Fondateur et PDG de l’Institut africain de finance islamique (AIIF),  M. Lamine Mbacké est un fervent défenseur de la finance islamique, nouveau secteur dont il dit qu’il est né comme « une alternative crédible à la finance capitaliste actuelle, à l’origine de la crise économique de 2008 et qui vaut aujourd’hui 1 500 milliards de dollars ».  M. Mbacké est un ancien Directeur des PME et du Cash Management de Citibank. Il est par ailleurs titulaire d’une maîtrise de mathématiques et d’un troisième cycle de management de Lyon en France, en plus d’un MBA de Old Dominion University de la Virginie aux USA et du Diplôme Supérieur de Finance Islamique du centre BIBF de Bahrein. Co-organisateur du Forum International de la Finance Islamique pour l’Afrique de l’Ouest (en 2010, 2011 et 2013 à Dakar) et dont l’édition 2014 pour toute l’Afrique se tiendra en octobre à Dubai, il estime qu’avec ses projets d’infrastructures, le Sénégal peut devenir un hub de la finance islamique.

Le Sénégal vient de lancer son premier Sukuk. Comment l’avez-vous accueilli,  vous qui avez tenu le même discours depuis des années pour un tel recours afin de financer le développement ?

L’émission d’un Sukuk était l’une des résolutions du Gouvernement sénégalais à l’issue du 1er Forum International de la Finance Islamique dans l’UEMOA que l’Institut Africain de la Finance Islamique que je dirige a organisé en partenariat ave le ministre de l’Economie et des Finances en janvier 2010. Cette émission était prévue en 2012 puis retardée à cause des élections de 2012.
Je pense qu’il vient à son heure car la plupart des experts de la finance islamique, surtout du monde anglophone, voyaient le Sénégal comme un potentiel eldorado en tant que destination des investissements islamiques, du fait de sa forte population musulmane, de son statut de pays en voie d’émergence avec un gap infrastructurel énorme à remplir impliquant ainsi d’intéressants retours sur investissements potentiels.
Avec l’organisation de 3 grands forums (en 2010, 2011 et 2013) regroupant les sommités de la Finance islamique du monde ainsi que l’ensemble du secteur public et privé de la sous région, avec la formation de plus de 700 professionnels de la Finance dans le Sénégal et la sous région (Mauritanie, Niger, Gambie, Togo, etc.… ), je pense pouvoir affirmer que l’AIIF a joué un rôle de pionnier dans ce domaine et a grandement permis de positionner notre pays comme un hub de la finance islamique, terme que j’ai été le premier à prononcer lors du lancement de notre forum de 2010. Vu mon expérience avec la Malaisie, Bahreïn et Londres, j’ai fait preuve de beaucoup d’impatience par rapport à la vitesse de mise en place de cette industrie dans notre pays. Aujourd’hui, je suis satisfait de voir qu’enfin la machine est mise en branle, bien qu’il y toujours une meilleure méthode pour le faire.

Le Sénégal a réajusté son Code général des impôts, sans aller au fond des choses. Quelles sont les mesures les plus urgentes  à prendre du point de vue de la législation ?

Je pense que le BID a financé pour le compte du Sénégal une étude commanditée par le ministère des Finances pour adapter la réglementation bancaire au système financier islamique au lendemain de notre premier Forum. Hélas, l’AIIF a reçu l’information par l’intermédiaire de partenaires français. Quand nous avions contacté la DMC, ils nous ont informés que nous n’étions pas short listés et que de toute façon il était trop tard pour nous permettre de participer à l’appel d’offre. Par ailleurs la DMC a refusé de nous inviter lors de la présentation des résultats de l’étude. A ce jour, on attend de voir l’impact réel des résultats de cette étude confiée à des cabinets franco-britanniques (l’IFAAS –ndlr) en faisant fi de l’expertise locale. Apparemment il n y a pas eu d’impact considérable. De la même manière, en partenariat avec M. Anouar Hassoune, l’AIIF a soumis en 2012 au Ministère des Finances, une proposition en vue de conseiller le gouvernement sur la mise en place d’un Sukuk. A ce jour notre demande est restée lettre morte. Finalement, c’est le cabinet anglais IFC (Islamic Finance Council) avec lequel nous avons signé un accord de partenariat depuis 2010 qui a aidé le gouvernement britannique, Ecossais et Nigérian à la mise en place des changements effectifs nécessaires pour une règlementation bancaire conforme à la finance islamique, nous avons introduit une offre de services à la BCEAO pour la mise en place d’un Project Management Office (bureau de gestion de projet-ndlr) donnant aux autorités un plan d’action quinquennal pour développer la finance islamique à travers l’UEMOA concernant les banques commerciales, les marchés financiers islamiques, l’assurance islamique, etc. Là aussi, après plusieurs réunions avec la BCEAO, rien n’a bougé. Nos partenaires anglais n’arrivent pas à comprendre les lenteurs au niveau local, vu les opportunités que représentent la Finance Islamique pour nos pays. Aujourd’hui je suis invité à travers le monde par les universités américaines et aux plus grands forums sur la Finance Islamique à travers le monde alors que je n’arrive à faire rien de concret pour mon pays vu une certaine culture des gouvernements et organismes de développement qui n’ont pas l’habitude de favoriser les initiatives privées.

