Sa stratégie de défense contre les Ape est essentiellement fondée sur les pertes de recettes douanières, qui risqueraient de compromettre la réalisation de programmes sociaux indispensables. Sa détermination ne faiblit pas, même face aux arguments des pro-Ape. Et devant la réalité des options politiques de la Cedeao, Guy Marius Sagna veut mobiliser les masses. Rien que ça… !

Simple question de logique : puisqu’ un Ape a été signé pour la CEDEAO, ne pensez-vous pas que votre combat est terminé ; sinon quel sens lui donnez-vous ?

Il faut dire d’abord que ce sont les gouvernements qui ont signé et pas tous. Il y a encore cinq ou six Etats qui n’ont pas signé. Il faut aussi dire que le processus n’est pas terminé, parce sur les Accords de partenariat économique doivent passer par les parlements nationaux. Donc, le combat n’est pas perdu. Nous pensons que le combat continue et qu’il est encore possible de renverser la tendance.


Renverser la tendance, au sens de revenir en arrière… ?

Absolument. Nous pensons qu’avec une bonne sensibilisation et information des populations sur lesquelles ces APE vont s’abattre de la manière la plus tragique qui soit, en les mobilisant, nous pensons pouvoir faire une pression suffisamment forte pour faire reculer les gouvernements. Nous pensons également, grâce à cette information et à la sensibilisation, convaincre les parlementaires de certains pays comme le Sénégal pour qu’au moment où ces Ape arriveront devant eux, ils puissent les rejeter comme un fameux 23 juin quand nos députés ont rejeté un autre projet de loi.

Pourtant l’autorité, notamment le ministre sénégalais du Commerce, lors d’une présentation de l’Ape, disait que les modalités ont été étudiées afin de préserver certains secteurs. Comment jugez-vous donc les précautions qu’ils ont prises ?

La seule précaution que nous connaissons, c’est le programme d’accompagnement des APE pour le développement, le Paped de 775 milliards. Pour nous, justement, ce programme est la preuve que les Ape ne sont pas bons pour nos pays. S’ils étaient si bons qu’on veut nous le faire croire, pourquoi avoir besoin de mesures d’accompagnement ? Mais il faut d’abord savoir que le pays va perdre des recettes douanières et donc budgétaires. Pour un pays qui a déjà du mal à faire face à Ebola sans l’aide de la communauté internationale, qui a du mal à faire face à la question de l’emploi, où dans l’éducation et la santé beaucoup de fonctionnaires sont sur le pied d’aller en grève pour plusieurs raisons, alors que le gouvernement envisage d’augmenter de 25 % la quantité de semences certifiées destinées aux agriculteurs d’ici 2017, alors que nous avons 33 000 enfants de moins de 5 ans qui meurent chaque année, soit 93 enfants par jour, parce que nous n’avons pas suffisamment de structures et de personnels de santé, dans ces conditions, comment cet Etat-là peut-il décider librement de se faire hara kiri en réduisant volontairement ses recettes budgétaires. Ça c’est le premier problème auquel nous n’avons pas encore trouvé de solution. Le deuxième problème, c’est qu’avec l’Ape, les produits de 28 pays européens vont venir concurrencer les produits locaux. Déjà que sans les Ape ils posent problèmes à notre production industrielle et agricole. Aujourd’hui, par exemple, sans la fermeture des frontières, l’oignon local ne peut être vendu. Des mesures ont été prises depuis 2006 pour protéger la volaille. Sans quoi les éleveurs seraient en difficulté. Qu’en sera-t-il alors quand les Ape entreront en vigueur. Nous pensons que c’est la mort programmée de notre tissu industriel. Des entreprises vont fermer. Les plus chanceuses vont procéder à des licenciements pour motif économique, aggravant du coup le chômage. Nos agriculteurs seront en faillite. L’exode rural sera massif, la paupérisation va s’amplifier et les paysans vont devenir des ouvriers agricoles sur leurs propres terres. A tous ces risques pour l’Afrique de l’Ouest, nous ne voyons aucune solution. La seule raison qu’invoquent ceux qui défendent les Ape, c’est de dire que le consommateur sénégalais aura beaucoup plus de choix.

En fait, ça c’est l’effet consommation. Mais il y a aussi l’effet création de commerce. L’effet jugé négatif étant celui du détournement de commerce… ?

