Opa Ndiaye a été quasiment de tous les combats avec l’ancien Premier ministre Idrissa Seck. Mais, il est toujours oublié dans l’énumération de ceux qui se sont séparés du maire de Thiès. Lui qui fut ministre, puis directeur de cabinet adjoint de la présidence de la République. C’est que l’actuel secrétaire général adjoint du gouvernement, 61 ans, natif de Kédougou, est plutôt un homme discret. Le politique flamboyant, maître des médias, ce n’est pas sa tasse de thé. Sortant de l’Ecole des agents techniques de l’agriculture de Ziguinchor, puis de l’Ecole nationale d’économie appliquée, Opa Ndiaye est un ingénieur des travaux de planification. Après quelques années au ministère du Plan, il intègre l’Ecole supérieure de gestion des entreprises (Cesag) et en sort avec un diplôme de Management et de Gestion avec option Suivi et évaluation des projets et audit. Puis cap sur le secteur privé, au cabinet Price Water House du célébrissime expert comptable Mayoro Wade. Quelques années plus tard, il crée avec Idrissa Seck, Oumar Diouf et Cheikh Tidiane Sy (ancien ministre de la Justice sous Wade), le cabinet ACG/Afrique. Dans ce cabinet, Opa Ndiaye est dans ses vieilles amours : développement rural et agriculture. L’expérience démarre en 1992 et s’arrête en 2000 avec l’alternance au sommet de l’Etat. Dans cet entretien, il plonge dans l’univers de son compagnonnage avec Idrissa Seck et rouvre ses fameuses nuits à la Division des investigations criminelles (Dic) à l’époque du feuilleton politico-judiciaire des «Chantiers de Thiès».

Depuis quelque temps Idrissa Seck fait des sorties très acerbes. Qu’est-ce qui, à votre avis, dicte cette attitude ?

D’abord il faut dire qu’il a mal pris son échec politique notamment avec l’avènement de Macky Sall comme quatrième président de la République. Il n’avait jamais pensé que cela était possible. Et aujourd’hui Macky est là et a la ferme intention de briguer un second mandat, ce qui relègue Idy très loin encore dans l’avenir. Et en plus comme à son habitude, il pensait certainement que Wade serait de son côté et tout récemment ce dernier a déclaré que c’est son fils Karim Wade et le président Macky Sall qui vont se retrouver au second tour de la Présidentielle de 2017. Déduction faite, Idy est obligé de s’agiter pour exister (rires).C’est pourquoi il fait des déclarations à tout va, mais comme je le connais c’est pour un intermittent de la politique, c’est souvent des feux de paille. Et dans deux mois ou après les élections locales ce sera parti pour 6 mois de silence. Bon, je crois que le président Macky Sall a pris la bonne option, c’est de ne pas répondre à ses invectives, à ses déclarations incendiaires. Il vient de réussir un grand coup à Paris avec la mobilisation de plusieurs milliers de milliards qu’il faut à mon avis concrétiser sur le terrain et je pense qu’aujourd’hui c’est cela sa principale tâche afin de mettre en œuvre le Plan Sénégal Emergent.

L’ancien Premier ministre Idrissa Seck évoque souvent le cabinet ACG/Afrique auquel vous étiez associé pour expliquer comment il a fait fortune. Est-ce qu’on y gagnait vraiment de l’argent ?

Je ne pense pas que dans ce cabinet on puisse gagner autant d’argent honnêtement. Bon, on en a gagné, nous ne nous plaignions pas, mais nous n’y avons pas gagné des centaines de millions de francs, personnellement en tout cas.

Je sais que le cabinet a gagné beaucoup d’argent notamment avec l’Usaid dans le cadre du programme PL 480, qui est un programme riz. On avait un programme assez important ; mais de là à gagner individuellement autant d’argent, ce n’était pas le cas, parce qu’on était associé et nous, on aurait gagné la même chose.

Il semble qu’Idy ait été victime de l’affaire Maadof aux Etats-Unis. Qu’en est-il exactement ?

Honnêtement je n’en sais rien. Je l’ai appris comme tout le monde dans la presse. Et je n’ai jamais abordé avec lui des questions relatives à l’argent.

