L’employabilité des jeunes diplômés, les filières les plus porteuses, les profils les plus recherchés et les difficultés pour décrocher un premier emploi, sont autant de questions abordées avec Mor Tall Kane. Dans cet entretien, le secrétaire exécutif de la Confédération nationale des employeurs du SENEGAL (CNES) donne un éclairage fécond sur la problématique de l’emploi des diplômés.

Quels sont les secteurs qui offrent aujourd’hui le plus d’emplois ?

Pour faire une cartographie générale de la situation de l’emploi au Sénégal, nous souffrons d’un manque de visibilité et d’informations sur les métiers à pourvoir et les professions à promouvoir. D’un point de vue sectoriel, c’est le secteur des services qui est le plus grand utilisateur de compétences. Tous services confondus, les services commerciaux, le marketing, les nouvelles technologies. Dans les entreprises c’est les services commerciaux, c’est-à-dire les agents commerciaux. Dans l’économie du tourisme, même si ce secteur éprouve quelques difficultés liées à l’environnement ; il y a un potentiel énorme dans le tourisme. Ça, c’est au niveau intermédiaire ou nous constatons qu’il y a beaucoup de demandes. Dans le haut de gamme, les écoles de formations réussissent à placer quelques étudiants.  Les services des nouvelles technologies sont aussi très dynamiques. Mais, c’est plus du micro entreprenariat que des embauches. Il y a beaucoup de création de petites structures par des étudiants qui n’arrivent pas à avoir du travail. Dans les entreprises de manière générale, à part le service commercial il y a quelques compétences très pointues, notamment dans le domaine de la technique. Ce sont des compétences dans le domaine de l’industrie, tout ce qui touche à la production à l’électromécanique, les ouvriers spécialisés. Ces profils sont très recherchés. Si nous arrivons à relever le nouveau de performance de notre industrie en terme de volume d’affaire c’est énormément d’emploi. Le reste concerne le secteur des BTP, un secteur qui était en plein essor, il y a quelques années. Mais dans les années à venir nous allons de plus en plus vers l’auto-emploi. Les étudiants doivent se former pour mieux s’insérer individuellement dans le tissu économique. Toutes les formations devraient contenir un volet management, entreprenariat et auto-emploi. Il faut un relèvement de manière conséquente pour absorber toute la main d’œuvre.

Quels sont les rapports entre les entreprises et les écoles de formation dans la définition du curriculum ?

C’est une chance que nous avons depuis quelques années de faire partie du conseil d’orientation de beaucoup d’écoles de formation. Nous participons à beaucoup de comités d’orientation pédagogiques et académiques. Nous participons à l’élaboration de curricula dans des écoles de formations, des universités publiques comme privées. Il faut savoir que nous avons une floraison d’écoles créées par le privé. Nous sommes conviés pour donner nos points de vue. Nous avons cet échange entre le secteur privé et les écoles de formation pour orienter les formations. Mais aussi pour intervenir en donnant des conférences, même si c’est encore timide. On a beaucoup de cadres du secteur privé qui donnent des cours dans les écoles de formation. De plus en plus, la mayonnaise est en train de prendre. Aujourd’hui, le secteur privé participe de façon non négligeable à l’offre de formation. Dans notre organisation nous avons une section formation avec de très grandes écoles dans le privé catholique et laïc. Il faut dire que les moyens limités de l’État ne lui permettent pas d’assurer l’ensemble de ses obligations en matière de formation. L’État laisse au secteur privé la possibilité de l’accompagner. Il est tout à fait normal que le secteur privé puisse créer des académies et des écoles. Ça nous permet d’offrir des formations et d’utiliser des compétences issues de ces formations.

Est-ce parce qu’il y a inadéquation entre l’offre de formation et les besoins des entreprises ?

Je n’ai jamais été d’accord sur cette assertion bien qu’étant dans le secteur privé. Je crois qu’il faut être beaucoup plus compréhensif et un peu plus lucide. C’est très facile de dire qu’il y a inadéquation de la formation. Ma conviction profonde est qu’il ne peut pas y avoir d’adéquation. C’est un leurre, une illusion. On ne peut pas former chaque étudiant pour un poste, pour un besoin de l’entreprise. L’école forme dans sa grande masse et maintenant la finalisation de la formation appartient à la structure qui accueille. Chaque entreprise a un besoin et des contours d’emploi qu’il faut épouser. Pour épouser un emploi, l’employé doit connaître les besoins, les spécificités et l’histoire de l’entreprise. Maintenant, l’école doit former en ayant un format assez large qui permet une adaptation et une insertion très facile de l’étudiant. Ce qu’on peut exiger c’est que la structure de formation assure un encadrement et donne des compétences qui permettent l’employabilité immédiate. C’est au moment de la mise en activité des connaissances théoriques que l’étudiant fait l’effort pour épouser les contours de l’entreprise. Cela dit, c’est vrai qu’il y a des difficultés, pour le système de formation, d’avoir une vision lui permettant d’avoir un premier formatage des étudiants en termes de savoir et en termes de compétences. Si nous sommes dans l’enseignement général, il est évident que l’entreprise a des besoins beaucoup plus spécifiques et limités que le type d’enseignements donné à l’étudiant. L’entreprise a beaucoup plus besoin de savoirs pratiques. L’enseignement général au niveau de nos pays ne répond pas aux besoins absolus de l’entreprise. L’enseignement technique est déjà très faible, ce qui pose un problème à notre économie qui en a grand besoin. Dans les centres, les plateaux et équipements techniques sont tellement en retard par rapport aux technologies utilisées par les entreprises que quand quelqu’un est formé dans ces instituts-là à l’application, il n’a pas la maîtrise des outils de production. En même temps que nous avons des écoles sclérosées, nous avons des entreprises et des entrepreneurs sclérosés. Des chefs d’entreprises qui ont des domaines de compétences parfois même hors du temps. Il faut avoir le courage de le dire. Vous avez des chefs d’entreprises qui, en même temps qu’ils critiquent la qualité de la formation, ne sont pas en mesure d’épouser l’évolution du savoir dans le domaine de l’entreprenariat. Je vois beaucoup d’étudiants qui ont des formations pointues en management et qui sont rejetés par des chefs d’entreprises. Ces entrepreneurs disent que cela n’a aucune sorte d’utilité, que c’est de la théorie pure.

