El Hadji Momar SAMB est membre du conseil économique, social et environnemental où il dirige la commission « jeunesse, éducation, formation, travail et emploi ». Il est par ailleurs écrivain, professeur de lettres de formation, enseignant dans le moyen secondaire, militant politique, syndicaliste. M. Samb revient ici sur la problématique de la crise scolaire et sur les maux qui gangrènent le système éducatif, de manière générale. Actif dans les négociations entre les syndicats d’enseignants et le gouvernement en tant que médiateur, il apporte des éclairages sur quelques points de discord entre ces partenaires.

Les enseignants parlent de non-respect du protocole d’accord de la part des gouvernants. Qu’en est-il ?

C’est vrai, il y a eu un protocole d’accord signé le 17 février 2014 par les autorités, qui, aujourd’hui, gouvernent laE pays. Les enseignants ont déclenché leur grève en février 2015. Et pendant toute une année, les points de revendication sur lesquels le gouvernement avait donné son accord n’ont pas été réalisés de manière effective. Il est légitime, à partir de ce moment-là, que les enseignants se disent qu’il y a un problème avec l’autorité qui nous gouverne, parce que la décision était arrêtée sur des questions, des engagements qu’il peut réaliser, des promesses qu’il peut tenir, des accords qu’il peut respecter, ce qui est réalisable et faisable. Mais si au bout du compte, un an après, rien n’est fait, cela crée du côté des enseignants une réaction légitime consistant à dire que ces autorités ne respectent pas leurs promesses. Et là, ils sont en droit de réclamer leur lû. Pour certaines questions, ce sont des lenteurs. Par exemple, des actes administratifs qui mettent du temps à être pris et qui portent préjudice à leur carrière, à leur niveau salarial, etc.

La problématique des indemnités de logement est aussi évoquée, y a-t-il des avancées à ce niveau ?

Il y a une sorte d’uniformité. Les enseignants ont 60 000 FCFA, quel que soit le lieu où ils vivent, quelle que soit la taille de leur famille, quelle que soit leur situation. Ils disent « nous avons tel grade, nous avons tel diplôme et nous avons 60 000 F, alors que d’autres ont 100 000, 200 000, voire 400000 F, et les ministres ont 1000 000. Cela crée une frustration. Quelle que soit la logique du gouvernemt, le fait est que cela crée des problèmes. Et le gouvernement était conscient du fait qu’il y avait des problèmes, des distorsions. Pendant 10 ans, des disfonctionnements ont été sans raison, sans que ça soit légal. Les syndicats étaient même d’accord sur l’étude faite à ce sujet, mais il s’est trouvé que le gouvernement a dit en décembre 2014, que rien n’était prêt et les enseignants ont dit que le gouvernement leur avait promis que l’étude serait terminée en décembre 2014, or jusque-là rien n’était fait.

Mais sur cette question, est-ce que l’Etat a donné, au moins, des propositions réalistes ?

Sur cette question, l’Etat a dit qu’avant de prendre des engagements sur les indemnités de logement, il faudrait d’abord que l’étude se fasse pour qu’on sache comment fonctionne le système dans cette dernière période et où cela ne dysfonctionne pas. Où le système avait été perturbé par les agissements du gouvernement précédent. Ça c’est logique aussi, parce que si on accorde aux enseignants une indemnité en termes d’augmentations, il est évident que d’autres corps de métiers, tels la santé entre autres, vont se lever pour en demander. Et ils vont brandir telle justification légitime. Aussi, faut-il qu’on mette tout à plat, qu’on revienne à la norme, pour dire « voilà l’indice salarial pour tel diplôme, tel grade. Que la gouvernance soit une gouvernance partenariale et participative, qui englobe tous les fonctionnaires. Maintenant, le gouvernement a promis qu’en fin avril, l’étude sera terminée. Elle est faite par un cabinet qui, bien entendu, va toucher tous les corps, discuter avec eux, faire les auditions, les analyses, calculer, voir les normes et les textes juridiques. Il faut qu’elle encadre toutes ces questions, pour voir maintenant les propositions. Je crois maintenant qu’ainsi, une fois l’étude terminée et partagée, il pourrait y avoir la possibilité de trouver un consensus sur cette question.

