«Le taux de croissance de 7,1% prévue en 2014 n’a pas été obtenu et on sera en deçà de ce taux en 2015 où il est prévu 5,4%» El Hadji Mounirou Ndiaye, économiste et enseignant chercheur à l’Ufr Sciences économiques et sociales de l’Université de Thiès

Depuis octobre dernier, le président Macky Sall a entamé une série de tournées économiques. Il en a déjà effectuées trois, au cours desquelles il a sondé au pas de course les questions susceptibles de plomber l’impulsion de l’économie sénégalaise. Six mois après, y’a-t-il une incidence sur l’économie nationale? Le Professeur Mounirou Ndiaye apporte des clarifications. Entretien.

La Gazette : Le président Macky Sall a entamé une série de tournées à l’intérieur du pays. Comment appréciez-vous cette démarche du point de vue économique?

El Hadji Mounirou Ndiaye : On peut être partagé sur les appréciations au moment où une certaine frange de l’opinion considère qu’il s’agit juste d’une activité politique. Mais, même dans ce cas, c’est de bonne guerre puisque nous savons tous qu’un dirigeant élu doit concilier la gouvernance efficace et la politique en vue de sa réélection. La Président Macky Sall a déjà déclaré sa candidature, donc il est compréhensible qu’il bouge politiquement. Dans un autre registre, le Président de la république doit rassurer ses populations par une présence visible sur l’ensemble du territoire. Quid du Plan Sénégal Emergent qui est plan national qui ne se limite pas à Dakar ?

Des promesses ont été faites dans les différentes étapes, mais leur concrétisation tarde à se faire ? Ya-t-il lieu de s’impatienter ?

Ces promesses sont entachées des mêmes retards notés dans les programmes publics en général. Combien de fois, le gouvernement a anonncé des projets qui n’ont jamais été concrétisés, sous Senghor, sous Diouf ou sous Wade ? Ces retards sont donc le fruit de nos ratés dans la programmation budgétaire qui font que chaque année, les recettes prévues ne sont jamais atteintes. Les milliards dont Macky Sall parle dans chaque localité, sont le cumul des prévisons d’investissement attribuées à tous les secteurs dans une localité donnée suivant les Programmes triennaux d’investissement publics (Ptip). Pour la dernière tournée à Kafrine, 207 milliards de francs Cfa ont été annoncés avec par exemple 9 milliards pour l’agriculture et l’élevage, 29 milliards pour l’énergie et l’électrtrification rurale et 93 milliards pour les infrastructures. Il s’agit juste de prévisions et d’intentions d’investissement qui sont conditionnées par une couverture en rectettes publiques qui est malheureuesement aléatoire dans notre pays. Ce qui fait donc qu’il y aura au moins d’importants décalages temporels dans l’exécution des projets.

Certains opposants considèrent que cette démarche est simplement politicienne. Qu’il s’agit d’une campagne déguisée ou d’une tournée économique ?

Le Président Macky Sall a très tôt déclaré sa candidature, ce qui l’engage actuellement à jouer le jeu de la communication. Il ne faut pas également perdre de vue que son parti et ses proches ne communiquent pas bien sur ses réalisations et son action. Les tournées économiques, jointes aux Conseils des ministres décentralisés, représentent, chez le Président, un grand prétexte pour atteindre deux résultats principaux : faire de la politique et répondre à une demande sociale de rapprochement au peuple.

L’Etat peut-il tirer profit de ses tournées économiques ?

Il s’agit avant tout d’une occasion de vulgarisation et de communication sur l’action et les réalisations économiques de l’Etat pour chaque localité. Mais, il importe de signaler des incohérences à ce niveau. Il y a eu un acte 3 de la décentralisation par lequel l’opinion pensait à un approfondissement concret de notre processus de décentralisation. L’approche retenue à ce niveau, malgré les contestations de l’opinion, a été de passer d’abord à la communalisation universelle, d’organiser les élections locales, avant de procéder à la détermination des territoires économiques locaux viables. Aujourd’hui, il n’y a que des conseils de départements et les combinaisons n’ont pas encore été faites pour déterminer les pôles économiques sur lesquels devront s’adosser les programmes locaux de l’Etat. Je pense que ce travail important devrait rythmer l’action de l’Etat depuis la fin des élections locales de juin 2014, mais cela n’a pas été fait. Il est incohérent aujourd’hui de constater que c’est toujours le Président de la République qui annonce les programmes au niveau local, alors que si réellement la décentralisation était allée plus loin, ce sont les présidents de département qui les auraient annoncés. Nous stagnons sur la décentralisation et vous avez sans doute entendu récemment ressurgir les querelles autour des fonds de dotation.

IL Y A UN DEFICIT CRIARD DE STRUCTURES ET D’INTERLOCUTEURS DE L’ETAT AU NIVEAU LOCAL

Quelle serait la meilleure approche pour fructifier ces visites du Président Sall ?