Pour le profane habitué à la finance conventionnelle, quels sont  ces différents  produits islamiques proposés et comment peuvent-ils  s’insérer  de manière harmonieuse dans le système bancaire ?

Je pense que la Banque Islamique du Sénégal dont l’AIIF a formé la quasi totalité du staff est en train de mettre sur le marché des produits de vente comme la Murabahha tout comme des produits basés sur le partenariat comme la Musharakah. Il faut comprendre que si ils sont bien compris par les banquiers et bien mis en place, les produits financiers islamiques sont plus éthiques que ceux dits conventionnels, mais aussi plus rentables aussi bien pour la banque que pour le client. Cependant, du fait d’un manque de formation de qualité, certains produits financiers islamiques ne sont que du conventionnel retourné. Par conséquent ils nuisent aussi bien à la rentabilité qu’à la crédibilité du système financier islamique. Une formation d’experts de qualité reste le principal défi posé par cette industrie aussi bien à Bahreïn, à Londres qu’au Sénégal. Je pense personnellement que le positionnement pour récolter les fruits de cette industrie de plus de 1500 milliards de dollars avec un taux de croissance dépassant les 20% ne peut se faire qu’à travers une masse critique de ressources humaines de qualité.

Au niveau macro, on parle beaucoup des infrastructures en Afrique. Comment pourraient-elles être financées ?

C’est très simple. L’Afrique à un gap infrastructurel énorme vu les exigences de croissance de ses pays. Les investisseurs du Golfe,  une région avec des excédents de financements importants qui avaient jadis comme destination New York, Londres, Paris ou Tokyo, se tournent de plus en plus, depuis un peu plus d’une décennie, vers les marchés émergents. Ceci est logique car les retours sur investissements sont plus juteux et plus influents pour les pays stables. Enfin, le financement des infrastructures pour des pays où tout est à construire peut faire figure d’eldorado pour ces investisseurs (les autres facteurs comme la stabilité politique, le rating, etc., étant bien sûr pris en compte).
Alors à mon avis, c’est à nous d’être proactifs et de créer les conditions d’attractivité pour attirer ces investisseurs. Le 2eme Forum de l’AIIF en 2011 présidé par le Président d’alors, avait dédié un plateau spécial pour le financement des infrastructures par la Finance islamique et les Sukuks. Beaucoup d’investisseurs du golfe s’étaient déplacés sur Dakar suite à notre invitation, certains même étaient venus en Jet privé, ce qui témoigne de l’intérêt qu’ils portent à notre région. L’objectif était bien sûr de faire de Dakar une place financière islamique pour l’Afrique de l’Ouest. Vu les interviews qui m’ont été accordés sur Bloomberg, CCTV News et récemment Euromoney, je peux vous affirmer qu’une partie de ce pari a été réussi par l’AIIF. Le lancement de ce Sukuk par le Ministère des Finances est une excellente chose pour réconforter ce sentiment au niveau des investisseurs internationaux.

Comment la micro finance, victime des taux trop élevés, peut-elle en bénéficier  et quels sont les autres secteurs les mieux indiqués ?

Vous savez la micro-finance était jusqu’à récemment le secteur d’investissement préféré des bailleurs pour plusieurs facteurs : l’accès au crédit des femmes et populations rurales, le taux de remboursement élevés à travers les cautions solidaires et la création de richesse. Hélas, récemment beaucoup d’études ont montré que la plupart des organismes de micro-finance appauvrissaient davantage les populations pour deux raisons principales : le taux d’intérêt très élevé et le cycle d’endettement infernal dont le client était prisonnier et, surtout, avec le recours par ce dernier à plusieurs organismes de financement. C’est là ou la micro-Finance Islamique vient en sauveur pour nos pays car elle conserve les mêmes avantages que la micro-finance classique et en plus n’a pas de taux d’intérêt et ne favorise pas les prêts de consommation. En effet, avec l’exigence d’un actif tangible, les clients ne seront financés que par rapport à une activité. Et la plupart du temps, ils n’ont pas accès au cash mais à l’actif en question, comme par exemple une machine à coudre, où l’institution financière islamique paie directement le fournisseur pour le bénéfice du client. Donc il est plus difficile de rentrer dans un cycle d’endettement.

