Pour la deuxième fois, le Sénégal a célébré le mois de la prévention des risques professionnels (du 2 au 28 avril). Une opportunité pour réfléchir et partager des expériences en matière de prévention. Mais également pour mieux outiller les personnels des structures de santé qui ignorent, pour la plupart, les principes élémentaires de la Santé et la Sécurité au Travail (SST).

i le Sénégal manque de personnels de santé qualifiés, il en souffre davantage en milieu professionnel. «En entreprise, vous êtes en milieu où vous ne voyez pas de vrais malades. Vous vous sentez quelque peu vide et vous demandez si c’est votre place ici. Le plus difficile est que vous ne pouvez pas le dire. On parle de médecine préventive mais ce n’est pas du tout le cas là où je travaille», témoigne Matam Dia Thiam, infirmière dans une société de la place. La jeune infirmière fait pourtant partie des rares privilégiés ayant déjà leur master en SST en poche. Son témoignage est assez illustratif de l’état de la formation des personnels de santé en SST de même que celui de la prise en charge des accidentés de travail. Alors que des milliers d’accidents et de maladies professionnelles surviennent chaque année, le personnel médical reste rare, s’il n’est pas introuvable dans nombre d’entreprises sénégalaises.

170 spécialistes pour environ 26 465 entreprises

En cause : d’abord un ratio très faible. Seuls 170 spécialistes sont en exercice pour environ 26 465 entreprises. Le hiatus entre ce chiffre et les besoins, ne permet point d’espérer une prise en charge minimale en milieu professionnel. «Nos sorties avoisinent entre 160 et 170 par rapport au tissu industriel sénégalais où on retrouve minimum 26 mille employeurs. Le ratio est très faible. Cela doit normalement inciter les pouvoirs publics et les autorités au niveau de la Caisse de sécurité sociale à avoir une orientation vers le renforcement en personnels, en effectifs pour atteindre un minima et corriger ce ratio», insiste Cheikh Makébé Sylla, agent de la Caisse de sécurité au niveau de la direction de la prévention des risques professionnels. Pis, sur ce chiffre de 170, des médecins du travail chôment encore. Pas surprenant alors que notre pays ait enregistré en 2013, 2251 cas d’accidents «déclarés» de travail et de maladies professionnelles.

Aussi, dans nombre d’entreprises sénégalaises les comités d’hygiène et de santé, obligatoire dans toute entreprise comptant 50 employés, sont rarement bien constitués. Ou alors ils ne sont pas opérationnels. «Les comités d’hygiène et de santé sont inopérants. On nous parle de médecine préventive mais il n’y a aucune prévention», peste un autre infirmier d’une grande société nationale. Abondant dans le même sens, des agents de la Caisse de sécurité sociale avouent eux-aussi, ne pas être bien formés à la prévention. Ironique !

«Avant même cela on se rend compte qu’il n’y a pas assez de comités d’hygiène et de santé. Il y a des blocages quelque part. On a eu réfléchir sur ce fait et c’est souvent l’effectif qui pose problème. Dans le tissu industriel, rares sont les entreprises qui atteignent 50 salariés. On a alors mené une réflexion qui consiste à ramener la barre des 50 à 25 salariés. L’autre point que nous avons eu à dénoncer c’est la cooptation et pour cela nous prenons des exemples des pays de la sous région où la cooptation n’est plus de rigueur. On laisse le soin aux travailleurs de désigner leurs membres au niveau du comité d’hygiène et de sécurité», explique Sylla.

Pourtant, à la suite du tragique accident de la Sonacos ayant causé 43 morts et quelque 403 blessés, des Comités d’hygiène et de sécurité ont été institués par le décret N° 94-244 du 07 mars 1994. Si l’installation d’un tel organe a été rendue obligatoire par un décret signé depuis 1994 surtout pour les entreprises qui comptent plus de 50 travailleurs, mais aussi celles qui vivent avec un danger permanent, la mise en place et l’effectivité de ces comités ne sont pas encore une priorité vingt ans après. Ou du moins, si les entreprises se voient contraintes, dans la pratique ce n’est qu’une formalité administrative. Rares sont employés -censés être les destinataires- qui ont aujourd’hui connaissance de cet outil.

Des textes, loin de la réalité

Si dans les textes, l’employeur quelle que soit la taille et le secteur de son entreprise, doit désigner un référent en santé et sécurité au travail, dans la pratique il n’en est encore rien. Les entreprises sans médecins de travail se comptent par milliers.

Pourtant, les spécialistes s’accordent sur le fait que face aux enjeux humains et économiques que représentent la SST, des personnels bien formés sont essentiels voire incontournables pour répondre aux exigences de qualification sur ces questions mais surtout à une prise en charge correcte. Dans un manuel de la prévention des risques destiné aux pays africains, le spécialiste belge Stefan Peters explique que : «la plupart des pays africains disposent d’une réglementation limitée de la sécurité, mais ils ne sont pas capables d’identifier leurs risques. Pour augmenter leur viabilité économique, sociale et écologique, les pays africains profiteraient plus en développant une législation sur la sécurité plus dynamique et ciblée sur la prévention et le maintien».

Autour du thème : «Le renforcement des capacités des structures et sécurité et Santé au Travail et des compétences des acteurs», le mois de la prévention a ainsi servi à sensibiliser des personnels très peu avertis en SST. «Afin de mieux répondre aux exigences de santé et de sécurité au travail, qui se posent en termes d’amélioration de la qualité de vie au travail et d’accroissement de la productivité des entreprises, nous devons privilégier une approche inclusive dans nos actions en milieu de travail, intégrant l’ensemble des composantes de l’entreprise, eu égard aux nouvelles formes d’organisation du travail et au caractère pluridisciplinaire de la sécurité et santé eu travail», préconise aussi Marie Diallo, direction de la prévention des risques professionnels.

Par ailleurs, à cette 19ème édition du mois africain de la prévention, la question du Master de spécialisation en Santé et sécurité au Travail, ouvert à l’université de Dakar, a fait débat. «La formation pour les infirmiers a seulement débuté en 2011. Lorsque le décret 12-58 concernant les services de médecine du travail, sortait en 2010, on n’y avait pas fait allusion parce que qu’à cette époque il n’y avait pas cette formation. Donc il va falloir aujourd’hui définir le profil, pour savoir qui est l’infirmier du travail et quel échelon il doit occuper au niveau de la hiérarchie en entreprise», précise Cheikh Makébé Sylla qui estime qu’il va falloir que les infirmiers eux-mêmes développent leur plaidoyer pour convaincre leurs employeurs de l’importance de la prise en charge afin que ces derniers l’intègrent au niveau de leur plan de formation. «L’Etat a un rôle régalien à jouer au niveau de l’entreprise, la SST est triangulaire il y a l’Etat, l’acteur qui se trouve être le travailleur et l’auteur qui est l’employeur. Ces trois doivent travailler en synergie pour la promotion de la SST. Là où on pourrait solliciter l’Etat c’est sur les avancées surtout en matière de textes législatifs, les comités ne sont installés est ce qu’il ne va pas falloir revoir le décret 94-244, ce sont des questionnements où l’Etat est interpellé pour donner des solutions. C’est un rôle qui revient à l’Etat», ajoute Sylla.

Au sortir de ce mois africain de prévention sur la SST, suggère un responsable du ministère de la Fonction publique, «il faudrait arriver à avoir un bon maillage pour l’installation des comités de santé et d’hygiène et aller vers un système qui soit fonctionnel afin que le Santé et la Sécurité au Travail ne soit plus un vain mot».