La coopération entre le Sénégal et l’Italie est au bout fixe. La première revue conjointe qui s’est tenue le 18 juin dernier a permis de faire une lecture exhaustive et de souligner les ajustements nécessaires pour un bon déroulement des programmes. Pasqualino Procacci, directeur de la coopération, fait le point pour « la Gazette ».

La Gazette : La première revue conjointe de la coopération Sénégalo- Italienne a eu lieu le jeudi 18 juin. Quels enseignements tirez-vous de cette rencontre ?

Pasqualino Procacci : Cette première Revue, preuve des excellentes relations entre les deux Pays, ambitionnait d’être innovante, dynamique et participative. A cet effet, elle a été précédée par des missions conjointes sur le terrain, dans nos zones d’interventions, afin de visiter les réalisations et de rencontrer tous les acteurs impliqués dans nos activités. Toutes les parties prenantes (collectivités locales, services déconcentrés de l’Etat, universités, société civile et secteur privé) ont participé activement à l’exercice, preuve de la promotion d’un développement inclusif, endogène et démocratique qui est à la base de notre vision commune. Cette forte participation a permis aux Ministères sectoriels, chargéS de la mise en œuvre de nos programmes, d’identifier les bonnes pratiques à multiplier et les défis à améliorer en vue de rendre notre coopération plus efficace. Les recommandations issues de la Revue ont été systématisées dans une grille de suivi afin d’améliorer l’efficacité de la réalisation des activités. La revue conjointe représente un cadre de suivi-évaluation, que nous avons l’intention d’organiser annuellement et qui nous permettra de rendre notre coopération plus dynamique et participative, selon l’esprit du principe de « responsabilité réciproque », et plus efficace en donnant « la parole » à toutes les parties prenantes pour que chaque acteur puisse se sentir protagoniste, depuis la phase de conception jusqu’à l’évaluation de nos programmes. L’idée est de promouvoir une appropriation réelle de la part des communautés afin de dépasser l’approche « top-down » qui voit les populations en tant que bénéficiaires d’activités qui ne correspondent pas à leurs besoins.


On peut faire mieux cependant puisqu’on se rend compte que les décaissements pour les projets et programmes n’ont été que de 50%. Qu’est ce qui explique cela et cette situation peut-elle être améliorée ?

Dans un contexte de crise économique, le Gouvernement italien a choisi de renforcer son engagement au Sénégal, pays prioritaire pour notre coopération, comme en témoigne le volume des ressources financières estimé à environ 70 millions d’Euro, soit 46 milliards de FCFA pour la période 2010-2013 et de 45 millions d’Euros, soit environ 30 milliards de FCFA dont 30 millions d’Euros en crédit concessionnel et 15 millions d’Euros en don pour le nouveau Programme Pays Sénégal-Italie 2014-2016, avec un taux de décaissement d’environ 50%. Le taux de décaissement du 50% pour la période 2010-2016 représentant un pourcentage très positif, car il se réfère aux programmes réalisés pour la période 2010-2013 et pour la 2014-2016. En effet, la majorité des interventions prévues dans le nouveau Programme Pays 2014-2016, qui a été signé par notre ancien ministre des Affaires Etrangères, Emma Bonino, le 7 janvier 2014, ont été élaborées dans la dernière année et viennent de démarrer leurs activités.

25% des Sénégalais de la diaspora vivent en Italie. Depuis des années, les deux pays ont un protocole pour accompagner ceux qui veulent revenir au pays ? Voulez-vous nous faire le point à ce niveau ?

Dans ce cadre la Coopération, l’Italie a mis en place un programme (PLASEPRI) d’appui au secteur privé qui vise, entre autres, à valoriser les investissements au Sénégal des promoteurs appartenant à la diaspora sénégalaise en Italie. Le programme qui est dans sa phase de clôture, prévoit un montant total de 2,8 millions d’Euros, qui a été alloué pour des crédits au profit de 38 projets d’investissement promus par des membres de la diaspora en Italie. Le programme assure aussi un accompagnement technique aux bénéficiaires du crédit. Dans le cadre dudit programme, des sessions de formation (éducation financière) ont étés aussi réalisées au profit des membres des associations de Sénégalaises en Italie et de familles au Sénégal.

