Quelle politique en matière de migration face à la recrudescence du terrorisme, à Ebola et au changement climatique ? C’est toute la problématique de la gouvernance mondiale de la migration préconisée depuis des décennies, au moment où le trafic des migrants pointe à la 3ème place après le trafic de drogues et des personnes. Car l’un des plus vieux phénomènes du monde est en train de changer de visage avec l’impact attendu de la libéralisation des échanges. Et si le phénomène reste encore incontournable pour des millions de personnes pour des raisons économiques, environnementales ou sécuritaires, on assiste moins à des installations dans des pays riches, une étude de « Sciences humaines » ayant montré que « la moitié des migrants originaires d’un pays pauvre s’installe dans un autre pays pauvre». Alors que de 75 millions de personnes en 1965, on est passé à 200 millions en 2009, selon le PNUD, et à quelque 232 millions de migrants internationaux actuellement selon l’OCDE. Il est à craindre qu’il y aura plus d’un milliard de réfugiés environnementaux en 2050. Un défi pour l’humanité !

Des bateaux échouent, sont abandonnés ou sabordés aux portes de l’Europe, à l’heure où s’opère une prise de conscience autour de la nécessité d’une gouvernance mondiale des migrations. Au même moment, des phénomènes comme le terrorisme, Ebola et autres poussent les partisans de «l’immigration choisie» à redoubler d’ardeur voire malgré la fermeture des frontières. On en oublie souvent le bien-être des déplacés, qui relève pourtant des droits humains. Encore faudrait-il d’abord balayer devant sa porte. En marge d’une célébration de la Journée internationale des migrants le 18 décembre, Mme Ndioro Ndiaye, ancienne vice-présidente de l’Organisation mondiale pour les migrations (OIM) fustigeait « la non disponibilité de données fiables, réalisées par nos propres structures nationales ». On est donc chez nous face à un écran quasi noir sur les migrations internes qui virent souvent au trafic de personnes (enfants mendiants, jeunes domestiques livrées à la prostitution). De l’autre côté, avec des moyens plus adéquats, une étude de l’OCDE* recensait les émigrants Sénégalais de 15 ans et plus, établis sur l’ensemble des territoires de l’OCDE en 2010-2011, comme suit : sur une population totale de 247 800 (soit un taux d’émigration de 3,1%) dont 89 000 femmes (soit un taux d’émigration féminine de 2,2 %), 47 600 avaient la formation supérieure (dont 19 000 femmes, soit des taux d’émigration avec le niveau supérieur de respectivement 14 et de 15,1%). A titre comparatif, avec un taux d’émigration de 9,9 % le Maroc y comptait 2 millions 630 100 ressortissants, alors que les pays les plus proches du classement du Sénégal étaient le Kenya (255 000, soit un taux de 1,1 %) et le Zimbabwe (193 100, soit 2,3 %).Le total Afrique étant de 10 millions 490 400 individus ou un taux de 2,4 %, dont 5 millions 17 100 femmes, pour un taux de 1,8%. Ancienne ministre des affaires sociales, aujourd’hui à la tête du le Réseau francophone pour l’égalité femme-homme, Ndioro Ndiaye prône « la formulation d’une politique nationale et des programmes sectoriels ». Pour elle, le Sénégal serait encore à la traîne derrière le Burkina faso et le Nigéria.

247 800 Sénégalais viventdans l’OCDE

Le Sénégal se classe en effet à un niveau légèrement supérieur au taux mondial estimé à 3%; mais surtout, la fuite des cerveaux y est encore préoccupante. Pourtant le drame des candidats à l’émigration reste le parcours du combattant pour l’obtention du visa. Les échecs conduisant encore sur la vague suicidaire des pirogues ou dans les circuits des passeurs, faisant de ce trafic le troisième derrière le trafic de drogue et celui des armes.

