L’effet de l’or sur les populations de Kédougou met les enseignants des zones minières dans le dilemme. Nombre de maîtres ont désormais les mains couvertes du cambouis des « daman » (puits d’or en manding).

«L’enseignement mène à tout ! ». Ces propos à l’allure de viatique ont résonné dans nombre d’amphis de formation d’instituteurs. Et c’était sans doute pour briser le stress du nouveau maître de brousse, puis de lui montrer que la profession qu’il venait d’embrasser est la voie royale pour accéder aux fonctions les plus prestigieuses du pays. De là à croire que des enseignants pouvaient se retrouver, un jour, dans l’orpaillage traditionnel, il y avait un fossé. Dans les lointains villages miniers de Kédougou, des maîtres ont effectivement les mains salies par la terre glaise des « daman », puits d’or en manding. Chaque instituteur y va de sa touche. « Il y en a qui financent les besoins des travailleurs, d’autres achètent le petit matériel comme le marteau-piqueur, les sacs pour en remplir le sable extrait des puits, le brin, la machine à détecter de l’or, du thé et du sucre, etc. », confie le président de la Fédération des orpailleurs formels de la région de Kédougou, Mamadou Dramé. Il parlait ainsi en marge de l’atelier organisé par la Fondation Konrad Adenauer, en collaboration avec le Centre d’études des sciences et techniques de l’information et l’Association des journalistes en régions frontalières, sur le thème « Travail des enfants dans les sites d’orpaillage traditionnel et droits humains : quels impacts sur l’éducation ? ».

« Si on était dans l’agriculture, on aurait dit que les enseignants assurent les intrants », précise Dramé, coinçant sous l’aisselle une pile de documents quelque peu usés de son association. A la question de savoir s’il y a des enseignants qui ont les mains couvertes de cambouis, Dramé dément, la mine visiblement indignée. « Les enseignants sont dans l’orpaillage mais de façon indirecte. Ils sont juste des ‘’financeurs’’ », ajuste-t-il. Journaliste à la radio locale Oriental FM, Lama Sidibé qui braque le regard vers Samécouta, un site d’orpailleurs traditionnels situé à 10 km de la commune de Kédougou, abonde dans ce sens. Là, des enseignants ont des machines qui détectent le précieux métal, qu’ils louent jusqu’à 30. 000 FCFA par jour, renseigne-t-il. Il y en a qui ont leur propre « daman » ou, faisant dans l’intervention indirecte, achètent des motos aux travailleurs pour leur assurer la mobilité dans un paysage fait de monticules de pierres. Seulement, depuis quelque temps, la donne a changé. Karim Camara, journaliste à la radio communautaire de la commune de Kédougou, tient de témoins oculaires que les enseignants sont désormais dans les puits. « Avant, ils avaient des machines détectrices d’or, mais ça ne leur suffit plus. Ils sont, à présent, carrément dans les trous », rapporte Karim. Pourquoi cette subite volte-face ? Ibrahima Soly Dabo, correspondant de Walf TV à Kédougou, l’explique par les miraculeuses explorations. Et les fortunes brutalement colossales révélées par le train de vie enviable de certains.

Le dernier exemple en date remonte à quelques semaines seulement. « Un jeune est tombé, après environ trois petits jours de prospection à Kharaféna, sur un minerai de 27 kg ! », raconte Dabo. Le lingot a rapporté à son heureux propriétaire la bagatelle de… 395 millions de FCFA. Le garçon, auteur de la faramineuse découverte, qui en a quasiment perdu la tête, pétarade en moto dans les rues latéritiques de Kédougou. Naturellement, un tel « miracle » déchaîne la chronique et grossit les aventuriers des Diouras, les sites d’or. Revendu jusqu’à 25 000 FCFA le gramme, l’or qui a subjugué tout le monde à Kédougou redessine les plans de carrière. « Dans les zones minières, l’enseignant ou le fonctionnaire ne sont plus des modèles de réussite », explique Lama Sidibé, convaincu que la seule religion qui enchaîne les consciences est celle de l’or. L’école en souffre. Terriblement même ! Les élèves ont, eux aussi, pris d’assaut les « daman », parfois avec la complicité des parents. « Il est normal que  les enfants viennent chercher fortune ici, dans les placers de Gada-Dinguessou. S’ils ont de la chance, ils pourront trouver de quoi acheter leurs fournitures scolaires et aider leurs parents », plaide Coly Diallo, orpailleur à Gada-Dinguessou. « Mais, tempère-t-il, quand l’école ouvre ses portes, nous leur interdisons l’accès au site». Simple artifice ? Sans doute, oui. Car, un principal de collège rencontré à Samécouta a affirmé ne plus voir deux à trois de ses élèves, tombés, selon la chronique locale, sur le jackpot. D’ailleurs, les élèves enivrés par l’or ne parviennent plus à lui résister. «C’est très difficile de récupérer un élève en situation d’abandon. Il récidive, c’est un problème très complexe », confesse Mamadou Tine, principal du collège 1 de la commune de Kédougou. Et M. Tine d’incriminer la pauvreté. Les derniers résultats aux examens en disent long sur le poison de l’or. Samécouta et Sabodala, deux hauts lieux de la recherche de l’or, n’ont aucun admis lors des examens de la fin de l’année écoulée. Cela fait mal au président de l’Union régionale de l’Association des parents d’élèves, Koly Cissokho. Il s’est attaqué ouvertement aux parents. « Le travail des enfants dans les sites d’orpaillage traditionnel résulte de la responsabilité entière des parents », a-t-il lancé au cours de la cérémonie de clôture de l’atelier de formation des journalistes en régions transfrontalières. Pour lui, les parents doivent tout faire pour réprimer en eux « le mythe de l’argent facile » qui hypothèque l’avenir de leurs enfants.

