Les paysans ont afflué du côté de Gare Bou Ndaw, à Touba, pour vendre leur récolte d’arachide. Ce haut lieu de commerce des produits du cru a permis à la plupart d’entre eux de vivre un bon Magal, en récoltant un peu d’argent, pour le transport de la famille et la satisfaction des besoins du marabout.

L’ambiance à Gare Bou Ndaw, le marché de l’arachide le jour du Magal, n’était pas folichonne. Le dimanche jour de célébration de l’événement les commerçants ont fait relâche, au grand dam de certains producteurs qui ont rallié tardivement la ville de Touba pour vendre leur récolte, rendre visite à leur marabout et lui remettre leur « adiya » (don). Un devoir, mieux, un sacerdoce pour tout talibé mouride. En faisant un tour à Gare Bou Ndaw, nous avons rencontré plusieurs personnes déboussolées et qui étaient prêtes à vendre leurs sacs d’arachide au plus offrant. Au moment où le prix du kg d’arachide était vendu entre 200 FCFA  -prix officiel- et 225 FCFA, certains étaient prêts à vendre à 190 FCFA, pour peu qu’ils trouvent preneur. Ce qui n’a pas été le cas, car les commerçants s’étaient donné le mot pour faire du jour du Magal un jour férié, ainsi que le président de la République l’a décrété.
Nous sommes à une semaine du grand Magal de Touba. Tout au long de la rue principale dont le bitume est envahi par le sable, s’alignent des boutiques dont la devanture est occupée par de vieilles bascules qui, malgré tout, fonctionnent. Quelques hommes s’occupent, de çi de là, déchargeant des sacs remplis d’arachide pour les peser. L’argent circule à flots. Il passe de main en main avec fébrilité. Les commerçants acheteurs de graine, ayant pignon sur rue, ne sont jamais à court de liquidités pour satisfaire les paysans producteurs d’arachide à toute période de l’année. Ils ont la confiance des institutions financières qui pullulent désormais à Touba, me souffle-t-on. L’un d’eux s’appelle Ibra Ndoye. Tout au fond de son échoppe, adossé à un coffre-fort, il parle peu, occupé qu’il est à surveiller les allers et retours des manœuvres qui entassent les sacs d’arachide dans un coin de son magasin, alors que d’autres pèsent à bout de bras et lui débitent des chiffres. Un paysan passe et, calculette en main, le vieux Ibra fait les comptes puis lui tend une liasse de billets. Le paysan promet de revenir après le Magal. Le vieux lui souhaite bon retour auprès de sa famille et lui dit qu’il ‘attend. Des civilités qui traduisent un relationnel très fort. « On se connaît depuis des années révèle le vieux Ibra, nous avons l’habitude de faire des affaires ». L’homme révèle qu’il lui arrive de dépanner certains paysans en leur avançant de l’argent pour qu’ils règlent des urgences. Est-ce du social ou plutôt un moyen de bien les appâter pour qu’ils lui cèdent leur récolte au prix que lui décidera ? Notre questionnement finit par le lasser et il décide de mettre un terme à la discussion. Lors, il se renferme sur lui-même et devient muet comme une carpe. Les paysans se voient obligés de se rabattre sur eux, particulièrement cette année où les huiliers ne sont pas encore engagés dans « la traite » arachidière à cause d’un différend avec  le Comité national interprofessionnel des semences (Cnia), qui a unilatéralement fixé le prix de l’arachide. 200 FCFA le kg. Impensable, selon les huiliers, qui boudent pour l’heure, alors que l’Etat refuse de subventionner l’arachide. Une situation certes compliquée, mais qui fait l‘affaire des commerçants de Touba.