La vague d’immigration s’est accentuée et l’Italie fait partie des pays les plus ciblés. L’Europe réfléchit sur une politique de meilleure prise en charge des immigrants. Quelle lecture faites-vous de cette situation quand on sait que beaucoup de Sénégalais sont dans le lot des aventuriers ?

La situation de crise internationale nous oblige sûrement à trouver des solutions immédiates pour répondre à cette urgence humanitaire. Le rôle de la coopération internationale devrait être d’appuyer le pays de départ, à créer des opportunités réelles pour les immigrés qui veulent ou qui sont obligés de rentrer à cause de la crise économique. De notre part, nous considérons les immigrés de la diaspora comme des bénéficiaires incontournables de nos actions. Notre objectif est celui d’accompagner tous les immigrés qui désirent rentrer dans leur pays à s’insérer dans le marché du travail, à travers des crédits et des activités de formation. En plus, toutes nos interventions se focalisent sur la promotion d’une croissance inclusive, participative et démocratique. Nous avons le devoir d’accompagner l’Etat du Sénégal pour la création des conditions nécessaires à la promotion du développement humain, qui représente la seule solution pour permettre aux jeunes sénégalais de pouvoir construire le futur de leur pays.

Comment l’Italie compte-elle accompagner le Plan Sénégal Emergent ?

La stratégie du nouveau Programme Sénégal Italie 2014-2016, qui nous sommes en train de mettre en œuvre, s’aligne avec le Plan Sénégal Emergent (PSE), et favorise les reformes nationales en faveur de la déconcentration, de la décentralisation démocratique et de l’appui au développement local inclusif et durable en cohérence avec les lignes directrices de lutte contre la pauvreté et sur l’égalité de genre de la Coopération Italienne.

A travers l’alignement avec le PSE et la synergie entre ses différentes initiatives, la coopération sénégalo-italienne a pour but de favoriser les processus de gouvernance démocratique et participative du développement et de rendre plus solides et durables les interventions.

A cet effet, le Programme Pays veut mieux relier les activités de protection sociale, notamment celles en faveur de l’ « empowerment » des femmes et des jeunes et des groupes vulnérables, selon les modèles de succès des entreprises sociales durables.
Tout cela, sans oublier la centralité du secteur privé, et des Sénégalaises de la diaspora qui réclament de plus en plus une place centrale dans le développement de leur Pays, pour la promotion des PMI.

En plus, une attention particulière a été prêtée à la promotion d’un système éducatif et de formation inclusive, efficace, conforme aux exigences de développement économique et social, fondé sur une gouvernance inclusive et une plus grande responsabilisation des collectivités locales et des acteurs de la société civile dans l’élaboration et la réalisation des politiques éducatives.

En ligne avec le Plan Sénégal Emergent, trois axes d’intervention ont été choisis : Agriculture et développement rural, Secteur privé et développement local, Genre, protection sociale et éducation.

La Coopération Italienne s’aligne aux principales orientations politiques du PSE et aux stratégies sectorielles selon le schéma suivant. Secteur « Agriculture et développement rural », il s’agit de faire la promotion de l’intensification de la production (riz et horticulture), une meilleure gestion de l’eau pluviale et souterraine (aménagement des vallées en Moyenne Casamance et goutte-à-goutte dans le bassin arachidier), de soutenir et former les groupements des producteurs et des petits producteurs (en particulier les femmes). L’appui à la recherche agricole appliquée (semences) est également retenue, ainsi que la promotion de la mécanisation agricole (fourniture et accompagnement), tout autant que la lutte contre l’enclavement des zones de production (construction de pistes rurales). L’Italie va aussi appuyer les services techniques décentralisés.
Nous avons pensé au secteur privé à travers la promotion de l’accès pérenne des Pme aux services financiers et non‐financiers (Assistance technique aux Pme et lignes des crédits à des conditions compétitives). Une offre viable et pérenne, des produits de crédit adaptés et diversifiés, et la facilitation de la finance inclusive (financement des MPE et PME) est déjà en cours.