En fait, dans cette région de Kédougou, on dénombre encore près d’une centaine de sites d’orpaillage. Les enfants sont des victimes désignées de cette ruée effrénée vers l’or. Absences des élèves, taux d’abandon scolaire élevé et résultats aux examens catastrophiques dans certaines écoles et moult établissements scolaires proches des sites d’orpaillage, affectent le système scolaire. La Fondation Konrad Adenauer a ainsi tenté d’outiller les journalistes membres de l’Association des journalistes en régions frontalières, pour mieux interpeller l’opinion sur ce mal caractéristique à la région de Kédougou. « Les journalistes sont d’excellents multiplicateurs d’informations. Nous sommes dans l’optique de bien les former, pour qu’ils soient des journalistes citoyens qui prendront en charge ces questions», a précisé Mme Ute Bocandé, représentante adjointe de la Fondation Konrad Adenauer.

Les acteurs de la société civile et les autorités sont tout aussi engagés dans cette bataille pour le maintien des enfants à l’école.
Selon Chérif Sow, coordonnateur de l’Association Kédougou Action Développement (AKAD), des actions menées par sa structure depuis 2011 ont généré des résultats probants et leur ont valu la visite de l’ambassadeur des USA. « A Kérékonko, nous avons constaté avec le directeur de l’école et les populations, qu’il n’y a plus d’enfant dans les Diouras. Alors qu’auparavant, tous les enfants scolarisables allaient à l’école. Cela nous a valu la visite de l’ambassadeur des USA». Pourtant, un arrêté a été pris pour réglementer l’orpaillage, a alerté Habib Léon Ndiaye, préfet de Kédougou, qui présidait l’atelier. D’ailleurs, selon Amedy Dieng, inspecteur de l’éducation à Kédougou, panéliste au même atelier, les textes adoptés par le Sénégal, la constitution, la loi d’orientation, le code du travail et les arrêtés ministériels, disent de manière très claire que les enfants de 6 à 16 ans ont l’obligation d’être dans les classes. L’or enfoui sous terre semble pour l’heure plus fort que les textes de loi.

La Fondation Konrad Adenauer honorée

La Fondation Konrad Adenauer a reçu un « diplôme de reconnaissance » de l’Association des journalistes en régions frontalières (Ajrf). Ce diplôme qui porte le paraphe d’une bonne vingtaine de journalistes a été remis à Mme Ute Bocandé, représentante adjointe de la Fondation Konrad Adenauer. Président de l’Ajrf, Mahamadou Lamine Barro a expliqué cette distinction par l’appui constant et la disponibilité de la FKA dans le renforcement des capacités des journalistes en régions frontalières. « C’est un geste que nous saluons à juste valeur, car nombre de journalistes de Kédougou, Kolda et Ziguinchor sont arrivés dans le métier sans aucune formation », justifie Barro. Une situation aux conséquences incalculables en raison du caractère frontalier de ces régions. Emue, Mme Bocandé a expliqué la présence de la KFA aux côtés des journalistes des régions frontalières par le souci de muscler leurs capacités à accompagner le développement de ces régions. La FKA en est à sa deuxième session de formation. L’année dernière, le thème de la formation portait sur l’environnement.

La représentation dakaroise de la Fondation Konrad Adenauer qui a fêté en 2012 son a démarré ses activités au Sénégal il y a plus de 36 ans. Au début, par l’appui à la décentralisation, l’objectif principal de cette coopération était de promouvoir la démocratie à la base et la bonne gouvernance dans les collectivités locales.

Aujourd’hui, l’économie, les médias, le mouvement citoyen, la promotion des droits humains, la lutte contre les armes légères, l’éducation à la paix et la gestion et la prévention des conflits sont des thèmes qui sont au cœur des relations entre la fondation et ses partenaires. Et depuis 2006, la FKA organise depuis 2006 des réflexions sur les religions et le dialogue interreligieux, développe un programme de bourses pour des bénéficiaires issus de sept pays et organise, depuis 2004, des projections de films dans le cadre d’un cinéclub.