A l’heure où l’OCDE retient que « le nombre total de migrants a augmenté deux fois plus vite pendant la période 2000-10, qu’au cours de la décennie précédente », pour les Subsahariens, les images les plus frappantes resteront sans doute celles des milliers d’Africains s’accrochant à des grillages pour tenter de rallier les territoires espagnols de Ceuta et Mellila, puis, par-delà, l’Europe. Avec le choc des 10 tués en 2005, on s’est rendu compte qu’après la chute du mur de Berlin saluée par le monde entier, d’autres murs ont été érigés un peu partout : « entre les Etats-Unis et le Mexique, l’Union européenne et l’Afrique du Nord, Israël et la Cisjordanie, la Chine et la Corée du Nord, l’Arabie Saoudite et le Yémen, l’Inde et le Pakistan ». Ajoutons-y : entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord, soit une double barrière pour ceux du sud du continent. Quand aux politiques actuelles, elles visent selon les auteurs davantage « à externaliser le contrôle de leurs frontières chez leurs voisins du Sud(Maroc, Libye, Tunisie) en échange d’ incitations financières. Il existe ainsi aux portes de l’Europe plus de 200 centres de rétention, d’hébergement et zones d’attente pour les candidats à l’immigration. Ce qui explique sans doute l’évolution notée par l’OCDE en 2013n selon laquelle «le nombre de migrants internationaux nés dans un pays du Sud et vivant dans un pays du Nord, ou « migration Sud-Nord », était très légèrement inférieur au nombre de migrants nés dans un pays du Sud et vivant dans un pays du Sud, ou « migration Sud-Sud ».

Or, l’érection de murs frontières est jugée inefficace par Wendy Brown*3, de l’université de Berkeley, qui pense que celle-ci « aurait plutôt une fonction identitaire et politique de réactivation du sentiment national, par la distinction entre « nous » et « eux ». Le danger est là ! D’autant que « contrairement aux prédictions des théories traditionnelles du commerce international (Mundell, 1957), la libéralisation des échanges de biens et de services ne remplace pas la mobilité internationale des facteurs de production, travail ou capital », selon le Pr El Mouhoub de l’Université Paris-Daauphine.

Exacerbation du sentiment identitaire

D’après des statistiques de l’ONU, « en 2013, 232 millions de migrants - 3 pour cent de la population mondiale - vivent à l’étranger à travers le monde ». L’institution spécialisée d’ajourer que « les migrations internationales deviennent un élément-clé de la mondialisation et une question centrale sur l’agenda international ». C’est pourquoi l’Unesco développe des programmes plutôt pour « Contribuer à l’intégration sociale et l’inclusion des migrants. Comprendre les défis posés par l’éducation interculturelle, les phénomènes de « fuite » et de « gain » des cerveaux, la mobilité des étudiants; et les dimensions sociales du changement climatique et des migrations ». Dans sa mission pour l’éducation, la culture et la paix, cette institution parle aujourd’hui d’humaniser la migration. Car, tel est le paradoxe : un gain si les migrants qualifiés qui rentrent au pays, une fuite des cerveaux que nombre de pays du sud dénoncent et dont on mesure difficilement l’ampleur. « L’exode des cerveaux (brain drain) a concerné en 2000 plus d’un quart des migrations internationales, soit près de 59 millions de personnes, une augmentation de près d’un tiers en dix ans », selon l’UNESCO (Migrations et sociétés inclusives). Même s’il y a une tendance au ralentissement, alors que « si ouverture il y a, c’est au profit d’une élite très qualifiée de migrants, devenue la cible privilégiée des politiques d’« immigration choisie ». Dont la liste des dispositifs s’allonge: « Green Card » américaine qui a inspiré l’Allemagne (2005), carte française « Compétences et talents » (2006) ou encore « Carte bleue européenne »(2007).

