Momar Samb, leader du RTA-S/Péncoo Réew : «Pour une démocratie participative, nous devons rendre plus multicolores les collectivités locales»

Le leader du Rassemblement des Travailleurs Africains du Sénégal fustige les manœuvres de l’APR lors de la confection des listes pour les locales avec pour conséquence des divergences profondes au sein de Bennoo bokk yaakaar. Momar Sambe invite le président de la République à s’appuyer sur ses alliés pour combattre Abdoulaye Wade, qui n’a pour ambition que de libérer son fils.

La Gazette : Momar Sambe, vous êtes le leader du Rassemblement des Travailleurs Africains du Sénégal (RTA-S/Péncoo Réew), de retour au pays l’ex-chef de l’Etat, Abdoulaye Wade, apporte tension et tentative de déstabilisation, quelle devrait être l’attitude de Macky Sall et du régime en place à son égard ?

Momar Samb : Abdoulaye Wade croit à la pression et à la « rue-politique ». Face à un tel homme politique, il faudrait que le Président Macky Sall et son entourage puissent avoir une lecture objective et sereine de ce que Abdoulaye Wade représente. Il ne faudrait pas oublier qu’il fait 34% de l’électorat sénégalais. C’est presque un million de personnes qui ont voté pour lui au premier et au second tour. Il faut rappeler également que même s’il a été largement battu dans le pays, il est resté majoritaire dans les régions de Kédougou (56%) et Sédhiou (60%) et a fait entre 40 et 48% à Kaffrine, Louga, Tamba, Kolda, Diourbel, Ziguinchor. Je pense qu’il est important qu’on ait une appréciation fine de ce qu’est Abdoulaye Wade, politiquement. Se rappeler son histoire politique, sa trajectoire, mais aussi ce qu’il représente en termes de force sociale. Abdoulaye Wade a un butin de guerre. Récemment, on a suivi ses sorties contre des gens qui l’ont accompagné quand il était au pouvoir et à qui il reproche de lui avoir subtilisé des milliards. De l’argent qui serait dans d’autres banques que celles africaines et sénégalaises. Cet indicateur, en plus de ce que la traque des biens mal acquis a révélé chez Aïda Diongue et de Karim, permet de dire sans se tromper qu’il a certainement un butin de guerre, si je peux l’appeler ainsi, se chiffrant par milliards. Je pense qu’un homme de cette trempe mérite une attention particulière en termes de traitement. Et lui-même ne se gêne pas de dire qu’il vient faire de la politique. Je dois rappeler, pour l’histoire, l’affaire des policiers des Allées du centenaire, l’affaire Me Sèye, les voitures piégées, l’attentat contre Talla Sylla et d’autres types d’actions comme l’utilisation de nervis pour intimider des leaders politiques ou attenter à leur sécurité ou à leur intégrité physique. Ces faits doivent nous permettre, permettre au chef de l’Etat, aux partis politiques de Bennoo Bokk Yaakaar et aux alliés, de comprendre que la vigilance est nécessaire vis-à-vis de Abdoulaye Wade. Par rapport à tout cela, le mal qu’il faut combattre ce n’est pas seulement la personne de Wade, mais le Wadisme. C’est-à-dire son orientation politique, ses pratiques et ses valeurs politiques qui n’excluent pas la violence et la corruption. Lui-même aimait à dire que tout individu a un prix et que la politique c’est la ruse. Il ne se gêne devant rien et aucun scrupule ne l’arrête, à mon avis. Un homme comme ça que certains qualifient de machiavélique, il faut le traiter, en toute objectivité, comme ce qu’il est, pour préserver la sécurité, la paix et la stabilité du pays. Et le faire à partir des normes républicaines uniquement et exclusivement. Pour le président Macky Sall, comprendre cela, c’est comprendre qu’il a besoin des forces alliées autour d’une politique déterminée qui doit être continuée et cela demande qu’il se dote de moyens politiques idoines. Le premier moyen politique fondamental est un accord politique concerté entre les alliés, un partage des orientations politiques comme c’était le cas, avant même le premier tour. Autour de ces valeurs et de cette politique il peut agréger toutes les forces qui, véritablement, ne se sont pas mobilisées contre une personne mais plutôt contre un système pour traverser la phase de transition nécessaire. Une phase de nettoiement, de curage des déchets laissés par Wade et ses écuries. Et ça, ce n’est pas seulement au niveau économique, mais aussi social, culturel et moral. C’est cela qui nous permettra d’éradiquer le wadisme.

Par rapport à son statut d’ancien chef d’éta, Abdoulaye Wade peut-il encore valablement et raisonnablement porter ce manteau d’opposant, particulièrement de rue ?