J’aimerais bien savoir ce qu’est l’effet commerce. Mais sur l’effet consommation, notre pays aspire à être souverain sur le plan de l’alimentation ? Et la souveraineté suppose que le pays produise ce qu’il mange. Or, ce qu’ils proposent, ce n’est qu’une sorte de sécurité alimentaire. Nous avons vu qu’en 2008, la crise alimentaire mondiale était due à la décision prise dans certains pays, pour des raisons internes qui leur sont propres, de ne pas exporter certains de leurs produits. Est-ce qu’il est sage de mettre les pays de la Cedeao dans cette situation où nous dépendrions de l’extérieur pour manger ? Deuxièmement, il y a des pays pour lesquels les OGM ne posent pas de problèmes. Pouvons-nous exposer nos populations à la consommation de denrées dont on ne sait pas comment elles sont été produites, avec tous les risques que cela comporte. Rappelons enfin ce que disait Kotch Barma : « quand vous donnez à un peuple ce dont il a besoin, vous en faites un esclave ». Il ya ensuite qu’avec les Ape, nous faisons de l’exportation de nos emplois. Comment peut-on, face aux problèmes d’emplois que nous vivons, vanter les mérites d’une sécurité alimentaire qui vienne de l’extérieur ? De plus, en achetant d’un des 28 pays de l’Union européenne, on exporte des emplois. Nos entreprises vont fermer, nous aurons moins d’emplois, voilà. Sur la question de la création de commerce, je ne sais pas ce que cela signifie concrètement, mais…

Il s’agit de l’effet de substitution par des produits compétitifs, qui va s’opérer au bénéfice des consommateurs… ?

Sans doute, mais nous savons que le Mali exporte plus vers l’Afrique que vers un autre pays, que le Nigéria exporte beaucoup plus vers l’Afrique que vers un autre pays…

Ce ne sont pas les chiffres que nous avons qui parlent de 3% pour le commerce intra-africain, alors que plus de 52 % des exportations du Sénégal vont également vers l’Europe…?

En tout cas, rien qu’hier (interview réalisée jeudi 2 avril -ndlr), la Dpee a publié des chiffres qui montrent que le Sénégal exporte beaucoup plus vers le Mali que vers une autre destination. Il faudrait savoir que l’Union européenne érige des barrières, notamment non tarifaires. Ensuite, quels que soient les mérites que le ministère peut évoquer –avantages que nous, nous ne voyons pas-, le Sénégal fait partie des pays les moins avancés. Il n’y a donc aucune pression sur le Sénégal pour signer.

Grâce au mécanisme «tout sauf les armes» ?

Merci. Aujourd’hui donc, parmi les 15 Etats de la Cedeao et la Mauritanie, les 12 font partie des PMA. C’est-à-dire qu’aucune contrainte ne pèse sur eux. Pourquoi alors le Sénégal va s’empresser de signer les APE.


Là, il y a une sorte de chantage, non ? Puisque le « tout sauf les armes » peut disparaître à tout moment… ? Et le président semble avoir été emporté par sa désignation pour accélérer le mouvement. Il y a par contre que « Le consommer local », ça ne dépend pas des Européens, mais de nous. Est-ce que nous allons faire ce qu’il faut ou continuer à demander aux gens de nous attendre ? D’autant que le désarmement tarifaire se fera progressivement.

Il faut d’abord que le Sénégal et son président en tête, comprennent que la signature des Ape ne peut pas être un trophée diplomatique. Moi, je pense que le président est assez bien informé pour ne pas être floué aussi facilement. Il y a peut-être le chantage dont vous parlez, mais alors, cela signifie que les Accords ne sont pas bons pour nous. Deuxièmement ; la réciprocité au nom de laquelle on veut nous faire signer, ce n’est pas seulement dans le sens de dire « vous allez entrer dans l’Union européenne sans payer, alors que nous on paye en entrant chez vous. Ça peut être autre chose» (…). Ensuite, le Cncr, la société civile de manière générale a proposé un fonds de solidarité pour ne pas signer les Ape. Pourquoi on n’en parle pas ? Je reviens du Forum social mondial de Tunis où les Ape étaient une question fondamentale. Nous avons été invités à parler de ce fonds…

Eclairez-nous : il va être alimenté comment et à quelles fins ?

Oui. L’idée la plus avancée est de mettre en place une taxe anti-Ape. Parce qu’il n’y a que trois pays qui sont obligés de signer : le Nigéria, le Ghana et la Côte d’Ivoire. La taxe anti-Ape servirait alors à combler le manque à gagner que ces pays auront à subir. C’est-à-dire que le fonds servirait à dédommager pour les privilèges que l’Union européenne leur ôterait s’ils ne signent pas. La taxe serait perçue sur toute l’étendue de la Cedeao.

Donc une taxe de plus. Ça ne gêne pas ?

