Que les choses soient bien claires. Ce texte n’est pas juste une lâche diatribe de plus en soutien aux africains qui vitupèrent que c’est la faute aux autres. Faisant des occidentaux les auteurs de tous leurs malheurs, il suggère plutôt une compréhension des drames de notre temps. Autant pour la question migratoire en elle-même, la responsabilité des milliers de morts en méditerranée est collatérale et partagée, sauf que le discours du Nord sera légitime tant que l’Union Africaine sera muette.

En réalité, la migration n’est pas une nouveauté pour les êtres vivants. Depuis leur création, les animaux migrent en forêt et en zone aquatique selon les saisons et les crises. La saison des noyades est venue mettre un point d’orgue sur l’exode humain qu’on refuse de prévenir et de solutionner de part et d’autres, juste pour le plaisir de disposer des plus forts contre les plus faibles. Il n’est pas superflu d’indiquer à l’attention des mémoires infidèles qu’avant 1910, plus de 10 millions d’Italiens émigrèrent vers l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay où la main-d’œuvre manquait fortement après l’abolition de l’esclavage. Des gouvernements d’Amérique latine lancèrent des campagnes et des offres d’emplois en faveur d’immigrés européens écrasés par le chômage. Les Etats Unis ont accueilli plus de la moitié des 60 millions d’Européens qui ont émigré au début du 19ème siècle et les Britanniques, plus de 11,4 millions, étaient les plus nombreux à partir, suivis des Irlandais, des Espagnols, des Portugais, des Allemands, des Hollandais et même des Français. Des millions d’immigrants se sont bousculés sur l’île d’Ellis Island vers le port de New York où le Président Harrison créa le premier service fédéral d’immigration aux Etats Unis.

Une fois que cela est dit, il faut évidemment ajouter que les immigrés ne sont pas toujours la misère du monde que l’Europe crie partout qu’elle accueille. Non et trois fois non, parce qu’ils sont des millions à travailler en Europe et à payer des impôts, à consigner des cotisations sociale toute leur vie, sans possibilité de les transférer un jour dans leur pays d’origine. Ils ne se comptent même plus, ceux des africains qui dispensent la connaissance et le talent entre les universités et les milieux industriels sans susciter la moindre convention ou un minimum de statistique officielle. Ceux là, ceux qui enrichissent les puissances européennes, sont les bienvenus mais leurs parents, amis et connaissances qui choisissent de gagner leur vie en Europe par la classe ouvrière échouent sur les rives comme d’une pauvreté rebutante que même la mer rejette. Ils font l’objet des « morts kilométriques » dans les rédactions, c’est-à-dire ceux qui meurent au loin en nombre et sans commune importance avec le minimum tragique autour de nous. Et donc, ils font moins le scoop dans le jargon journalistique. D’ailleurs on ne les pleure presque pas. L’Union Africaine, expression accomplie de la honte des indépendances sur le continent, n’est pas plus diserte en l’espèce que sur la sanguinaire africaphobie sud-africaine.

Sinon le Burundais Nkurunziza aurait l’élégance de respecter le terme de son mandat sans se s’y voir contraint par la rue et l’effusion de sang. C’est l’Afrique. La fibre africaniste qui nous reste est empruntée à une écrivaine de poigne qui ne s’est pas embarrassé de styles pour dire sur un plateau de télévision française le 24 Avril dernier que si les morts sur la plage étaient des blancs, la terre entière aurait tremblé. Souvenez vous des 12 morts de Charlie Hebdo. Devant un interlocuteur à la bouche grand’ouverte et les yeux remplis d’hébétude, la sénégalaise Fatou Diome, puisqu’il s’agit d’elle, n’y est pas allée par quatre chemins pour noter que les victimes sont « des noirs et des arabes, eux quand ils meurent, ça coûte moins cher ». La vérité dit-elle, est que si l’Europe était victime d’une attaque, elle prendrait les dispositions nécessaires avec toutes ses économies de puissance et son armée. L’auteur du « ventre mou de l’Occident » constate la théorie du laisser mourir qui arrangent les « hypocrites » d’Europe.

Dans une interview sur la chaîne française RTL la même semaine, l’ex chef de la diplomatie française Bernard Kouchner soutenait que l’Europe lui fait honte, qu’on devrait secourir ceux qui se noient mais pas pour les amener en Europe. C’est à croire qu’une guerre est ouverte contre les migrants. Elle est pourtant inutile. Après le drame de Lampedusa, l’Union Européenne affirmait que l’agence de surveillance des frontières européennes Frontex avait sauvé 16.000 vies en Méditerranée ces deux dernières années. Mesquin. Les experts et les moyens navals et aériens font encore défaut dans cette structure dont le budget a baissé de 118 à 85 millions d’euros entre 2011 et 2013. Elle se plaît dans un intérêt symbolique et un discours qui consistent selon l’écrivaine Claire Rodier du réseau Migreurope, à soutenir que l’Europe ne se laissera pas envahir. Doublée depuis 2011 par Eurosur, un programme destiné à améliorer la coordination entre les Etats membres pour mieux «pister, identifier et secourir» les navires chargés de migrants en danger, Frontex est aussi accusée à raison par Migreurop de participer à une «logique sécuritaire» qui causerait la mort de milliers de migrants chaque année. Faut-il rappeler que si des Syriens en fuite tentent, au risque de leur vie, la traversée de la Méditerranée, c’est parce que les pays membres de l’UE refusent de leur délivrer les visas qui leur permettraient de venir légalement demander asile en Europe?

L’Europe tente donc de dissuader les migrants oubliant vite que beaucoup préfèrent comme eux au 19ème siècle, la mort physique à la mort sociale. Leur vie ne vaut rien comparée à la survie et du coup, il en tombera mille cette semaine, trois mille embarqueront la semaine d’après pour la même destination, surtout s’il n’y a plus aucun Kadhafi sur ce continent. Soutenant Sarkozy, le philosophe Bernard-Henri Lévy affirme qu’ « il vaut mieux tous ces drames que cette espèce de chape de plomb qui pesait sur les Libyens » et dont les Européens les auraient débarrassés. Seulement, il a vite oublié comme dirait Fatou Diome que plus personne ne restera seul dans sa forteresse. L’Europe ne sera plus jamais opulente et tranquille tant qu’il y’aura des carences ailleurs, dans cette société de mondialisation où dit-elle, « l’indien gagne sa vie à Dakar, le Dakarois gagne sa vie à New York et le Brésilien à Libreville, et que ça leur plaise ou non, c’est irréversible. » Le monde entier est contraint de trouver des solutions collectives pour que les uns n’aient pas à traîner les autres comme de gros boulets à leurs pieds. C’est malheureusement ce qui advient de cette Europe de toutes les prétentions, qui ne comprend pas qu’ « on sera riche ensemble ou alors on va se noyer tous ensemble ».

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