L’illusion ou le Joker

Depuis plus d’un an, le Sénégal connaît une grande première sur le continent, un fils de Chef d’Etat derrière les barreaux. Karim Wade est sur toutes les lèvres comme d’une vérité diffuse que les doctrines peinent à contenir dans les théories contemporaines de la gestion du pouvoir politique. Pour démêler l’écheveau dans ce polygone complexe, nous noterons deux angles majeurs : les va-tout du premier avocat de la défense Maître Abdoulaye Wade et le mésusage politique que l’administration Sall a fait du dossier depuis de longs mois.

En réalité, toute escalade sur une telle affaire, fut-elle aux forts relents politiques, pendant qu’elle était devant les juges aurait heurté l’éthique républicaine. Déjà que l’indéfendable Karim Wade s’apparentait bien au bandit à col blanc le plus indigeste que la conscience populaire puisse ingurgiter au Sénégal. Même en mettant toute son ingénierie financière à contribution pour retarder la guillotine, le fils de son père n’aurait pas pu défaire la rebutante image du privilégié qui se déplaçait en jet privé aux frais du contribuable dans un pays à l’indice de pauvreté effroyable. Si l’on considère que Macky Sall est un mauvais lecteur du prince de Nicolas Machiavel qui n’a pas su achever ses potentiels adversaires de demain dans l’œuf, il restera en filigrane la maladresse d’un pouvoir en mal de percée populaire qui tentait de donner aux sénégalais quelque chose à se mettre sous la dent. Pourtant, il aurait fallu en finir pour passer à autre chose et ne pas laisser libre cour aux mésinterprétations de la tumultueuse relation qui a prévalu entre le Président Macky Sall et l’illustre accusé. Ce dernier est tout le résumé du départ de Macky Sall du PDS de l’ancien président. Comme nombre d’autres. Une hypothèse populaire de Henri Becque pour ainsi dire que c’est « en vieillissant, qu’on s’aperçoit que la vengeance est encore la forme la plus sûre de la justice ». Non. Loin de là. Karim était l’objet de vengeance de toute la populace abusée à tort ou à raison par un régime bâtisseur qui a pêché en fin de règne, il était déjà condamné et le folklore des procédures n’avait plus qu’à répondre aux attentes de l’opinion.

Les dirigeants sont hélas partis de la maxime de Chamfort selon laquelle « Il y a des siècles où l’opinion publique est la plus mauvaise des opinions », et ont pris tout le temps qui a construit le doute artificiel d’aujourd’hui. Le coup de filet commence à perde des points lorsque l’ordonnance de renvoi ne questionne plus que le tiers de la moitié du montant astronomique offert à la soif de la presse. Le principe du renversement de la charge de la preuve a vite montré ses limites. Les pesanteurs politiques sont entrées en rivalité avec la science du droit, mettant en débat des qualifications pénales portant sur le patrimoine et à éplucher dans un délai record de 6 mois : l’enrichissement illicite. C’est l’histoire d’un présumé brigand en cravate qui aurait pu être poursuivi pour moult autres infractions pénales facilement résolubles si l’on ne craignait pas que le filet fît des excès ou trahît le fond de la rivière. Des noms se sont tirés d’affaires. De plus, la CREI en elle-même, juridiction d’exception par excellence, n’avait pas épuisé le débat des spécialistes. Elle a été créée par une loi du 10 juillet 1981. Mais les dispositions qui en résultent, n’ont pas été reprises par la loi organique sur l’organisation judiciaire du 2 février 1984. Elle aurait été abrogée la même année.

Le président Macky Sall la réhabilite par le décret du 10 mai 2012. Le décret, texte réglementaire émanant de l’exécutif saurait-il redonner vie à une loi abrogée, texte législatif émanant du symbole accompli de la volonté générale ? Sans heurter le parallélisme des formes ? Le Niger dut s’en débarrasser au nom des droits de l’Homme. Il se trouve que la controverse à laquelle la justice sénégalaise aurait été aussi soumise est décrite par un chercheur congolais. Le Pr Flory Numbi conclut que la répression politique est parfois associée à celle des tribunaux d’exception, caractéristique de procédure expéditive, pour un adversaire généralement vaincu d’office et sans aucune garantie de voie de recours. En l’espèce, la maladresse tend finalement à transformer l’ours en agneau vers les urnes de 2017 au point d’animer de stériles causeries partout sous les chaumières.

L’élection fut-elle par défaut, d’un président de consensus pour mettre fin aux vilenies d’Abdoulaye Wade ne saurait prêter à son fils des prétentions à la fonction suprême. Point besoin d’être émoulu de sciences po pour voir comment Abdoulaye Wade utilise le joker d’une candidature artificielle 2 ans avant le scrutin pour influencer le sort judiciaire contre son fils. Malheureusement l’arrogance du pouvoir a fini d’absorber à Karim Wade tout ce qu’il lui restait de l’humilité alors qu’il a pour seul parcours politique sa cuisante défaite à l’élection de la commune de son quartier. La plus petite épreuve électorale qui ne l’a guère empêché d’être promu à la tête d’un ministère à rallonge. Le célèbre ministère « du ciel et de la terre ». Les témoignages sont légions depuis le temps où ce Sénégalais s’est tacitement interdit de parler la langue Wolof. C’est en tout cas un candidat du PDS qui rassemble exactement toutes les caractéristiques visant l’antipathie populaire. Le reste des batailles en termes de mobilisation et de manifestation de rue relève des malices de son père qui aurait certainement quitté la scène si sa famille était enfin rassemblée loin des mailles de la traque des biens mal acquis. Il a, pour ainsi dire, réussi à donner à l’opinion nationale et internationale l’impression que l’administration Sall veut éviter un concurrent en 2017. Or, de quelques changements que justifie aujourd’hui le prisonnier VIP de Rebeuss, le fils de son père n’a de force populaire que celle que lui donnent les errements du régime et les subterfuges actionnés au PDS pour semer le doute. La foule de Pascal est certes folle, mais l’électeur méprisé pourrait ne pas être dupe si tant est qu’on en arriverait vraiment au ridicule des urnes. Parce qu’il y a une morale de fond qui en restera de toute évidence. Rauh dit de la morale « qu’elle est la science des fins, la science de ce que la raison veut invinciblement, la science de l’ordre idéal de la vie. »

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>