Hécatombes et fermeture des frontières

On retiendra en effet que si les médias ont fait prendre conscience de l’ampleur du phénomène avec les bateaux qui s’échouent ou qu’on saborde aux portes de l’Europe, selon l’agence Fortress Europ, « en quinze ans, plus de 7 180 personnes auraient perdu la vie en tentant de passer ses frontières»*4. Boat people, pirogues, chemins du désert, tout est bon, pourvu qu’on quitte la misère, les zones de conflits ou les terres inondées. Et contrairement à des idées reçues, alors que les migrants sont souvent victimes d’une mauvaise opinion des les pays d’accueil, le phénomène présente des avantages économiques tant pour les pays de départ que pour les pays d’accueil. Pour Mme Ndioro Ndiaye, Présidente de l’Alliance pour la migration, le leadership et le développement (AMLD), « On met beaucoup l’accent sur les points négatifs, mais il faut reconnaître que les migrants constituent bien souvent des créateurs de richesses pour les pays hôtes ». Malheureusement,« on ne sait par exactement quel est « le rapport entre cette production et le Pib parce qu’il n’y a pas de recherche là-dessus », déplore-t-elle. Par ailleurs, il convient de réviser les questions touchant la fuite des cerveaux, si importantes soient-elle pour le Sénégal où le taux d’émigrants avec le niveau supérieur atteint environ 15 %.

« Gains » et « Fuite » de cerveaux

Selon l’UNESCO, la migration présente « une multitude de possibilités pour les individus et les pays concernés. Elle représente pour les gens l’accès à un emploi, l’acquisition de compétences et de qualifications, l’amélioration des conditions de vie. Pour les pays d’origine et de destination, elle est un moteur de croissance et de développement. » Cet impact économique reste en effet le facteur déterminant qui pousse les Etats Africains à considérer leur diaspora comme une « sixième région ». Car ils ont commencé à réviser cette opinion sur cet exode peut « paraître en partie compensé par les transferts de fonds des migrants ». Ils ont été estimés globalement à quelque 308 milliards de dollars (154 000 milliards de FCFA) en 2008, soit trois fois le volume de l’APD. Au Sénégal, on parle de plus 600 milliards par an. L’Unesco estime qu’ils participent dans certains pays jusqu’à 45 % du PIB national et « ont parfois permis à des communautés entières affectées par des guerres, de survivre, comme en Guinée-Bissau ou en Bosnie-Herzégovine ». Mais si les transferts contribuent surtout au développement local (dépenses d’éducation et de santé, électrification), leur impact à long terme dans la création d’emplois reste faible. Puisque limité à la consommation, notamment à l’immobilier, comme dans le Nord du Sénégal *6. Du côté des pays d’accueil, il suffit de citer une étude récente d’économistes du Pnud, où les auteurs, « affirment qu’à moyen terme la croissance démographique liée à l’immigration augmente, selon la même proportion, le PIB par habitant ». Alors que selon eux, en matière de pertes d’emplois, « rien ne démontre l’existence d’un effet d’éviction du marché du travail sur les autochtones ». Sauf au niveau de « certaines catégories de travailleurs peu qualifiés ».

Compte tenu des tendances actuelles et vu que la migration a existé de tout temps et continuera d’exister, il est question de son intégration dans l’agenda du développement de l’après-2015. Au même moment, pendant que l’UNESCO participe activement au Groupe mondial sur la migration (GMM) et au Dialogue de haut niveau qu’organise l’Assemblée générale de l’ONU, Mme Ndioro Ndiaye continue sa croisade pour la formulation d’une politique nationale, tant au Sénégal que dans « tous les pays de la sous-région et de l’Union africaine ».

REFERENCES :

*1) OCDE, Les migrations internationales en chiffres. Contribution conjointe des Nations Unies/DAES et de l’OCDE au Dialogue de haut niveau des Nations Unies sur les migrations et le développement, 3-4 octobre 2013
DIOC 2010/11
www.oecd.org/fr/els/mig/dioc.htm
*2) Catherine Wihtol de Wenden, La Globalisation humaine, Puf, 2009.
*3) Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Les Prairies ordinaires, 2009
*4)Serge Weber, Nouvelle Europe, nouvelles migrations. Frontières, intégration, mondialisation, Le Félin, 2007.
*5) UNESCO, « International Migration and Development: Contributions and Recommendations of the International System », produite pour le Dialogue de haut niveau
*6) Christophe Jaffrelot et Christian Lequesne (dir.), L’Enjeu mondial. Les migrations, Presses de Sciences Po, 2009.