Comment faire avec des notions difficilement conciliables comme l’assurance-vie ?

La notion d’assurance vie est parfaitement acceptée par l’Islam contrairement aux croyances populaires. « Attache ton chameau d’abord et confie-le à Allah » avait dit le Prophète Muhammad Paix et Salut sur lui à un croyant lui demandant ce qu’il fallait faire entre ces deux options. La notion d’assurance islamique ou Takaful découle du concept de « TA’AWOUN » ou entraide tiré du Coran. C’est un pilier fondamental de la religion musulmane. Cependant, la manière d’opérer l’assurance classique est contraire à l’Islam en ce sens qu’elle utilise, entre autres, le taux d’intérêt (pour l’Islam l’argent n’a pas une valeur intrinsèque et ne peut générer de l’argent qu’en passant par une activité de vente ou de partenariat avec un actif tangible). En utilisant la méthode conforme à l’Islam, le métier d’assurance devient plus équitable, plus loin de la loterie et des calculs de probabilités complexes, mais aussi plus proche de l’investment banking et du partenariat.

Comment combattre les réticences et les lobbies qui ne manqueront pas d’agir?

A l’heure actuelle, Londres se dispute la capitale de la finance islamique mondiale avec Kuala Lumpur et Bahreïn. Entre temps, Christine Lagarde alors ministre Français de l’Economie et des Finances a réussi à donner un coup d’accélérateur à Paris pour la position du numéro 2 en Europe après Londres. Malgré cela, avec l’émission prochaine d’un Sukuk, le Luxembourg est en phase d’être le numéro 2 réel en Europe devant les Français et les Allemands. Alors, dans un monde ou l’Islam hélas est synonyme de terrorisme pour beaucoup de medias occidentaux, le Finance Islamique paradoxalement est le nec le plus ultra, joyau préféré des experts financiers internationaux de New York à Tokyo. En témoigne l’existence du Dow Jones Islamic Index depuis un certain temps. Je suis moi-même invité, régulièrement, par le département MBA de plusieurs universités américaines, tous frais payés, pour exposer les enjeux de la Finance Islamique et comment le pays de l’Oncle Sam peut en profiter.
Je pense qu’il est grand temps que l’on se réveille pour ne pas rater le train de la renaissance africaine, en visant des taux de croissance à deux chiffres et un rush des investisseurs du monde entier vers notre continent, étant convaincu que c’est maintenant le tour de l’Afrique.

Quels messages pour les autorités du Sénégal, de l’Uemoa et les populations ?

Le message que je veux lancer aux autorités de ce pays et de l’UEMOA, c’est d’apprendre à favoriser les initiatives privées comme l’AIIF dans nos pays et de les utiliser pour drainer les fonds islamiques du Golfe. Ensuite, je ne vois pas une éclosion d’une industrie financière islamique dans l’UEMOA sans une formation de masse critique d’experts à même de relever ce défi. Même si, par complexe, on a une préférence pour les experts internationaux, ceux là ne maitrisent ni nos lois, ni nos réalités, au-delà de leur expertise en finance islamique. Il faut que le gouvernement et les organismes comme la BID ou la BIS (qui utilisera ces experts) nous accompagnent dans cette bataille. Nous avons formé encore une fois plus de 700 professionnels dans la sous-région à ce jour et nous comptons démarrer le 1er Exécutive MBA en Finance Islamique de l’Afrique francophone avec plus de 450 heures de cours basés sur des cas pratiques destinés aux professionnels, dès janvier 2015 à Dakar.

Par ailleurs, avec des partenaires des pays du Golfe, la 4eme édition de notre Forum International sur la Finance Islamique pour toute l’Afrique se tiendra inchallah à Dubaï en Octobre 2014. Il sera surtout questions d’investissements directs entre investisseurs potentiels du Golfe et porteurs de projets d’infrastructure et autres  du coté Africain. Il est évident que nous sommes en train de travailler  avec les autorités de notre pays pour que le Plan Sénégal Emergeant y ait une place de choix.