée des politiques publiques autour d’une composition tripartite entre l’État, les opérateurs économiques et la société civile, multisectorielle et multipolaire», proposée par le Think tank-Ipode sur les IDE. Car c’est à un tel consensus qu’a encore appelé le secteur privé national lors de ce 12ème CPI. D’autant que l’administration est jugée lente et corrompue, alors que la réussite du PSE en dépend de manière cruciale. D’où le récent coup de sang du président qui a brandi la menace de l’IGE (en léthargie ?!). Alors que d’aucuns parlent d’un affaissement progressif de l’élite sénégalaise (voir les révélations du colonel Abdoulaye Aziz Ndao). Autant de freins qui ont fait naître une réelle inquiétude quant à la poursuite de la courbe ascendante de notre essor économique devant garantir, in fine, l’atteinte des objectifs du Plan Sénégal émergent. Car 2035 se construit dès aujourd’hui.

L’administration, goulot d’étranglement

2002-2015 : treize ans de CPI devant induire une transformation progressive de l’administration sénégalaise en une «administration de services», selon les termes du rapport 2011 du secrétariat permanent qu’est l’Apix. En dépit des efforts des deux dernières magistratures, ce sont toujours les mêmes griefs qui sont faits relativement à une administration davantage de commandement, voire démotivée ou démotivante. Or, elle est au cœur du programme de réformes du climat des affaires (2013-2015) dont les résultats détermineront l’impact réel des phases plus cruciales du PSE que sont : les chantiers en cours du MCA, de l’AIBD, de l’Autoroute Dakar-Diass, lesquels ne sont encore qu’un jalon permettant d’établir les fondements de l’émergence d’ici une génération. Tant il est vrai que le plus dur reste à faire, c’est-à-dire, les «grands chantiers du Président de la République» : Zone Economique Intégrée, port céréalier à Kaolack, port minéralier de Bargny, pôle minier au Sénégal oriental et à Matam, aménagements hydro-agricoles au Sud et au Nord, pôle de développement pilote de la Casamance, relance du chemin de fer, du tourisme, et de l’énergie, etc. Les Sénégalais comprennent-ils même que le PSE n’en est encore qu’à des balbutiements sur la longue marche vers 2035 ? Peu ou prou, d’où la nécessité d’une bonne appropriation des objectifs pour dégager un large consensus autour des urgences et en dehors de toute politique politicienne.

Des changements comportementaux attendus

Tant il est vrai, comme on peut le constater un peu partout et comme le dit l’économiste Moubarack Lô que «a mendicité se développe de façon exponentielle dans les grandes villes, tout comme le chômage, tandis que les populations des zones rurales et périurbaines continuent d’être frappées par l’ignorance, la difficulté de satisfaire les besoins alimentaires quotidiens, d’accéder aux services de santé, au logement et au transport, à l’eau, à l’électricité et au téléphone, en somme à tout ce qui participe d’une bonne qualité de vie». Une situation «dangereuse» qui a été mise à nu par les récentes coupures d’électricité et d’eau. Même si le statisticien-économiste reconnaît qu’elle «n’est ni nouvelle ni spécifique au Sénégal… parce qu’elle se posait déjà avec acuité au moment où notre pays recouvrait sa souveraineté». Mais dire que le pays n’a pas évolué depuis l’indépendance est très grave…et explique sans doute la visite du Président Sall en Corée, un pays qui, à l’instar de Singapour, la Malaisie, Taïwan, l’Indonésie ou la Thaïlande, «ont su, en une génération, émerger du sous-développement et améliorer fortement la qualité de vie de leurs citoyens», selon M. Lô. En multipliant par 10 au moins leur PIB, alors qu’au Sénégal, après des pics de 5% en 2003 et 2005, on continue de piétiner en deçà. La léthargie ne s’explique pas tant par une absence de plans, de programmes ou de projets. Il y a plutôt que le développement, c’est d’abord dans la tête, et dans les attitudes et comportements de certains responsables qui devraient donner l’exemple.

