En ces temps de grosses canicules, la fourniture d’électricité est sans doute le premier casse-tête des autorités qui viennent de donner un coup de jeune tant au niveau de la tutelle qu’à celui de la Senelec. Une boîte à problème installée depuis deux décennies au moins sur un débat sempiternel entre privatisation, dégroupage, mix énergétique, etc. Quid de l’importation depuis l’Espagne, via le Maroc ? Une solution pas si saugrenue. Pour qu’en attendant que les gisements de pétrole annoncés sortent des leurres aux lueurs, la lumière soit !

Les coupures récurrentes et plus ou moins durables d’électricité et, subséquemment, les pénuries d’eau dans la banlieue Dakaroise et certaines villes de l’intérieur ont eu comme effet le limogeage du Directeur général de la Senelec et un léger réaménagement ministériel. Le ci-devant DG de la compagnie d’électricité parlait de poussières dans le réseau et le ministre promettait du mieux en… 2017. Lors de la passation de service le 26 juillet, Pape Dieng a défendu son bilan en précisent qu’il avait réussi durant son passage à réduire les coupures de 948 heures en 2012, à juste 36 heures cette année. Soit, mais que valent de telles statistiques pour les habitants de Pout ou de keur Massar, qui ont connu une coupure de plus de 24 heures du jeudi 9 juillet, jusqu’au vendredi 10 juillet à 19 heures ? Aux dernières nouvelles, il a fallu l’intervention d’agents venus de Dakar pour rétablir le courant dans la partie nord de la commune de Pout, au grand soulagement des jeuneurs et des tailleurs et autres populations tributaires de la fourniture en électricité. Samedi, la presse a fait état de coupures dans la banlieue dakaroise dont Keur Massar, une panne au poste transformateur de Yenne, alors que Guédiawaye et Pikine sont citées comme zones obscures. C’est dire qu’on est loin de l’optimisme affiché par Senelec qui serait sortie d’une situation déficitaire de 55 milliards pour réaliser un bénéfice de 3 milliards de FCFA (L’Observateur du 27 juillet). Que le successeur au poste de DG, Makhtar Cissé, reconnaisse les difficultés structurelles qui affectent le boîte, est une bonne chose, puisque des efforts titanesques ont été déployés, presque en vain. Au moment où l’énergie est au cœur de la réussite du Plan Sénégal émergent, toutes les solutions sont envisageables, du mix énergétique à la privatisation qui fait peur du fait de l’expérience ratée avec Hydro-Québec. Jusqu’à la vieille idée d’achat d’électricité à l’Espagne

Remède de cheval

Mais la Senelec est également soumise à une situation sociale délétère, avec des revendications pour le recrutement des nombreux prestataires, pour des augmentations supplémentaires de salaires ou le renouvellement des véhicules des cadres, etc. Compte tenu de la situation dramatique dans laquelle les carences de l’entreprise placent les consommateurs, les urgences ne sont-elles pas ailleurs ? Dont la plus poignante est sans doute le coût de l’électricité, tant pour l’Etat dont la subvention a atteint 180 M€ -117 milliards FCFA- en 2012 et 120 M€ -78 milliards FCFA- en 2013*, que pour les clients puisqu’à la production, l’électricité revient au gros relativement cher (de 4 centimes d’Euros -26 FCA- le/kWh en Espagne, à environ 7 centimes -46 FCFA- au Maroc et à 18 centimes -118 FCFA-, au Sénégal)**. Il est vendu à perte (entre 106 et 117 FCFA), grâce à la subvention de l’Etat, que tous les bailleurs trouvent insupportable parce que pouvant servir utilement dans d’autres secteurs sociaux de base.

« Du mieux chaque semaine », telle est la promesse faite par l’actuel DG et par ailleurs ci-devant Directeur de cabinet du président Macky Sall. Makhtar Cissé dont la polyvalence et le rigueur sont connus, qui se retrouve dans un secteur dont les difficultés structurelles ont fait couler beaucoup d’encre, sait que les promesses faites par tous ses prédécesseurs sont restées lettre morte. Et que le dernier ministre a été emporté par la vague de chaleur coïncidant avec le mois de ramadan marqué par des besoins accrus. IL entre en scène sur les pas de Pape Alé Dieng qui avait remplacé Seydina Kâne dont on se souviendra qu’il disait que « la solution, c’est de donner de l’électricité aux populations ». En phase donc avec M. Cissé qui a déclaré lors de la passation de service le 26 juin, que l’accès à l’électricité devrait être un droit au même titre que l’éducation. C’est dire qu’il a correctement appréhendé la tâche à laquelle s’est également évertué Samuel Sarr qui, grâce à ses relations dans les milieux pétroliers, avait hérité plus tard du ministère de l’Energie des mains de Madické Niang pour parachever, grâce à la création de Senstock, le chantier de l’approvisionnement entamé par ce dernier pour suppléer les carences de la Société africaine de raffinage (SAR).

