Le dilemme du mandat

Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi. Mais elle doit être loi parce qu’elle est juste. Montesquieu soutint ce postulat sur la limitation des pouvoirs à une époque où la polémique de ces derniers temps au Sénégal, ne pouvait guère accéder à l’opinion du siècle des lumières. Tant de concepts s’opposent dans l’embarras entre quinquennat et septennat, que le juste milieu ne résiderait que dans la sagesse du pouvoir et les ambitions qu’elle incarne. La promesse de campagne d’opérer un quinquennat, aujourd’hui aux antipodes des vertus cardinales que ressasse la constitution, met le président Macky Sall devant le choix entre une certaine loyauté de charme et l’appétit de la longévité dont rêvent ses affidés sans soucis du lendemain électoral, pour le moins inquiétant. Prenons tout d’abord l’hypothèse d’une dédite, celle où Macky Sall viendrait à tenir ses élégances de campagne en réduisant le mandat.

Sous la IIIe et plus encore la IVe République française qui inspire nos modèles démocratiques, le septennat était d’autant plus largement accepté, qu’il servait une relative stabilité des gouvernements spectaculairement instables. Jusqu’au général de Gaulle, il était admis que le septennat permettait au Chef de l’État d’avoir le temps d’opérer une large vision des enjeux nationaux. Mais pour son successeur Georges Pompidou, c’est le quinquennat qui serait un instrument supplémentaire pour renforcer les pouvoirs du président de la République avec une majorité assurée. Ravagé par la maladie, Pompidou n’en fit qu’un seul, longtemps avant les deux septennats de Mitterrand, tout aussi habité par l’embarras à la fois scientifique et politique, comme les autres Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing qui n’y ont rien fait au début. Ce dernier proposera finalement un mandat présidentiel de six ans dans son ouvrage Deux Français sur trois paru en 1983 parce que sept ans dans le monde moderne dans lequel on vit, ferait beaucoup. Cette lecture nous rappelle quelqu’un : le candidat Macky Sall avant le 25 Mars 2012. Chirac s’est maintenu au septennat mais à 67 ans, la perspective de sa réélection en mai 2002 était loin d’être évidente face à un Lionel Jospin assez populaire dans l’opinion et plus jeune, 62 ans.

En réduisant la durée du mandat présidentiel à cinq ans, il comptait éviter l’effet de saturation qu’avaient déjà causé les quatorze années de la présidence de François Mitterrand. Le 14 juillet 2000, Jacques Chirac se dédisait donc devant l’opinion française même si l’esprit du quinquennat ne fut réellement appliqué que par son successeur Nicolas Sarkozy, qui vit dans ce mandat concomitant à celui des députés de sa majorité, un moyen supplémentaire de contrôler tous les leviers du pouvoir. En restant un homme de parole pour s’inspirer de cette vision, Macky Sall charmerait son électorat, assommé par le long et harassant passage d’Abdoulaye Wade et qui aura à peine eu le temps de maugréer les manquements de l’exercice en cours. Tout le monde verrait en ce président, même arrivé par défaut, l’incarnation de l’éthique politique, des vertus de l’engagement et l’honneur de la parole. Toutes choses à même d’augmenter ses chances et de doper sa côte de popularité dans deux ans. En réalité, aller aux urnes en 2017 s’apparente à maintenir l’état de grâce auprès d’une opinion éprise d’une forte sensation d’inachevée pour le messie. Malheureusement les pistes ne sont pas aussi poinçonnées, fort de ce que Macky Sall à peine arrivé aux affaires, peine a dégager le consensus sur la question, tant dans ses propres rangs que du point de vue de la charte fondamentale. Du coup, le choix d’un quinquennat charrie d’autres enjeux et relèvent à son niveau maximum, le risque de se mordre la queue en 2017.

Il reste alors la seconde hypothèse. Celle qui veut que le mandat aille jusqu’à son terme avec le soutien des aperistes presqu’aux abois depuis qu’il leur est rappelé la promesse de campagne. Moustapha Cissé Lô, Mbaye Ndiaye et autre Farba Ngom qui se croient le droit de vie et de mort politique sur tous leurs alliés, n’ont pas boudé leur zèle en multipliant les sorties à ce sujet, comme si le Chef de l’Etat n’était pas déjà assez embarrassé dans sa toile de coalition. Leur opposition farouche à la réduction du mandat à cinq ans ne jette pas moins le discrédit sur les discours de leur leader dont on a désormais la mesure dérisoire de l’autorité au sein du parti. Son engagement est contredit dans ses propres rangs. C’est à croire que seuls les évènements à venir pourront déterminer de quel côté se trouve la bonne foi, car plusieurs gros bonnets du régime ont tendance à ignorer l’engagement du candidat alors que d’autres maintiennent le cap. C’est le cas de l’ancien porte-parole du président Abou Abel Thiam qui ne croit pas à la dédite. Heureusement ou malheureusement, Oumar Youm, ministre de la Gouvernance locale, du Développement et de l’Aménagement du Territoire et par ailleurs porte-parole du gouvernement, a promis à Fatick de s’opposer à tout tripatouillage de la Constitution. Une audace qui bat tout en brèche, y compris l’argument selon lequel le gros du matériel électoral sénégalais existe et devrait réduire le coût d’un éventuel référendum. Etant entendu que le référendum est l’un des passages obligés pour admettre la modification qui renverra les sénégalais aux urnes plus tôt que prévu. Oumar Youm s’est fait catégorique contre la pensée connue du maître des lieux où il s’exprimait et il ne mettra pas de gants pour signifier qu’il ne voit pas ce qu’une réduction de mandat peut apporter au Sénégal et au Sénégalais.

Venant d’une voix aussi officielle, d’une mémoire aussi courte et de la même semaine où le président félicitait le patron AFP de l’assemblée nationale pour la stabilité des institutions, il est de moins en moins certain que les bureaux de vote ouvriront en 2017. Allez donc comprendre à quoi on joue… Toujours est-il que dans le piège des coalitions, les unes aussi vulnérables que les autres, il sera difficile de démêler l’écheveau sans perdre de plumes, car comme dirait Christian Michel, l’un des insatisfaits de Montesquieu, la démocratie n’a pas pour objet la limitation du pouvoir, mais la désignation de celui qui l’exerce.

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