Non, ça ne gêne pas. Je ne suis pas technicien en la matière, mais les calculs montrent que ce qu’il y a à perdre en signant les Ape, n’est pas comparable à une taxe, disons de 0,217 %. Vous ne pouvez pas comparer l’effet d’une taxe aussi minime à l’impact qu’auront les Ape.

Une question de principe. Nous sommes dans le mouvement de l’Organisation mondiale du commerce. Quel est donc le but consistant à retourner à la table des négociations? S’agit- il de reculer pour mieux sauter ?

Je vais citer Ulysse Grant qui est l’un des pères fondateurs sur ces questions aux Etats-Unis. Il disait que l’Angleterre a pratiqué le protectionnisme jusqu’au moment où elle s’est rendu compte que cela ne faisait plus son affaire. Nous aussi, allons faire la même chose et l’abandonner quand ça ne nous conviendra plus.

Cela contredit vos critiques, puisque selon le ministre du Commerce, l’oignon sera protégée, la tomate sera protégée, même la volaille le sera, pour un bout de temps. Alors ?

Oui, mais la protection ne durera pas indéfiniment. En réalité d’ailleurs, les Ape ne seront pas appliqués immédiatement. Il y aura déjà un temps de battement de cinq ans. Et la libéralisation est progressive. C’est-à-dire que les 75 % (plus selon le South Centre), le seront progressivement. Mais nous pensons que globalement, les Ape, ce n’est pas bon. Et au-delà des Ape, il y a la clause du rendez-vous, puisque six mois après la signature, il y a la libéralisation qui nous attend sur d’autres aspects de nos économies. A quoi il faudrait ajouter la clause de la nation la plus favorisée. Si vous ajoutez tout cela, pour nous, c’est un cocktail qui va faire pire que ce que les ajustements structurels avaient fait à notre économie. Ce qui n’est pas acceptable. En plus, pourquoi le ministre du Commerce et ses agents ne veulent-ils pas d’un dialogue sur les Ape ? Vous avez constaté qu’il n’y a pas eu un dialogue national. Il y a même eu des consignes données dans ce sens. Après Tunis, j’ai participé à la réunion de Benno siggil Sénégal, parce que le Populaire annonçait que la coalition adhérait aux Ape. Apparemment, il y a des consignes pour refuser d’aller discuter avec tous ceux qui sont opposés aux Ape. Pourquoi ? Pourquoi il n’y a pas de dialogue national sur quelque chose qui va avoir un impact durable sur les sénégalais et sur les autres pays ? Car une des ruptures que nous attendions, c’était que sur des questions aussi importantes, il y ait au moins un minimum de discussions. Nous avons d’ailleurs reproché au BSS de n’avoir écouté qu’un son de cloche, celui des techniciens du ministère.

Il y a quand même l’avantage recherché qui était que les APE devaient favoriser l’intégration sous-régionale. Qu’en faites-vois ?

C’est pour cela qu’il a été proposé un fonds de solidarité.

Ça nous ramène encore à nous-mêmes. Puisqu’on n’arrive déjà pas à s’entendre. Est-ce que nous ne devrions pas d’abord régler ce problème et non demander au reste du monde de nous attendre ?

C’est une question importante. Mais il faut trouver la cause de cette mésentente dans le fait que ceux qui sont à la tête de nos Etats ne sont pas tous pareils. Le Nigéria par exemple, qui a une société civile et une industrie assez fortes, n’a pas intérêt dans le détournement de commerce au détriment de ses produits. Car avec ces signatures, les Africains de l’Ouest ne vont pas acheter nigérians, mais les produits de l’Union européenne. Je ne crois pas que ce soit bon pour l’intégration, ni pour nos Etats. C’est pourquoi aucun officiel du Nigéria n’est favorable aux Ape. Mais peut-être qu’affaiblis par Boko Haram, ça va changer. Mais jusqu’ici, le patronat, la société civile nigériane et les officiels y sont tous opposés, à commencer par le ministre du Commerce. En réalité, les pays sont encore sous domination coloniale. Les Ape sont un instrument du néocolonialisme. Il y a encore des chefs d’Etats soumis à l’impérialisme de l’Union européenne et certains qui résistent. Voilà comment se pose la question aujourd’hui. Et pour nous, la responsabilité des peuples est de propulser à la tête de leurs Etats des gens qui aient un plus grand souci de leurs intérêts. Parce qu’en réalité tout est lié. Les plans d’ajustement structurels ont préparé les Ape. De même les politiques qui imposent à nos Etats de ne pas subventionner ou de subventionner très peu notre agriculture, ont préparé les Ape. Ce sont les mêmes qui sont là depuis cinquante ans.