Mais là où Maïmouna Ndoye Seck, la ministre de l’Energie récemment remplacée par Thierno Alassane Sall, pouvait dire que Senelec n’avait plus de problème d’approvisionnement, c’était aussitôt pour découvrir que le transport reste un goulot du fait de la vétusté des installations. Pourtant, Senelec a pris à bras le corps le chantier de la modernisation, à travers la réforme institutionnelle conduite par la Commission de régulation du secteur de l’électricité (CRSE) instaurée en 1998, la mise en place d’équipements de transport (225 kV entre Sococim et Mbour, avec le poste 225/30 kV à Malicounda, ; ligne de 225kV de Tobène-Touba-Kaolack et 2 postes de 225/30 kV ; boucle 90 kV à Dakar, etc.) Les chantiers continuent pour accompagner le dispatching national pour le pilotage du système de production, transport, consommation (SPTC), associé à la maîtrise de la demande avec les lampes à basse consommation (LBC), hier et les compteurs prépayés, aujourd’hui, pour palier les inefficacités du secteur électrique qui « coûteraient chaque année plus de deux points de PIB à l’économie sénégalaise », selon l’AFD. Au moment où les usagers de plus en plus exigeants joignent leurs voix à celles des associations de consommateurs.

La piste du mix énergétique

La Bad, dans le cadre de son étude précitée conclut : « La diversification du mix énergétique n’est attendue au Sénégal qu’à partir de 2015 avec la mise en service d’installations au charbon ». On pense à Sendou où les populations crient leurs préoccupations contre la pollution atmosphérique. En effet, la situation adéquatement diagnostiquée, les nouvelles autorités ont enfourché depuis 2012 le crédo du mix énergétique (charbon, éolien, solaire, biomasse). Mais rien jusqu’ici ne laisse présager un Sénégal vert, compte tenu du coût élevé de l’énergie solaire à l’équipement, des réactions négatives des populations face à la réputation d’énergie polluante attachée au charbon et des limites des petits barrages hydroélectriques comme celui de Félou mis en service en 2013 et qui n’a pas beaucoup soulagé la facture.

En attendant, 90 % de la production étant de source thermique, notamment à base d’hydrocarbures, les découvertes de pétrole offshore (100 à 200 km des côtes) suscitent quelque espoir. Mais la prudence semble encore de mise, compte tenu des désillusions connues plus au Nord sur les gisements mauritaniens dont heureusement le gaz est aujourd’hui en exploitation. La privatisation n’étant pas à l’ordre du jour non plus, et en attendant que se concrétise le projet de dégroupage (de la production, de l’exploitation et de la distribution) qui ne règle guère le problème, n’est-il pas pertinent de sortir des tiroirs la perspective d’interconnexion des réseaux sénégalais, mauritanien et, au-delà marocain et Espagnol. Son objectif ayant été de réduire les coût difficilement supportable, ainsi que de résorber « le déficit d’offre en électricité à un prix compétitif par rapport aux centrales thermiques existantes ».

C’est ce qu’indique la documentation de la Société de Production de l’électricité à partir du gaz mauritanienne (la SPEG), créée par la Société mauritanienne d’électricité (SOMELEC) et dont plus de la moitié de sa production est destinée à être vendue au Sénégal et au Mali. Il comporte deux phases : « une première lancée en 2015, pour l’importation via le réseau électrique existant de 80 MW et une deuxième phase à l’horizon 2018 avec la réalisation de l’interconnexion entre Nouakchott en Mauritanie et Tobène au Sénégal pour la fourniture de 250 MW soit au total 330 MW », selon les auteurs. En fait, Senelec en attendait 125 MW immédiatement et 250 MW par la ligne haute tension (225 kV) sur 422 km entre Nouakchott et le poste de Tobène. Les coût de réalisation côté sénégalais se montent à 105 millions d’Euros -68 milliards 775 millions FCFA-, financés sur prêts de l’AFD de 40 M€ et de la Banque islamique de développement (BID) pour 60 M€, en plus d’une subvention de 5,5 M€ de l’AFD. Dès 2017, le Sénégal avait prévu de porter la part du gaz mauritanien dans le mix de production d’électricité à 26 % en 2018. Car aux termes de la politique adoptée à la création de l’Agence en charge des énergies renouvelables (ER), le pays devrait arriver à une part de 20% d’énergies dans la production, dont déjà les 260 MW attendus en 2015.

Des importations moins coûteuses

Tout cela explique l’actualité des projets d’importation d’électricité à partir de l’Europe via le Maroc. Selon l’étude de la Banque africaine de développement (BAD)2*, l’’interconnexion Sénégal-Mauritanie-Maroc-Espagne devrait permettre de combler le gap de production de manière durable et d’en réduire les coûts de revient. Elle couvre trois projets de centrales à charbon totalisant 645 MW sous contrat Independant power producers (IPP). Dont deux pour prendre le relais d’équipements au gaz et au diésel, notamment l’ancien projet de 125 MW du consortium Sénégal-Maroc-Pays Nordique, et une centrale de 2×125 MW réalisée par Kepco (Corée du Sud). Quant au 3ème qui devra entrer en lice en 2016, pour une production de 250 à 300 MW, il sera réalisé par Africa Energy sur actionnariat indien. Des avantages non négligeables en sont attendus au niveau de l’intégration économique et en termes d’économie verte. « Le caractère régional de ce projet aura pour effet de renforcer l’interdépendance économique et politique entre les deux pays, la Mauritanie et le Sénégal (ainsi que le Mali via la connexion au réseau de l’OMVS », dit le texte. Tout en réduisant les émissions brutes de CO, à 160 kt/an, contre 850 kt/an pour le projet charbon de 125 MW. Le choix est vite fait quand on pense au mécanisme de développement propre (MDP) dont le Sénégal est partie.

Source :
*1AFD, Document du projet d’interconnexion Sénégal-Mauritanie, mise à jour en septembre 2014 ;
*2 Sénégal-BAD : Étude d’interconnexion des réseaux électriques, Sénégal – Mauritanie – Maroc – Espagne, Juillet 2011 ;
*3« Lumière », Trimestriel d’information interne de Senelec.