On ne l’aurait pas pensé pour quelqu’un d’autre, mais Abdoulaye Wade n’est pas dans la normalité ou dans les normes classiques comme Abdou Diouf et Senghor. Rappelez-vous qu’il voulait avoir un troisième mandat après avoir théorisé dans l’opposition la nécessité de l’alternance et celle de la limitation des mandats à deux. Devant un tel phénomène, un tel monstre politique, il faut comprendre qu’il ne va pas lâcher le morceau. Du reste et de surcroît, son fils est en prison et les charges semblent très fortes ou avérées par rapport à ce que les gens en savent et qui constitue un danger pour lui et son fils. D’abord cette dimension du mentor, parce qu’il n’est pas seulement le père mais plutôt le parrain. Comme dans la mafia. Dès lors, l’on comprend aisément toute la charge qu’il va donner à cet engagement même si d’aucun le considèrent comme un dernier baroud d’honneur. C’est pourquoi, même ce que j’appelle des manœuvres médiatiques pour titiller la fibre sentimentale des Sénégalais participe de cela. Je pense que cela doit amener le pouvoir à prendre conscience de ce qu’est Abdoulaye Wade. Son départ a été le résultat d’une mobilisation populaire. Donc, le combat pour le défaire de manière durable et définitive nécessite cette même mobilisation populaire. A mon avis, il ne faut pas tomber dans la naïveté ou cette sorte d’arrogance politique qui prend quelquefois les hommes politiques qui parviennent au pouvoir sans savoir pourquoi ils sont là. Cela, à mon avis, est un mal. Il faut que les forces au pouvoir prennent la pleine mesure du danger que représente Abdoulaye Wade. Même si l’on ne considérait pas les aspects politiques mais simplement les aspects moraux, il faut rappeler comment la mentalité  des citoyens, le caractère et/ou la culture des Sénégalais ont été malmenés par le Wadisme ; comment la corruption a été élevée au rang d’option politique. Tout cela doit être soupesé, maîtrisé, pour l’intérêt national, la durabilité de la stabilité sans laquelle on ne peut se développer et parler d’émergence. C’est pourquoi je lance un appel solennel à la vigilance, à l’organisation et à la mobilisation des forces de progrès, alliées dans BBY et en dehors, pour poursuivre ce qui a été mis en place en termes de jalons pour construire une alternative pour se défaire de Wade.

«Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’on n’aurait pas dû mobiliser les forces de l’ordre»

Donc Wade est un danger pour le Sénégal ?

Pour moi, c’est clair : il est un danger, la meilleure manière d’y faire face c’est la manière politique sur ce terrain-là, en s’appuyant sur les forces vives de la nation. Tous les chefs religieux qu’il est allé voir lui ont dit qu’il faut la paix et la stabilité. Tout le monde en a besoin parce que pendant douze ans, Wade nous a pompé l’air et il veut continuer à le faire. Je crois qu’il est de la responsabilité de l’Etat et des hommes d’Etat qui accompagnent Macky Sall d’en avoir une conscience pleine et entière. Rien n’est sacré pour Abdoulaye Wade. C’est quelqu’un qui n’hésite pas à protéger l’assassin, le criminel, le voleur. Moi, je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’on n’aurait pas dû mobiliser les forces de l’ordre lors de son retour. Il faut protéger la République. La liberté d’individus particuliers ne doit pas prévaloir sur celle de la nation. Connaître Wade, c’est créer les conditions les meilleures et mettre les meilleurs dispositifs pour prévenir toute situation de violence, de subversion. Mieux vaut prévenir que guérir.

Le pouvoir doit-il dialoguer avec Abdoulaye Wade ?

C’est ce qu’il veut. Et à la limite, c’est cela qui transparaît dans son discours. Il fait pression pour que les gens discutent avec lui, pour que son fils soit libéré ainsi que ses compagnons détenus. Le pouvoir ne doit pas tomber dans ce piège. Force doit rester à la loi. Si on dit qu’on veut procéder à des ruptures, l’Etat doit laisser la justice faire son travail dans ce cadre et il faut éviter la répétition de ce que lui-même a eu à faire en mettant son ancien Premier ministre Idrissa Seck en prison, en essayant de négocier avec lui pour lui faire signer des protocoles afin qu’il s’engage à donner 07 milliards. Il ne faut pas engager l’Etat dans ce marchandage. Il ne sera pas pardonné à Macky Sall de s’engager dans un tel processus.

Alors il ne faut pas dialoguer avec Wade mais lui semble surfer sur le mécontentement des Sénégalais. Quelle doit être concrètement la réponse de l’Etat ?