Il faudrait ainsi «une combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à accroître cumulativement et durablement son produit réel global», selon François Perroux, cité par l’ancien conseiller qui prône «des changements psychosociaux»

Entre l’IDE et la préférence nationale

Alors que les plans et programmes se sont affinés (Yoonu Yokkute, SNDES, PSE), certaines attitudes en déphasage avec les ambitions expliquent mieux les retards accusés. En 2013 déjà, la 11ème session du CPI se proposait de réaffirmer la prééminence du secteur privé, en tant que moteur de la création de richesses et d’emplois. C’est ainsi que «dans cette vision constante, de nouvelles mesures pratiques devaient accélérer la mise en œuvre des réformes structurelles et innovantes et des mesures prioritaires pour faire émerger les pôles de développement économique et social», afin de baliser la voie aux Grands travaux du Chef de l’Etat. Ladite session se proposait également de promouvoir une bonne connaissance et appropriation de la vision, afin de poursuivre un nouveau programme de réformes de l’environnement des affaires, «bâti autour d’une valeur partagée de solidarité productive; une mobilisation de tous les acteurs pour relever le défi». La 12ème session s’est malheureusement tenue sans que n’ait été réalisé l’engagement préconisé des pouvoirs publics et du secteur privé à structurer et à réaliser les pôles d’investissements et de croissance dans les régions. Il y a plutôt eu recul (des révisions ou des amendements à apporter) et cette phase II de l’Acte 3 de la décentralisation devra encore attendre que s’installe le consensus autour d’un service public dédié à la place d’une administration de commandement décriée par le Président lui-même. Car, si le Think Tank-Ipode, a continué de lister les avantages du Sénégal (position géographique, stabilité, etc.) il a relevé des points faibles parmi ceux qui sont malheureusement les plus difficiles à combattre : les lenteurs, la corruption et l’insécurité contre laquelle le ministre de l’Intérieur vient de réarmer les forces de l’ordre à la lumière des récents scandales de blanchiment massif d’argent et devant les menaces continuellement brandies sur la stabilité sociale. Le niveau de pauvreté étant aggravé par le mauvais état des infrastructures et une faible productivité des entreprises incapables de créer des emplois pour une population à plus de 60 % jeune. Ainsi, si le Think Tank a salué les efforts du Gouvernement Sall, notamment en direction de la grande réforme des institutions préconisée par le rapport de la CNRI remis par la commission dirigée par le professeur Mbow, il n’en souligne pas moins l’ambivalence et des polémiques suscitées par certaines mesures telles que les facilités offertes à des investisseurs étrangers au détriment des entreprises nationales et de l’emploi. Même «si l’Etat y gagne en termes de droits de porte et d’investissement», disent les analystes.

Le consensus national
en panne

La nécessité d’arriver à un consensus national a encore été réitérée à Thiès la semaine dernière lors de la visite du Premier ministre Mouhamad Dionne. Malheureusement dans un contexte pollué par la politique politicienne, le Chef du gouvernement ayant répondu à la «provocation» de l’ancien Maire de la ville. Au moment même où de nombreux cassandres supputent chaque jour autour de l’explosion de la coalition BBY. Il est clair dans ce contexte que le consensus ne pourra signifier l’unanimité. Car en seront exclus au moins ceux qui n’ont pas compris que la traque des biens supposés mal acquis relève d’une demande sociale. Il se fera quand même autour des engagements de Macky Sall qui ont déterminé les 65 % de Sénégalais à voter pour lui et qui l’attendent au tournant. Ne disait-il pas, lors du Global Investissement Symposium, le 27 Septembre 2012 au Harvard Club de New York, «en 2016, chaque Sénégalais sentira une amélioration quantitative et qualitative de son bien-être et chaque investisseur considérera le Sénégal comme une destination privilégiée d’investissements et le pays des bonnes affaires où il peut vivre en paix et en sécurité» ? Tenir ses engagements fait partie des clés de la réussite. De sorte qu’à un an de la date de l’Eden des promesses, les déclarations va-t-en guerre de certains du cercle rapproché montrent que ceux-là n’ont rien compris. Amath Dansokho excepté, qui, après avoir reconnu que la coalition n’avait pas résolu les problèmes pour lesquels ils s’étaient rassemblés («L’Observateur» du vendredi 6 juin 2015), leur dit qu’ils «se mettent les doigts dans les yeux ( !), parce qu’ils ne pourront jamais gagner seuls». A plus forte raison régler les problèmes du pays en solo. Tout au plus peuvent-ils espérer exciper de positions de pouvoir pour s’enrichir, exposant leurs familles aux déboires que connaissent Karim Wade, Tayibou Ndiaye et d’autres.