Il ne suffit pas seulement que le Président passe dans une localité, fait des discours et reparte. C’est pourquoi il est accusé de faire de la politique politicienne. Du moment que les fonds publics sont mobilisés pour ces déplacements, il faut aller jusqu’au bout en finançant une véritable participation des masses, surtout les jeunes, par diverses manifestations de vulgarisation et d’échanges sur les programmes dans chaque localité. Cette démarche permettrait de prendre les populations à témoin sur la concrétisation future de tel ou tel autre projet. Elle aurait mieux prouvé la bonne volonté du gouvernement.

Le Sénégal est-il institutionnellement doté pour réussir un programme qui le mène vers l’émergence ?

Le Sénégal est un pays qui a été désorganisé et déstructuré durant le magistère d’Abdoulaye Wade, par une trop grande fragmentation inutile des démembrements de l’Etat. Une «agenciarisation» qui n’a pas encore été jugulée par le Président Macky Sall, malgré sa volonté initiale. Ce qui fait qu’une bonne partie des budgets publics servent à financer des institutions inutiles utilisées pour caser de la clientèle politique. Au même moment, il y a un déficit criard de structures et d’interlocuteurs de l’Etat au niveau local. S’y ajoute, que l’encadrement institutionnel global de l’économie est terni, d’une part, par le manque d’effets des rapports réguliers d’institutions de contrôle comme l’IGE, l’ARMP ou la cour des comptes. D’autre part, des contrats importants ont été résiliés à l’issue d’un changement de régime : la licence de Tigo octroyée par Diouf en 1999 a été confisquée par Wade en 2001, le contrat de Helyo/Hydro-Québec de concession de la Senee conclue pour 25 ans en 1998 par Diouf a été résilié par Wade en juillet 2000. Des contrats importants et scandaleux, signés par Wade ont été résiliés par Macky Sall. Notre pays donne ainsi l’image d’une faiblesse institutionnelle qui fait que chaque nouveau régime peut résilier des contrats. Cette situation n’est pas convaincante pour les investisseurs et elle explique les difficultés rencontrées pour la reprivatisation de la Senelec à partir de 2002. Finalement, l’Etat de nos institutions ne permet pas à l’administration de s’approprier et appliquer correctement un plan d’émergence. Des actions aussi importantes que l’Acte 3 de la décentralisation et la réforme des institutions, devraient précéder l’élaboration d’un quelconque plan.

L’ETAT DE NOS INSTITUTIONS NE PERMET PAS DE S’APPROPRIER ET APPLIQUER CORRECTEMENT UN PLAN D’EMERGENCE

Cette approche du président Macky Sall peut-elle booster le PSE ?

Le PSE étant un plan national, le président a, à mon avis, raison d’en faire un support de communication dans ses tournées. Lors de sa dernière tournée à Kaffrine, il a donné des chiffres qui, il faut le reconnaitre, sont conformes aux objectifs fixés dans le PSE. Le PSE prévoit un financement de 9 700 milliards FCfa dont 5700 milliards obtenus selon les rédacteurs du plan. Sur le reliquat de 4000 milliards, le plan a indiqué que les 1000 milliards sont essentiellement recherchés dans des économies budgétaires. Ces économies budgétaires me semblent plausibles, puisque rien que sur la facture téléphonique, l’Etat a économisé des dizaines de milliards FCfa depuis 2012 : de plus de 30 milliards FCfa avant 2012, cette facture est passée à moins de 20 milliards en 2014. Dans le cadre des Programmes triennaux d’investissements publics (Ptip), il faut s’attendre à 977 milliards d’investissements en 2014, 1098 milliards en 2015, 1164 milliards en 2016 et 1248 milliards en 2017 selon les prévisions du Fmi. Donc, 3510 milliards de francs Cfa d’investissements sont prévus par le gouvernement dans la période 2015-2017, et 207 milliards semblent possibles pour Kaffrine. Pour cette région, l’option d’accorder 9 milliards à l’agriculture et à l’élevage cadre bien avec les objectifs du Programme d’accélération de la cadence de l’agriculture (Pracas) et il faut le mettre en rapport avec l’ambitieux programme d’électrification rurale prévu dans le budget de 29 milliards accordé à l’énergie. En effet, l’électrification rurale fait partie des actions phares qui vont contribuer à reconstituer la main d’œuvre agricole.

Cependant, il faut déchanter puisque les objectifs de couverture des dépenses du PSE commencent à être déçus. Le taux de croissance de 7,1% prévue en 2014 n’a pas été obtenu et on sera en deçà de ce taux en 2015 où il est prévu 5,4%. Finalement, nous entrons progressivement dans le scénario pessimiste du PSE qui avait pris en compte les ressources non susceptibles d’être obtenues. D’ailleurs, le Ptip 2013-2015 a été révisé en Ptip 2014-2016. Le PSE doit par ailleurs faire face à deux autres sources de problèmes de recettes publiques : le jeu des APE qui va drastiquement affecter nos recettes douanières; et l’euro faible qui renchérit le dollar, et tire à la hausse notre service de la dette.

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