Il s’agit aussi de la réorientation des transferts de fonds et de connaissances des émigrés vers les secteurs productifs. A cela s’ajoute l’accompagnement technique et financier de la PME, qui constitue un socle pour le développement de la production.
Dans le volet développement local, il s’agit d’appuyer la restructuration de l’économie dans une option de développement et de promotion des terroirs et des pôles économiques, avec l’amélioration de performance des services sociaux de base, des Pme et des collectivités locales par le soutien aux processus d’inclusion et de participation de la société civile, des PME et des collectivités locales à la gouvernance, afin de stimuler l’efficacité des interventions et la planification des politiques territoriales .

La création d’une plateforme de connaissances en développement local et la promotion de la coopération décentralisée est dans nos objectifs. Enfin, la coopération italienne dans tous ces secteurs donne une priorité aux femmes et aux filles, à travers ses projets et programmes. A cet effet nous avons de programmes spécifiques pour la promotion de la scolarisation des filles, pour la lutte contre les violences basées sur le genre, pour la promotion des droits de femmes et l’ « empowerment » économique. Dans la dernière phase de programmation, nous avons prévu, en ligne avec la vision du PSE, une intervention spécifique pour appuyer le ministère de la Femme et de l’Enfant dans la révision, l’institutionnalisation et l’opérationnalisation de la Stratégie pour l’égalité et équité de genre (SNEEG). En plus, nous assurons la transversalité de la dimension genre et à cet effet nous accompagnons le Gouvernement du Sénégal pour que les questions d’égalité et d’équité de genre soient prises en compte dans l’ensemble des politiques publiques.

Les impacts des projets italiens sont très peu perçus ; la revue a été l’occasion pour les acteurs de relever cette question. Que comptez-vous faire à ce niveau ?

Il est vrai que la revue a représenté un moment de grande visibilité pour notre coopération, au même titre que tous les évènements que nous organisons conjointement avec le Gouvernement du Sénégal au niveau nation tels que : les journées de la coopération italo-sénégalaises organisées respectivement en 2010 et en 2012 ; les cérémonies de lancement des programmes ; les signatures de nos accords de coopération technique, etc. Le 28 mai 2015 nous avons organisé, en partenariat avec le MFFE et le bureau régional d’ONU-FEMMES, la participation de 30 femmes sénégalaises, représentants de coopératives, GIEs, PME, bénéficiaires de nos programmes, à l’EXPO de Milan dans le cadre d’un séminaire international titré « Femmes qui comptent : dialogue entre la Coopération Italienne et les femmes africaines. Le cas du Sénégal ». L’objectif a consisté à identifier, valoriser et prendre en compte les priorités des femmes sénégalaises dans la définition de nouveaux objectifs du millénaire, ceux de l’Agenda post 2015. Cet évènement a représenté un moment de grande visibilité de notre coopération au niveau national et international.

Il est vrai aussi que la revue a permis de constater qu’au niveau local nous devrions accompagner les ministres sectoriels, auxquels est confié la coordination de programmes, à améliorer leur stratégie de communication en donnant plus de visibilité à l’apport technique et financier de l’Italie. A ce propos, nous avons déjà intégré dans la matrice des recommandations de la revue des dispositions concrètes qui vont dans ce sens et qui devront être mises en œuvre d’ici à décembre 2015. En partenariat avec le ministère des Finances, de l’Economie et du Plan du Sénégal nous suivrons la mise en œuvre de ces recommandations avec beaucoup d’attention.