Le jour de l’indépendance

A la question de savoir à quoi renvoie le vocable indépendance, se pose tout au moins dans la forme, une certaine aptitude avérée pour un Etat à définir de façon unilatérale sa propre ligne de conduite vers le développement. Désormais la souveraineté rime avec une certaine fierté mais il n’y a rien de plus cocasse qu’une allure de développement propre dont la courbe est plus menacée par des facteurs endogènes que toute influence extérieure, d’office interminable. Du coup, il me brûle la question de savoir ce que nous célébrons exactement après 55 ans.
Nombre de chercheurs ont établi qu’un peuple qui opte pour le suivisme incommodant et le traditionalisme dégradant aura toujours du mal à trouver sa voie. Evidemment la plus simple excuse réside dans le poids sociologique de la bien longue colonisation. Celle-ci explique d’ailleurs tout le complexe d’infériorité que nous développons devant l’occident et ses valeurs au quotidien, pour ainsi dire que nous sommes indépendants d’eux mais nous voulons toujours faire comme eux et être à leur image. La liberté cesse d’être cette chance de devenir meilleur dont parlait Albert Camus. L’indépendance reste la date de communion la plus républicaine et la fête la plus nationale qui rassemble la population dans toute sa diversité. Ce devrait être le jour des plus grandes réflexions sur nos chantiers de développement.

Qu’attend-on pour faire de la fête du 4 Avril l’occasion pour chaque région d’exposer ses spécificités agricole et culturelle pour encourager la consommation des produits locaux. Dans les supermarchés, le sénégalais bon chic bon genre continue de se vanter de consommer le riz importé généralement réservé à la haute classe. Dans son ouvrage l’Afrique au secours de l’Afrique, le Professeur Sanou Mbaye soutient que les africains doivent mobiliser leurs propres ressources afin d’engranger des investissements directs nationaux, régionaux et étrangers. Malheureusement le défaut d’effort progressif d’insubordination des dirigeants coûte cher au continent. Il n’aurait pas été superflu de faire du jour de l’indépendance, celui du bilan du chemin parcouru au bout de moult essais scientifiques visant à affranchir le Sénégal des politiques extraverties qui plombent son économie et la maintiennent sous perfusion occidentale. IL y’a 5 ans, un groupe de chercheurs sénégalais en France souhaitait que cette fête devînt un jour particulier où tous les partis politiques dépasseraient leurs divergences idéologiques et partisanes pour présenter au Président de la République les idées les plus pertinentes qui puissent sortir leur pays du marasme économique qui aggrave progressivement l’indice de pauvreté dans l’arrière pays. Ce sentiment de concorde nationale et d’unité contribuerait à éloigner les vautours néocoloniaux qui prennent en otage la plupart des lignes de productions énergétiques et de transformation du pays. Evidemment, nous ne serons guère ici les premiers à nourrir ce rêve sur le menu du jour de l’indépendance, mais il se trouve que les érudits de la bureaucratie centrale qui y pensent et remplissent leurs discours d’illusions, pêchent dans la mise en oeuvre ou n’y parviennent pas du tout. Toujours est-il que le jour de l’indépendance n’aurait de sens que s’il permettait aux sénégalais de converger vers le développement et non de remuer des allocutions de politique politicienne. Des pays comme le Brésil, la Chine et le japon sont parvenus à cet idéal et pourquoi pas nous autres?

En fait de mimétisme, le jour de l’indépendance au Sénégal a pour principal menu comme partout dans le monde, des cérémonies festives principalement marquées par la parade militaire. En réalité dans les pays comme le Sénégal où l’armée républicaine n’as pas encore glissé dans la fonction de simple garde présidentielle, le défilé du 4 Avril traduit moins l’hommage à une armée qui a libéré son peuple que l’illustration d’un engagement politique, le Sénégal ayant acquis son indépendance par un processus politique négocié et non spécialement par une guerre sanglante. Cette évocation du moindre effort militaire pendant les guerres d’indépendance n’occulte en rien la remarquable implication des tirailleurs sénégalais aux deux grandes guerres mondiales. Cette indépendance acquise dans les couloirs entretient une certaine emprise de la puissance coloniale sur plusieurs repères clés du développement y compris les secteurs névralgiques comme l’énergie, les mines et la monnaie. La réouverture de la base militaire française précédemment fermée par le président Abdoulaye Wade, certes pour des objectifs politiques inavoués, reste une présence et un signe qui déterminent les couleurs.

A ce rythme, l’échéance de 2021 fixée par les Chefs d’Etats de la sous-région pour une monnaie unique, s’apparente à de la mauvaise blague. Les dirigeants se trouvent dans le contexte malaisé de l’essor des banques supranationales qu’ils tentent de concilier avec le concept de souveraineté. Quelle indépendance célèbre-t-on avec cette banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest qui se manifeste encore comme le prolongement de l’institut d’émission de paris, un établissement public français qui avait le privilège exclusif d’émettre des billets de banque pour l’Afrique occidentale française avant les années 60. Il devient la BCEAO en 1959 sous le contrôle du gouvernement français malgré l’admission de quelques africains au conseil d’administration. Des réformes s’imposent en 1972 suite au retrait de la zone franc, de la Mauritanie et des pays du Maghreb qui avaient décidé de battre leur propre monnaie. Nouackchott disait à l’époque que c’est le prix de l’indépendance économique et de la maîtrise de la politique de crédit malgré 3 années consécutives de sécheresse. Il doit son fiasco à des errements historiques internes d’ordre ethnique et religieux. C’est que l’indépendance monétaire enlève à la puissance coloniale toute sa marge de manœuvre.

D’autres pays se sont contentés des accords de coopération pour une gestion partagée de la banque centrale qui garde au sein du conseil d’administration, quelques représentants fort influents de la France. Des sources indiscrètes parlent de 8000 milliards de francs CFA de la BCEAO et de la BEAC stockés au trésor public français. De l’argent issu du budget des États de la zone franc. Paris rémunère donc les banques centrales africaines en intérêts, tout en se servant au passage grâce aux placements privés, et la part d’intérêts versée aux banques centrales est comptabilisée dans l’aide publique au développement. De plus, le conseil des ministres de l’UMOA responsable de la politique de change tient compte de l’accord de coopération entre la France et les 8 pays et des conventions de compte d’opérations conclues avec le trésor français, pour toute décision centrale. Des pays qui ont opté pour le taux de change fixe contrairement au régime des taux flexibles pratiqués en fonction du cours des marchés sur d’autres devises. Et donc, par rapport à l’euro, le franc de la communauté française d’Afrique (FCFA) n’a d’invariable valeur que celle que paris veut bien lui donner car l’accord de coopération de 1973 à Dakar prévoit la libre convertibilité illimitée du FCFA par la France quelles que soient les circonstances et la centralisation des réserves de changes de l’UEMOA. Il n’existe malheureusement plus de Thomas Sankara pour rappeler que nous sommes pourtant indépendants. Combien de générations de 4 Avril faut-il encore célébrer pour se dire la vérité en face et affranchir nos peuples?

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>