Est-ce que la qualité de l’enseignement dépend de ces accords ?

La qualité de l’enseignement convoque plusieurs critères et d’abord, les conditions de travail. J’ai parlé tout à l’heure des infrastructures, du ratio élèves-professeurs. Il faut également parler des conditions de vie des enseignants, parce que si les enseignants ont de mauvaises conditions de vie, c’est-à-dire de mauvais salaires, de mauvais traitements, s’ils ne se sentent pas bien pris en charge, c’est difficile de les motiver. La motivation n’est pas seulement matérielle ; elle peut être d’un autre ordre, d’un autre type, d’une autre nature. Et tout cela se conjugué ; et si les enseignants voient qu’il y a de l’équité, c’est évident qu’ils seront plus motivés. Aussi, pour avoir la qualité dans l’enseignement, il faut qu’on parvienne à rompre avec une situation où l’on prend des enseignants sans formation. Il n’y a pas de formation initiale pour les enseignants et on les jette comme cela dans la mare de l’enseignement, alors qu’il y a des exigences. Ça, c’est déplorable, c’est dramatique pour la qualité de l’enseignement. Il faut des enseignants formés, en formation continue : l’enseignant apprend toujours, c’est-à-dire qu’il a besoin d’être recyclé. Il faut, dans la carrière, de l’ouverture, en vue d’avoir un horizon, qui lui permette de se performer, de se dépasser de se surpasser.

Quelle sera la part de responsabilité des enseignants si jamais il y a une année blanche ?

Pour nous, les acteurs de l’école ont, chacun en ce qui le concerne, quelle que soit la famille, une part de responsabilité. Il est tout à fait erroné de dire que seul le gouvernement est responsable. On a la légitimité d’aller en grève, la légitimité de revendiquer, mais est-ce que les enseignants ont le droit de compromettre l’année scolaire des enfants ? Est-ce que notre droit n’est pas limité par le droit des autres ? Le système éducatif est un système spécifique, spécial, comme le système sanitaire. Il n’y a pas que les employeurs et les employés. Il y a entre les deux l’élève en ce qui le concerne et, quelle que soit la légitimé des revendications de tel acteur, par rapport à leur employeur, il y a toujours une ligne à ne pas franchir. Nul n’a le droit de compromettre la vie, par exemple s’il s’agit de la santé, ou de compromettre l’éducation. C’est pourquoi il y a toujours dans ce domaine une raison qui doit nous pousser de part et d’autre à la recherche de solutions, dans un souci de préserver les droits les enfants. Ces droits-là méritent d’être convoqués.

Est-ce que cette année scolaire-là pourrait être sauvée d’une manière ou d’une autre ?

Les techniciens disent qu’elle n’est pas encore compromise, parce que même si c’est depuis février qu’ils sont partis en grève, ce sont des grèves perlées. Ce n’est pas pendant tous les mois, tous les jours toutes les heures. Aussi, on dit souvent que dans les pays développés, le quantum horaire est inférieur aux normes internationales 900 heures. Nous nous sommes à 600, peut-être 300 heures et c’est pourquoi, moi, l’appel que je lance aux enseignants, surtout du public , c’est d’avoir conscience des enjeux.

Bien entendu, la légitimité c’est la légitimité, le droit de faire grève est légitime pour faire face à l’injustice, réagir devant l’iniquité, dire non se battre… Mais nous sommes dans une situation au niveau mondial qui mérite réflexion. Or il y a des tendances lourdes qui déclinent l’éducation comme une marchandise et qui veulent qu’on puisse privilégier la privatisation, privilégier la richesse, l’avoir sur l’égalité qui doit exister entre les hommes par rapport à leurs droits reconnus.
Dans l’étude, l’autre aspect est que nous essayons de recentrer la construction d’un consensus autour de l’élève, pour voir maintenant avec les partenaires et trouver des plans de convergence et les construire afin de regarder au-delà des circonstances d’aujourd’hui. De regarder le passé, de regarder un peu l’héritage et de regarder également l’avenir. Et cela aussi bien du côté des enseignants que du côté des gouvernants. Les gouvernants doivent construire un espace pays ou règne l’égalité, l’équité et la justice dans le traitement de ces agents.