Tout comme le roi Christophe édifia une forteresse haut perchée, comme patrimoine de force et de noblesse pour son peuple haïtien, Aimé Césaire nous laisse en héritage, son œuvre, toute son œuvre de poète et d’homme politique.
Et tout d’abord, au plus concret, son œuvre de maire et de député : une citoyenneté pour ceux qui n’en avaient pas ; une ville que son action a rendue belle, saine et bonne à vivre ; une île, enfin, attrayante, où l’on vient se réfugier depuis la Dominique ou la Jamaïque.
Mais tout cela, c’est l’héritage très précisément des Antillais.
De quel héritage, donc, parlons-nous, nous qui avons connu Césaire comme ami, comme poète préféré, comme père spirituel ?
Ce patrimoine – car c’en est un – n’est pas aisément définissable. Je tenterai d’en dégager quatre aspects de façon très sommaire.

Son œuvre poétique, en premier lieu, est bien une forteresse haut perchée qui offre à qui l’escalade, des trésors de beauté.
Et sans doute est-ce cette richesse, cet éclat, cette valeur esthétique extrême, que l’on appréciera sur les cinq continents et en plusieurs langues.
Certains pensent, à tort, que l’audience internationale de Césaire est due surtout à son action et son engagement politiques.
Ce raisonnement, qui est vrai pour Mandela ou Martin Luther King, ne l’est pas pour notre poète.
Car comme le fait remarquer Guillaume Surrena, c’est bien la densité et la force de ses poèmes qui fait passer le message politique de Césaire, et non sa politique qui mène à ses poèmes.

Sa poésie nous frappe, performante et performatrice, comme la foudre, dit encore Souley Ba. Et c’est bien son impact qui brise notre carapace d’indifférence, notre cuirasse de protection. Sa poésie nous frappe au cœur, qu’on soit noir ou blanc, brun ou jaune.

Cependant, ceux, plus rares, qui se pencheront plus longtemps sur ses textes, les questionnant, les pressant, les creusant pour en extraire toute la sève, toutes les significations, comme le fruit dans la noix ou le miel dans la ruche, ces lecteurs passionnés, ces chercheurs obstinés, que trouveront-ils dans ces poèmes abrupts ?
Et pourquoi s’acharner à les pénétrer, les décoder, s’ils n’en obtenaient nul bénéfice ?

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’une pure satisfaction intellectuelle, comme celle d’avoir résolu un problème arithmétique, ou traduit une version latine, ou déconstruit un roman.
Non, je parle d’un bénéfice d’ordre psychologique assez complexe et pas immédiat : en lisant, relisant, creusant le poème, en épousant le mouvement du poète qui écrit, on arrive à pénétrer ses intentions intimes, ses allusions masquées, ses obsessions récurrentes, ses blocages et ses blessures toujours à vif.
Et son poème devient langage «de l’âme pour l’âme», curieuse image de Rimbaud devenue banale, mais qui, ici, prend soudain tout son sens. Car on perçoit alors à quoi peut vraiment servir l’acte poétique. A quoi il a servi pour Césaire et pourquoi il était essentiel à l’homme d’action, au maire, au député.

Et voici qu’à notre tour, cette poésie de Césaire nous sert d’exutoire et de viatique ; d’expression de nos rages et de nos impatiences ; mais aussi de baume et de nourriture, avec ses «pains de mots» et ses «bonnes oranges toujours accessibles aux soifs longues».
Les poèmes de Césaire, alors, nous aident à vivre. Tout simplement.

L’héritage césairien ne s’arrête pas là.
Il est certain que ses écrits comme sa praxis prônent une politique et, surtout, un type de politicien que beaucoup de pays souhaiteraient pour gouverner l’Etat.
Et je ne parle pas que de l’Afrique.

Certes, la situation politique et sociale n’est pas idéale, aux Antilles, elle subit la crise mondiale comme partout ailleurs.
Du moins peut-on affirmer que ce n’est pas Césaire qui a endetté l’Etat français, et qu’il ne cache pas un pactole aux Bahamas ou à Monaco.
Du moins peut-on dire que, honnêtement, il a fait ce qu’il a pu, ce qu’il a cru bon pour ses administrés, qu’il fut un représentant sincère de leurs besoins et de leurs aspirations, qu’il leur a insufflé un nouveau dynamisme, une fierté nouvelle, une identité restaurée. Ce n’est pas rien. C’est même énorme, en vérité !

D’un point de vue philosophique, disons que Césaire demeure pour nous l’exemple d’un homme qui sut rester fidèle à ses principes à travers les tribulations de son existence ; qui sut rester cohérent en dépit de ses contradictions. De toutes façons : «la contradiction est en nous-mêmes», rappelle J.C. Rufin.
Mais surtout, un homme avide de justice sans pardon, et qui se voulut la voix, le témoin, l’avocat d’un peuple sans voix, sans droits, d’une race insultée, humiliée et exploitée depuis des siècles.

La parole de Césaire, son action, sa vision du monde, auront sensiblement modifié notre éthique.
Il aura dessillé nos yeux, corrigé notre regard sur cette race, sur nous-mêmes, sur notre histoire et notre relation avec cette race.

Madame Sitchet écrit, au sujet de Mongo Béti, autre exemple de combattant irréductible : «Il nous a légué le feu».
Ainsi, Césaire nous a légué le feu de Prométhée, le feu inextinguible du volcan Pelé. Et ses poèmes comme ses discours nous transmettent ce feu comme l’allumette au bois sec.
Lorsqu’on les lit, lorsqu’on le lit, lorsqu’on l’a vraiment lu, nous ne sommes plus les mêmes. Vraiment, nous brûlons désormais de sa colère, de sa ferveur.

Durablement réveillé et debout. «Debout sur le pont
Debout dans les cordages
Debout à la boussole
Debout sous les étoiles».
Et nous voilà partis pour ne plus revenir à l’imbécile heureux que nous étions jusque-là, satisfait du meilleur des mondes !
Enfin, sur le sentier ardu et improbable que, dorénavant, nous tracerons au jour le jour. Césaire nous accompagnera avec sa patience mais aussi son intransigeance extra-lucide :
Frères noirs, frères du Tiers-Monde, «je ne ferai pas avec le Monde, la paix sur votre dos».
Lylian Kesteloot