Cela fait bien deux ou trois ans que je n’ai pas lu Cavanna, du moins dans ses écrits journalistiques (dans Charlie Hebdo), car je n’ai plus les moyens de suivre ces messieurs dans l’embourgeoisement de leur hebdo, passé brusquement de 900 F à … 3900 F ! Et à mes âge et situation, je ne peux m’offrir le luxe de tenter de le voler, comme ils y encourageaient autrefois leurs lecteurs («Si vous ne pouvez pas acheter ce numéro, volez- le !»).

Tout cela pour dire que cela fait assez longtemps que j’ai arrêté de lire Charlie Hebdo, et donc François Cavanna qui vient de s’éteindre à l’âge canonique de 90 ans et plus. Mais, est - ce hasard, je relis, par gourmandise, Les Russkoffs, un des trois ou quatre livres «autobiographiques» où Cavanna nous raconte sa vie et la vie des Français et des Européens du XXe siècle. Tous ses ouvrages sont de vrais régals pour qui sait lire, je veux dire lire la transcription, en mots du réel, de la vie des petites gens, en temps de paix comme en temps de guerre. Les Russkoffs, Maria, Les Ritals, Bête et méchant. Et des réflexions sur l’humanité : L’Aurore de l’humanité, et quelques autres titres moins innocents. Et le singe devint con, … Et   bien évidemment les chroniques hebdomadaires … Le survivant de la fine équipe des années 1970, celle du Square Montolon, qu’il constituait avec le Professeur Choron, Delteil de Ton, Wolinski, Reiser, Topor, Siné, Willem et quelques autres dont le nom m’échappe, mais qui tous, chaque semaine, illuminaient mes week - ends.

Avec Cavanna, c’est vraiment la fin d’une époque, et je regrette seulement qu’il soit mort avec la douleur de la séparation stupide survenue, à cause de la grande querelle occidentalo - islamique sur les caricatures du prophète Mohammed, entre Siné et un directeur ouvertement partisan, d’où le départ du génial caricaturiste.

François Cavanna aura été un humaniste de son temps, je veux dire ayant vécu les horreurs de son siècle, les camps de travail de la IIe Guerre mondiale, le dénuement de l’après - guerre, les Trente glorieuses de la Reconstruction, les luttes anti - coloniales et les manifestations contre la guerre du Vietnam, Mai 1968, l’aventure du Larzac, la chute du Mur de Berlin en 1989 et la «fin» du communisme en URSS et en Europe de l’Est … De tout cela, il s’est fait une opinion désabusée sur l’Humanité et son infinie capacité de cruautés exercées sur une grande partie d’elle - même par une infime partie de chefs, de puissants, de développés. Mais, en même temps, malgré tout, il a gardé chevillés au corps l’amour pour l’Homme et l’espérance naïve de le voir changer un jour, prendre conscience de ses aptitudes réelles à créer sur cette terre, et sans nul utopisme, le royaume d’Amour et de Paix auquel ses écrits, même les plus noirs, même les plus désespérants, ne cessent de faire rêver.

Un humaniste, un être naïf, un pur, un juste (un juste selon une compréhension post -  nazisme et post - holocauste, qui prend en charge l’homme et non telle ou telle partie de l’humanité), voilà ce qu’a été Cavanna. On fera beaucoup cas de l’aventure Hara - Kiri, de l’humour «bête et méchant». On aura sans doute raison, mais on n’aura pas ainsi saisi et cerné l’essentiel de l’homme, lequel est, j’en suis convaincu, au - delà des formes qu’il a pu prendre (un style, une vision du monde, un discours direct et dépouillé, tel qu’on n’en avait plus vu en France depuis les Allais et les Guitry, les Feydeau et les Tristan Bernard, qui fait rire dans le malheur, du malheur des autres et de soi - même, d’un rire jaune et plein de mauvaise conscience), l’expression désespérée d’un homme bon et qui souffre de voir ses contemporains si peu capables de discernement, et qui leur dit :  «M… !, tant pis, nous allons tous crever, la g… ouverte, et ce sera bien fait pour vous, na !». Certes, il y avait de l’absurde dans son écriture, dans ses idées, mais là il était loin d’égaler Choron, et en matière d’imagination débridée, de fantaisie, Delteil De Ton le battait nettement. Ses planches étaient plutôt figuratives. Là où il excellait, c’était dans l’art d’exalter la vie, sa vie (depuis l’enfance de Nogent- sur- Marne, entre ses père et mère, paysans italiens simples et fiers immigrés en France et restés piémontais dans l’âme et dans le verbe), jusqu’à la fin de la Guerre, avec des mots simples, ceux de tous les jours, mais qui portent, qui vous touchent et vous émeuvent, vous mettent en empathie avec lui.

Il est parti après son alter ego, Mouna Aguigui et, le croira- t- on, son autre «frère» l’Abbé Pierre. Car, Cavanna, pour moi, fut un saint, un saint laïc !

Le lecteur de Bête et méchant et de 4, Square Montolon sait que Cavanna a créé et porté à bout de bras Hara - Kiri puis Charlie Hebdo. Je doute que cet hebdo lui survive longtemps, ou en tout cas, pas avec le ton et la saveur qu’il a su lui donner. L’épisode des caricatures du prophète de l’Islam, avec les excommunications subséquentes, et le départ définitif de la plupart des fondateurs, tout cela fait que ces revues (Hara - Kiri jusqu’en 1970, interdit après le titre sur le «Bal tragique» censé avoir fait un mort à Colombey - les - deux - églises, après celui, plus réel et tragique, de Saint - Laurent - du - Pont où périrent des dizaines de jeunes, puis Charlie Hebdo depuis 1970 - 1971) s’inscrivent dans un temps, dans une époque définitivement révolus, et doivent disparaître comme d’autres avant elles. Ainsi va la vie.

Merci, en tout cas, François, pour les franches tranches de rigolades hebdomadaires …

Un étudiant lecteur de 1970, bien vieilli, et devenu depuis un professeur titulaire d’université, c’est-à-dire un de ces C… dont tu t’es tant gaussé !

Professeur Amadou LY

Faculté des Lettres et Sciences humaines

UCAD de Dakar

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