Mais justement ça, c’est un autre volet des dispositions politiques, du courage politique et de la volonté politique, que le pouvoir en place doit prendre. C’est-à-dire que c’est là où Wade peut s’aménager une plus grande marge de manœuvre pour asseoir les bases sociales d’un rebondissement.

Il  ne se gêne pas ?

Il ne va pas se gêner du tout, parce qu’il va utiliser toutes les possibilités qui s’offrent à lui, quelles qu’elles puissent être. Un petit mécontentement de la plus faible envergure, le plus banal peut être utilisé par Wade. Nous le connaissons pour avoir été ensemble avec lui dans l’opposition. C’est justement cela qui doit amener le Président de la République à aller dans la dynamique dont nous avons parlé tout à l’heure. C’est-à-dire reconsidérer la question, non pas à partir d’une position partisane, mais en termes de mobilisation populaire et en termes de réponse aux préoccupations du peuple. Tout le monde sait le désastre à la fois économique, social et financier dans lequel on se trouvait plongé par Wade et son régime. Il va falloir du temps pour s’en sortir. Et personne ne peut maîtriser le temps que prendra la réalisation de ce projet. Dès lors, il y a des éléments fondamentaux à partir desquels le peuple peut être un allié fondamental, un acteur pour tout dire. Il s’agit des valeurs qui doivent irriguer toutes les politiques en cours. Si le Président de la République se les approprie - et lui-même a eu à dire « la patrie avant le parti » - s’il met aux postes de commande de ses politiques, le patriotisme, la justice sociale, l’éthique, les populations ne pourront pas être diverties ou manipulées par Wade. Ce qu’il a entamé en termes d’investissements dans les régions est une bonne option. On reconnaît en Macky Sall quelqu’un qui est sensible à la question de la justice sociale. L’équilibre territorial est une dynamique qu’il faut poursuivre et approfondir. Mais en même temps on doit être rigoureux et vigilant par rapport aux partisans, alliés et soutiens dans l’accomplissement de ces politiques. C’est dire que l’OFNAC ne suffit pas, il faut prendre des mesures pratiques, concrètes. C’est dans ce processus qu’il peut agréger autour de lui, au-delà des éléments de son parti et de ses alliés, les forces vives de la nation et les forces les plus significatives, tout assoiffées de valeurs positives : patriotisme, justice, égalité, équité, transparence, concertation. Il faut qu’il comprenne cela, car certains alliés comme le Rta-S/Péncoo Réew ne se compromettront jamais sur ces questions. Ils ont œuvré avec les forces progressistes du pays pour lui confier l’espoir de tout un peuple (Bokk Yaakaar). Si le Président de la République arrivait à l’oublier ou à s’en écarter, il est évident que nous et les forces de progrès seront dans l’obligation de dire NON et ce serait dommage pour notre pays, car on ne peut passer tout son temps -historiquement parlant- à corriger des dérives. Et, il faut le reconnaître, le nouveau régime tarde à trouver le chemin de la refondation des institutions. Or, en la matière, les conclusions des Assises nationales consignées dans la Charte de gouvernance démocratique que le Président de la République lui-même a signée, indiquent de la manière la plus limpide la voie à suivre.

«On n’a pas besoin de créer un autre niveau de collectivités locales»

Il reste qu’aujourd’hui la mouvance présidentielle après le dépôt des listes électorales ne semble pas être dans une dynamique normée, c’est presque l’éclatement. Qui va porter le discours que vous portez ?

Nous sommes obligés de faire revenir à la surface cette norme fondamentale de refonder notre société, ses institutions, etc. pour les doter de valeurs positives porteuses de développement et d’humanité. Nous ne pouvons pas y déroger. C’est de notre responsabilité historique en tant que fils de ce pays et de ce peuple. Nous avons tiré la sonnette d’alarme. Rien ne devrait valoir que l’on puisse, pour une quelconque raison, promouvoir un acte III de la décentralisation avec un code électoral qui présente des aspects partisans. C’est tout le contraire de ce qui a été annoncé et à l’opposé de « la patrie avant le parti ». On devrait plutôt être dans une perspective consistant à se dire : « Je ferai mieux que ceux qui m’ont précédé ». Plus de démocratie et plus de participation populaire à l’œuvre de reconstruction nationale.

Vous pensez que tel n’est pas le cas ?