Quand on évoque les gens qui ont quitté Idrissa Seck, on parle de Youssou Diagne, Waly Fall, Pape Diouf, Omar Guèye, mais bizarrement les gens parlent très rarement de Opa Ndiaye alors que vous aviez été même ministre, vous aviez fait également la prison avec Idrissa Seck. Comment expliquez-vous cet «oubli» ?

Je crois que c’est lié à la nature de la personne. Je me mets rarement en avant surtout auprès des médias. Mais, comme vous venez de le dire, je suis membre fondateur de Rewmi et j’ai subi les affres de la politique d’Abdoulaye Wade pratiquement au même titre que Idy, J’ai été convoqué à la Division des investigations criminelles au moins deux fois, j’ai été ministre mais comme vous le dites, la presse cite rarement Opa Ndiaye parmi (il sourit) les gens qui ont quitté Rewmi pour l’Apr.

Aviez-vous été convoqué dans le cadre des chantiers de Thiès ?

Oui, j’ai été convoqué dans le cadre des chantiers de Thiès. Et j’ai passé 48 heures de garde à vue à la Dic. Et je n’oublierai jamais ma première nuit (il se rappelle en rigolant), au commissariat du plateau, sur des cartons. J’ai passé la nuit sur des cartons !

Mais qu’est-ce qu’on cherchait à savoir en vous arrêtant ?

En fait, à un moment donné, j’étais le trésorier d’un embryon de parti. Idrissa Seck, en prison, m’avait choisi pour occuper ce poste. Il n’y avait pas encore de Rewmi. Et comme il y avait un montant, une somme d’argent dans notre caisse qu’un bienfaiteur m’avait remis, les enquêteurs l’ont retracée dans les documents que détenait Coulibaly, l’informaticien d’Idrissa Seck, à l’époque. C’est sur cette base que j’ai été convoqué. Et la Dic voulait savoir d’où venait cet argent, l’usage qu’on en a fait…

Etait-ce important, cet argent ?

Non, c’était 20 millions de FCFA, ce n’était pas grand-chose…

Vous avez été ministre pendant combien de temps ?

Si mes souvenirs sont exacts j’ai fait sept mois dans le gouvernement. Je suis entré dans le gouvernement lors de la démission-reconduction d’Idrissa Seck à la primature. C’était du mois d’août 2003 jusqu’en avril 2004 (NDLR : 21 avril 2004). J’étais ministre du plan.

Pourquoi avez-vous quitté Rewmi alors que vous avez cheminé avec Idy et que vous êtes membre fondateur de son parti ?

Les raisons sont presque les mêmes que celles qui ont poussé les autres à partir. Pour résumer, au lendemain de notre défaite coïncidant avec l’élection de Macky Sall comme président de la République, par le biais de Benno Bokk  Yaakaar, Rewmi a eu un certain nombre de postes dans le gouvernement,  à l’Assemblée nationale et à la tête de certaines sociétés (Ndlr : Dr Abdourahmane ex-Dg de la Sones). Quand des gens ont été nommés au gouvernement, à la Sones, d’autres élus  à l’Assemblée nationale, j’étais encore là à attendre. Et finalement, je suis allé  vers Idy pour lui dire que nous avions longtemps cheminé et enduré ensemble, et aujourd’hui qu’il y a eu un certain nombre de postes «offerts» à notre parti, je ne comprends pas le sort qui m’est fait. A cet instant j’avais senti la nécessité de lui rafraichir la mémoire.

Aviez-vous le sentiment que les choix d’Idrissa Seck sont plutôt dictés par l’amitié ou par l’affinité ?