Les échoppes n’ont pas désempli depuis des semaines à Touba Gare Bou Ndaw. Le marché des produits du cru et l’approche du grand Magal- l’événement religieux le plus significatif pour eux- a été la période de ce rush. De l’aube au coucher du soleil, c’est la ronde des camions gros porteurs et des charrettes. L’arachide, le mil et le maïs sont au cœur des échanges. Cependant, l’arachide est le produit roi. Elle est au cœur des principales transactions. Ici c’est l’omerta. On achète, on vend. On négocie ferme mais presque rien ne perle. « Chacun négocie selon la valeur de son produit, car les qualités sont différentes », me souffle une jeune femme trouvée sur place. L’arachide qui vient du Saloum et de la zone de Tambacounda est très prisée, alors que le Cayor, le Ndiambour et certaines zones du Baol sont de moindre qualité. Mor Ndiaye habite Notto dans la région de Thiès : « La graine d’arachide a perdu de sa valeur depuis des années. Nous la cultivons pour la paille que nous donnons au bétail, mais le poids de la graine est peu significatif », révèle-t-il.  Moussa Sall est venu de Koumpetoun (région de Tambacounda) pour vendre une partie de sa récolte. Nous l’avons trouvé assis sur des sacs remplis d’arachide. Il indique : « J’ai amené 12 sacs pleins ici. Je n’ai pas encore trouvé preneur parce que les commerçants ont fermé boutique aujourd’hui, jour du Magal. Moi, je suis un fervent talibé mouride mais je ne pourrai même pas me rendre auprès de mon « diawrigne » (marabout) parce que je n’ai pas un sou sur moi. Moussa Sall espère que le lendemain du Magal, il vendra son produit pour s’acquitter de ce qu’il considère comme un devoir. Le marabout, je le vois une fois seulement pas an à l’occasion du Magal, mais je ne peux me passer de ses bénédictions », affirme-t-il . Mory Seck lui aussi était venu à Gare Bou Ndaw pour vendre ses arachides. Il a été obligé de faire du « mbapatt » (brader sa récolte) pour avoir un peu d’argent en poche. « Je suis venu des environs de Ndoffane Laghem dans la région de Kaolack. Ma femme et mes enfants m’attendent chez mon marabout. Il me fallait trouver de l’argent pour le transport retour, aussi ai-je vendu mes 3 sacs à 190 FCFA le kg. Je sais bien que le kg est vendu officiellement à 200 FCFA mais il me fallait trouver preneur car j’ai des contraintes ». Le vieux Bathie Ndiaye, quand à lui, témoigne : » C’est une première dans l’histoire du Sénégal, ce fait que l’on célèbre le Magal sans que l’argent circule à travers la campagne. « Traite bi yakhouna. » la campagne de commercialisation des arachides est mal partie.

Magal et commercialisation arachidière
Le courroux de Baye Mass

Mass Diop est doublement furieux. D’un côté on lui interdit d’acheter de l’arachide au prix qu’il offre, en bloquant ses camions et, de l’autre, la Suneor traîne les pieds pour lui payer l’argent qu’elle lui doit, fruit d’une transaction sur son stock de semences d’arachide de l’année dernière. C’est à Missirah dans le département de Kaffrine  que Baye Mass comme on l’appelle familièrement à Touba,  a vu ses camions remplis de sacs d’arachide bloqués. Et il ne comprend pas les motivations de cette interdiction. Que cela provienne des gendarmes ou des douaniers, il conteste ce qu’il considère comme un parti pris. Rien ne peut justifier le geste, selon lui, car la commercialisation de l’arachide est libre depuis l’ère des socialistes. Des informations qu’il a reçues, il ressort qu’on reproche à ses mandataires d’avoir acheté le kilogramme d’arachide en deçà du prix officiel qui est de 200 FCFA. « Nous avons acheté le kg à 180 FCFA à Kayar, mais ailleurs nous avons payé la variété 55 à 225 FCFA. Nous voulons que ceux qui arrêtent nos camions nous disent : voilà l’acte officiel qui vous interdit d’acheter à tel prix. Nous nous conformerons à cela ; dans le cas contraire, que l’on nous laisse opérer tranquillement», martèle-t-il.
Mass Diop fustige d’autre part le comportement de la Suneor, qui ne peut s’auto-exclure de la campagne arachidière car cette denrée est sa raison de d’existence. Revenant sur les conditions d’acquisition de cette société par Abbas Jaber, il insiste « avec perte ou avec un gain, la Suneor doit s’engager».