Regardez l’affaire du scrutin pour les villes, d’abord on dit, pour certaines régions comme celle de Dakar, que les départements sont exclus. Concernant la ville, on change de mode de scrutin pour empêcher l’élection de tel citoyen et pour quelle raison ? Va savoir ! Alors que, même si on détient la vérité sur ces questions, en matière politique, c’est le consensus qui doit prévaloir. Je ne parle même pas des actes signés avec la CEDEAO, mais je parle d’éthique politique. Et convoquer l’éthique veut dire que nous, alliés de Bennoo Bokk Yaakaar, au contraire de ceux-là qui ont eu à initier des réformes pour des intérêts partisans en démultipliant les régions et les collectivités locales, allons faire mieux en rationalisant, en étant beaucoup plus cohérents, plus prospectifs et plus justes. Nous allons faire correspondre l’acte que nous posons à plus de démocratie et à une démocratie participative. C’est-à-dire, rendre plus multicolores encore les collectivités locales. Regardez ce qui se passe. Comment peut-on vouloir peindre ceux qui dirigent ces collectivités locales aux couleurs de son parti. C’est simplement incohérent ! Comment peut-on ajouter à l’architecture qui existait un autre niveau de collectivité locale : le département ? On va avoir 42 départements. Regardons d’un peu plus près ce qui risque de se passer. On supprime les régions pour plus de cohérence et de rationalité et on transfère leurs compétences au niveau départemental. Or ce n’est pas un bon niveau de rationalisation, de coordination et de planification qui tient compte de l’espace et des hommes. Qu’est-ce qui va se passer si on les dote d’un budget, en moyenne, de 600 millions par an, cela va donner un peu plus de 25 milliards, ensuite on va devoir financer la construction de toutes les infrastructures nécessaires pour accueillir ce nouvel ordre de collectivités locales. Quel en sera le coût, au finish et pour quels résultats, au moment où la nomenclature budgétaire n’a pas encore été réformée pour les collectivités locales ? Rien ne va changer. C’est grave ! On n’a pas besoin de créer un autre niveau de collectivités locales qui n’a même pas de répondant au plan international, sauf en France. La dynamique générale, aujourd’hui dans le monde, c’est la régionalisation comme niveau le plus pertinent d’harmonisation, de coordination et de planification des collectivités locales, pas la départementalisation.

«La dynamique générale, aujourd’hui dans le monde, c’est la régionalisation comme niveau le plus pertinent d’harmonisation, de coordination et de planification des collectivités locales, pas la départementalisation»

A mon avis, cela n’a aucun intérêt pour le développement économique et social de nos localités. Même en France où l’on a encore conservé les départements, la réflexion est lancée pour supprimer ce niveau de collectivités locales. La réflexion qui surgit est de savoir comment nous inscrire dans une dynamique qui n’a pas cette envergure au plan mondial, qu’on n’a pas expérimentée et qu’on veut généraliser tout de suite. Certains disent que c’est simplement la posture partisane qui est à la base. Si c’est cela, ce n’est pas bon ! De toutes les manières, ce serait un gâchis ! Parce que nous serons obligés dans l’effort de reconstruction de revenir là-dessus. Car après le passage de Macky Sall, le pouvoir à venir sera obligé de poser une alternative d’approfondissement pour encore réformer la réforme. Ce qui va constituer une perte de temps colossale. En Afrique, malheureusement, c’est cela notre mal. On construit et on déconstruit de manière permanente, on réforme, mais on n’applique jamais et on est dans des postures partisanes qui nous font oublier l’essentiel ou nous aveuglent au point qu’on ne voit pas qu’on va dans le mur. On parle de rationalisation et il faut à la vérité reconnaître que Macky a posé des actes symboliques. C’est très bien de rationaliser sur beaucoup de  plans. Mais rationaliser d’un côté et disperser de l’autre revient à annuler toute rationalisation. Ce n’est pas conséquent et cela ne donne pas de sens à l’action entreprise. On a besoin de chambres et de conseillers qui réunissent la crème dans nos localités. C’est possible ! Si l’on veut avoir un fonctionnement optimal et de développement. Que les gens soient représentés en termes de compétences, de capacité à assurer le travail de conseillers, au lieu d’avoir une pléthore de conseillers avec un rendement faible. Regardez la mesure prise aujourd’hui sur la question des langues. On dit maintenant que le chef de la collectivité locale peut ne pas savoir lire et écrire en français. La langue de travail dans toute l’administration c’est le français, même si d’autres ont appris l’arabe ou toute autre langue. Comment peut-on servir un budget et autres documents de gestion en français à quelqu’un qui ne sait pas lire dans cette langue, alors que les conditions et capacités de traduction ne sont pas réunies ? N’est-ce pas créer les conditions d’un blocage. Par rapport à la réalité, on risque d’aboutir à une catastrophe !

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