Y a-t-il des profils qui manquent sur le marché de l’emploi ?

Il y a des domaines où la main-d’œuvre est très faible par rapport aux effectifs demandés. Il faut reconnaître qu’il y a un déficit en termes d’informations aussi bien du côté des étudiants que des employeurs. Le monde du travail évolue par tâtonnements. Il n’y a pas une lisibilité des offres et de la demande. Ceci bloque les entreprises dans leur programmation et les étudiants dans le choix des filières. C’est la raison pour laquelle lors du Forum national sur l’emploi des jeunes, il a été question de mettre en place un observatoire pour recevoir les besoins des entreprises, mais aussi les offres de compétences de la part des étudiants.  Pour ce qui est des profils dans le domaine des BTP dans les segments les plus bas on n’en a pas. Il y a des domaines qu’il faut explorer dans l’électronique, la mécanique. Aussi faut-ilavoir l’honnêteté d’adresser une critique aux employeurs eux-mêmes et ne pas se focaliser que sur les profils.  La critique c’est que le secteur privé ouvre très difficilement ses portes aux étudiants pour pouvoir au moins se familiariser avec l’environnement de l’entreprise. Je pense que quand on critique les profils proposés par les étudiants, le premier réflexe aurait été d’ouvrir son entreprise pour que les étudiants puissent venir s’informer et s’immerger dans ce milieu. On ne peut pas reprocher à l’éducation de ne pas proposer les compétences adéquates si nous-mêmes nous fermons nos portes. Pour éviter tout cela, comme je l’ai souligné tantôt, il faut que les jeunes se tournent vers l’auto emploi.

C’est quoi les métiers d’avenir ?

Y a des choses intéressantes qui pourraient voir le jour à travers l’entreprenariat. Le grand secteur de l’agroalimentaire surtout. C’est un domaine à haut potentiel parce que jusqu’ici on s’est beaucoup concentré sur la production agricole. Hors le potentiel en termes d’emploi n’est pas totalement exploité. Les métiers d’avenir se trouverons peut être dans la transformation agricole. C’est là ou c’est important pour les futures diplômés de s’orienter vers des compétences qui vont dans le sens de la transformation et la valorisation des produits agricoles. L’ensemble du domaine agroalimentaire est un réservoir immense ; à la fois pour l’auto emploi mais aussi pour les emplois qui seront proposés par les entrepreneurs qui évoluent dans ce domaine. Ensuite nous avons le domaine des nouvelles technologies tout ce qui est soft et autres secteurs assimilés. De toutes les façons, dans tous les pays du monde, c’est un secteur d’avenir parce que c’est un secteur du savoir. Un savoir renouvelé assez fréquemment d’ailleurs. Il faut que les étudiants commencent à s’orienter vers tout ce qui est économie du savoir. Sans oublier l’économie verte qui constitue aussi un secteur d’avenir. C’est-à-dire tout ce qui est lié à l’environnement. Transformation des déchets, recyclage, traitement des ordures. C’est des métiers dus aux exigences de développement d’une société de consommation. Il faut consommer et veiller sur l’environnement en même temps. Il y a des milliers d’emplois qu’il est possible de créer dans ce secteur. Maintenant, il faut des formations ciblées dans le domaine de l’enseignement et une meilleure orientation pour accompagner l’émergence de ces métiers. Enfin de manière beaucoup plus faible mais qui constituent des poches ou on peut avoir des niches d’emplois, c’est l’industrie. Notamment tout ce qui est technique, technologie de pointe. Dans les BTP c’est surtout les segments intermédiaires. On a des architectes, des ingénieurs mais ou peut t’on trouver des maçons formés ? Y’en a pas. C’est juste des gens qui se débrouillent. Voila de façon ramassée quelques secteurs qu’il faut explorer.

Dossier réalisé par Harouna NIANG & Baye Makébé SARR