Bon, si c’est par amitié, moi je me réclame de son amitié, mais je ne sais pas quels sont les critères, même si je savais qu’il avait dit qu’il fallait satisfaire ceux qui étaient là mais aussi choisir les plus jeunes pour l’avenir. Et j’ai compris plutôt qu’il se projetait sur la Présidentielle de 2017. Il se disait qu’en 2017, il va y aller avec des plus jeunes que nous. Pour ce faire, il a essayé d’injecter du sang neuf aussi bien au niveau des femmes qu’au niveau des hommes en oubliant ceux qui étaient là durant les années chaudes. Ce que je n’ai pas accepté. Et dans nos discussions j’ai eu des réponses qui n’étaient pas satisfaisantes, voire discourtoises. Pendant 6 à 7 mois, il n’a pas cherché à savoir si j’existais (il sourit), ni coup de fil, ni un message quelconque. Il était resté  là où il se trouvait et moi j’ai essayé de patienter tout en me disant qu’il y avait encore de l’espoir avec le Conseil économique, social et environnemental. Je m’étais dit que je m’accorderais le temps de voir ce qu’il allait faire. Mais je m’étais interdit d’aller vers lui pour demander à nouveau quoi que ce soit. J’ai alors attendu (il répète) et à l’arrivée, c’est Bathie Gadiaga et une autre dame de Thiès en l’occurrence Anta Diène qui sont désignés pour le CESE. A partir de ce moment, j’ai pris la résolution de quitter. Grâce à mes réseaux, j’ai rencontré le Président de la République Macky Sall. Il a accepté de m’accorder une audience au cours de laquelle je lui ai proposé mes services, ce qu’il a accepté. Et un mois après, il m’a nommé au poste de secrétaire général adjoint du gouvernement.

Mais est-ce que ça n’a pas été difficile pour vous de quitter Idy pour aller à l’Apr avec cette forte connotation qui affecte les politiques qui quittent leur parti… (Il coupe)?

Si j’avais quitté le pouvoir déchu pour Macky, on l’aurait considéré comme tel, mais avec Idrissa tout le Sénégal est témoin que nous avons enduré. De 2004 à 2012, j’étais sans emploi, j’ai sacrifié même la consultance que je faisais avant pour me consacrer uniquement à la politique alors que j’aurais  pu aller au Mali, en Guinée ou ailleurs avec la banque mondiale ou autre pour chercher du travail. Mais comme Idy nous l’avait demandé en 2004, notre mission c’est de faire de la politique pour la conquête du pouvoir. On s’est sacrifié, on a même sacrifié nos familles et notamment les études de mes enfants. Ceux qui poursuivaient des études à l’extérieur ont dû interrompre un temps pour travailler. C’était des situations très difficiles que nous avons endurées.

A Rewmi où vous avez cheminé avec Idy, vous avez eu des pics de popularité et ensuite des périodes de traversée du désert. A quel moment vraiment vous avez senti être proche du pouvoir ?

Dès lors qu’il a quitté Abdoulaye Wade, ça allait crescendo et on pensait que tout était possible (il répète), mais malheureusement sont intervenus ses va-et-vient entre Point E et le palais.

Etiez-vous consulté ?

Pas du tout, Pas du tout !

Et jusque-là vous ne savez rien de la teneur des audiences ?

On ne sait rien, si ce n’est que quelques bribes qu’il nous lâche de temps en temps ou ce que nous voyons dans les médias, mais il ne nous consultait pas.  La première fois qu’il allait voir Wade, j’étais dans la brousse de Kédougou en train de choisir nos représentants dans les bureaux de vote. Et ma première réaction quand je l’ai appris, c’est de lui envoyer un message pour lui dire que je tombe des nues et en réponse, il m’avait dit : ‘qu’est-ce que tu fais dans les nues’ (rires).Voilà sa réponse. Mais à chaque fois qu’il allait chez Wade, c’est dans la presse qu’on l’apprenait. Peut-être qu’il  y avait quelques-uns qui étaient dans ce qu’il appelait lui « le premier cercle » et que certainement je n’y figurais pas. En grande partie, c’est cela qui a anéanti tous nos espoirs. Ses va-et-vient, son désir de retourner coûte que coûte à la maison du père l’a perdu et nous avec lui.

Aujourd’hui, avec le recul, est-ce que vous avez le sentiment que les chantiers de Thiès existent vraiment ?

Franchement je ne crois pas à cette histoire des chantiers de Thiès, parce que qui connaît le fonctionnement des finances publiques sait qu’Idrissa était loin de gérer ces travaux. Donc à la place si on avait mis en prison peut être le ministre des infrastructures ou le ministre du budget  ou celui des finances, on pouvait comprendre, mais un Premier ministre, vraiment, je n’y crois pas. Ça n’a pas existé et peut être qu’il y avait d’autres affaires que j’ignore mais pas les chantiers de Thiès. Ça a été monté de toutes pièces.