Des embellies dans
la grisaille

Dansokho n’a fait que tirer la sonnette. Parce qu’en dépit de certains réaménagements du fait que le PSE est entré dans le scénario pessimiste (il était prévu), le pays ne va pas si mal que ça, si on en croit les signaux montrant qu’il faut tenir le cap des réformes. Car, depuis 2013, «les IDE ont été à nouveau poussés par de grands projets en faveur du développement des infrastructures et du réseau électrique», selon le Think Tank.

Avec le retour de la NSTS, le lancement d’une centrale au gaz et la finition de l’AIDB et l’entame de l’autoroute Ila Touba et du pôle de Diamniadio, M. Dionne peut dire que «le gouvernement travaille». La banque mondiale prévoit en plus un taux de croissance du PIB de 5%. Et le FMI vient de boucler une visite avec la promesse d’un soutien sur les trois prochaines années. De fait, les flux d’investissements étrangers au Sénégal atteignaient 338 millions de $US (170 milliards FCFA) dès 2013. Mais pour rejoindre le club des champions africains que sont le Ghana, le Burkina Faso, le Maroc, la Tunisie ou l’Afrique du Sud, il faudra améliorer la gouvernance financière de l’Etat, tel qu’il y a été engagé lors du CM du 6 mai quand le Président de la République, «s’est félicité de l’adoption de la loi de règlement 2013, relative au nouveau cadre harmonisé des finances publiques de l’UEMOA». Ce qui revient au crédo du programme «Yoonu Yokute» pour une gouvernance sobre, vertueuse et efficace, l’assainissement de l’environnement des affaires devant être placé au cœur des priorités. C’est ainsi que le Premier ministre a insisté sur la nécessité de mécanismes aptes à «promouvoir, au sein de l’administration, la culture de la gestion axée sur les résultats et d’asseoir une bonne coordination des actions et un dispositif de suivi-évaluation». Tout en appelant lui aussi l’ensemble des acteurs économiques et sociaux, pour «un consensus autour de la valeur travail». Le secteur privé lui a fait écho lors de ce CPI du 1er juin en appelant à «une forte coalition» autour de «réformes significatives», devant leur permettre de «s’orienter davantage vers les questions stratégiques» et «la prise en charge des questions plus spécifiques». Comme pour dire encore que le plus important reste à venir. Afin d’appuyer leur plaidoyer pour une préférence nationale intelligente, Mansour Kama a donné comme exemple le Maroc où «le secteur privé contrôle aujourd’hui 97% de la commande publique». Tout en assurant que «la concertation sur la place du secteur privé dans le PSE rassure les chefs d’entreprises nationales et sera de nature à taire les inquiétudes».

97% de la commande publique au secteur
privé marocain

Mais, «l’Etat stratège c’est aussi un Etat qui divorce d’avec la culture d’annonce pour épouser la culture du résultat», selon les analystes à qui nous empruntons cette conclusion : «Toute stratégie de compétitivité du pays afin de favoriser les investissements notamment étrangers restera vaine si certains obstacles ne sont pas levés. On pense ici à la corruption, la non-application des lois et règlements (y compris les sanctions - ndlr), la non-efficacité du système judiciaire…» Quoi d’autre?

SOURCES :

-APS, 6 mai 2015 et 1er juin 2015
- Jean-Philippe Payet, « Pour une meilleure attractivité du Sénégal en IDE », pour le Think Tank IPODE
-« L’Observateur du 6 juin 2015.
-Compte rendus des Conseils des ministres.
-Notes de [email protected]
-Flux d’IDE par régions en 2012 (CNUCED, 2013)