Le 14 mai 2014,  la Biscuiterie de Médina abrite son vernissage. Khadidiatou Sow  présente et expose l’installation, spirale de vie, en pleine effervescence de la biennale Dak’art 2014. Mais avant, coup de pinceau d’une femme de l’art. Réalisatrice, peintre, styliste, costumière.

C’est une fille normale, au style classique. Sans chichi, avenante.  Un brin naïve, un condensé de rêve et de réel. Une «surréaliste», résume-t-elle.

Son atelier, sis chez Mauro Pétroni, aux Almadies, est bercé par le bruit des vagues, le gazouillement des oiseaux.  Sur ses toiles, les personnages au visage bouffi semblent flotter dans le vide. «Ces visages rappellent mes neveux, l’un est joufflu», rigole-t-elle. Ces créatures fictives ont une allure dégingandée : épaules larges, collier au cou et attifées d’accessoires bisexués nagent et volent dans un espace étroit. Une touche de pinceau en spirales complète le décor, donnant ainsi une impression de vertige. Khadidja refuse de commenter ses œuvres. «Je n’aime pas intellectualiser les choses», sourit-elle.

Elle préfère la posture de spectatrice. «L’art, c’est créer des émotions», dit-elle. Elle laisse le public donner un sens à ses œuvres. Mais ses choix de couleurs la trahissent. Sa propension à utiliser le jaune serait, selon son mentor, le céramiste Pétroni, révélatrice «Van Gogh aimait le jaune parce qu’il était malade», compare-t-il. Mais, elle affiche un bulletin de santé impeccable : «Je ne le suis pas».

Comme ses personnages, elle flotte joyeusement dans une robe noire évasée, dissimilant ses rondeurs. A trente ans passés, Khadidja paraît la vingtaine.  Ses épaules carrées, une petite poitrine, lui confèrent une jeunesse éternelle. Dans son univers rangé où toutes les expressions se croisent, la peur, l’horreur, l’angoisse hantent ces personnages excentriques. «Depuis que je peins ces personnages bizarres, les gens aiment ma peinture. Des collectionneurs achètent mes toiles, elles créent des émotions».

Devant une toile : elle suit une logique : «Je veux me donner du plaisir, qu’importe ce que les gens vont penser après. Il faut que j’arrive à me satisfaire pour plaire aux autres». C’est un précepte valable  partout. Dans une autre vie, elle est aussi styliste. Dans un coin de l’atelier, elle a rangé une collection de  sacs et chaussures jalousement  conservés dans des cartons et attendant une clientèle : «Je ne sais pas encore comment les commercialiser».  Pourtant, ce ne sont pas les raisons qui manquent. «J’ai toujours besoin d’argent», souffle-t- elle. Elle ne se l’explique pas, mais trouve plus facile de vendre des toiles que des fringues.

En quête de bonheur

Par intermittence, elle passe d’une discipline à l’autre, entre la peinture, le stylisme et le cinéma. De 2004 à 2009, elle range son pinceau : la peintre connaît un coup d’arrêt. Manque d’inspiration ? «Je ne me reconnaissais plus dans ce que je faisais». Le destin lui tend les bras : son rêve de cinéma se réalise. Elle rencontre Pape Mbodj, qui réalise le film  Capitaine des Ténèbres. Il lui confie le maquillage et les costumes. Elle se rêvait plutôt actrice.  Khady hésite. L’offre ne l’enchante guère. Ensuite, le lieu du tournage, Saint-Louis, «c’était loin». Elle n’aime pas être loin de sa famille basée à Dakar. Mais la passion est plus forte. Elle succombe à l’appel du  7ème art et y prend goût.

Le réalisateur Gora Seck la convainc de déposer son projet de film «Dévoile-toi Djembé» à Africadoc. Son histoire est retenue, trouve un producteur. Mais la maladie de son frère annihile le film, il  n’est pas encore réalisé. Après une formation à Africadoc, elle part pour la France aux ateliers Varane en 2007. Elle réalise une série de documentaires remarqués par la critique. Son doc Entre mer et mère est récompensé au festival Image et Vie à Dakar. Bataxaal, la lettre, décroche un prix au festival de Milano. Puis, elle touche à la fiction avec bonheur. La Punition est primé au festival des trois continents, et à Cannes dans la section «shorts-films» en 2007.  Le cinéma lui sourit pourtant, Khadija garde de cette expérience un sentiment mitigé «J’ai appris des choses, j’ai pas mal voyagé, mais je n’ai pas eu de satisfaction personnelle. Je n’ai pas raconté ce que je voulais raconter».  Clap sur le cinéma. Retour à la peinture.

Des  coups d’arrêt, des passages à vide,  des moments de doute, des crises d’inspiration elle a en connus. Mais rien n’altère sa vocation. Durant un séjour aux Pays Bas, elle se réconcilie avec le pinceau. En plein tournage, elle remballe ses affaires, quitte le plateau, pour aller retrouver sa palette et ses chevalets. Les visages qui sortent de ces tableaux, expriment la peur. Avec leurs yeux et leurs bouches grand ouvertes, ils semblent tout droit sortir des films d’horreur,   autre  passion  de Khadija.

Perfectionniste

A la maternelle, elle fait déjà des ronds avec une surprenante précision. Elle dessine les contours des taches. Petite fille rêveuse, elle admire les nuages. Après le Bfem, elle quitte le système généraliste. Cap sur les Beaux-arts de Dakar. Elle se présente trop tard  au concours d’entrée à l’Ecole nationale des Arts. Elle se rattrape sur la formation payante et décroche le parchemin après quatre ans d’études. Etudiante, elle vend ses premiers tableaux : une série de 5 toiles et empoche 1 million Cfa. La petite fille rêveuse est devenue une artiste perfectionniste. Mais reste l’éternel chouchou dans une fratrie de huit enfants. «Je demeure celle qu’on protège le plus dans ma famille, même mon jeune frère s’occupe de moi».

Elle s’est fait pourtant une carapace dans le milieu des arts, où les sales coups ne manquent point. «J’ai souvent payé cash, parce que je fais vite confiance», dit-elle. Etre femme dans un monde machiste n’arrange pas souvent les choses.  Elle peut compter pourtant sur un trio de mâles protecteurs. Gora Seck, pour le cinéma : «il m’a motivée». Pétroni pour les arts plastiques : «mon soutien moral» ; et  Pape Mbodj dans le cinéma : «Il m’a mis le pied à l’étrier».

Célibataire épanouie, elle puise sa force morale dans les valeurs maternelles  infaillibles. Ndèye Fa Sy, sa maman, lui a inculqué le sens des responsabilités. Et lui sert de modèle. «Je ne me souviens pas de mon père, il est décédé quand j’avais trois ans. Ma mère me soutient même si  elle ne comprend pas toujours ce que je fais», confie-t-elle.  Elle sort une anecdote : «Elève aux Beaux-arts, j’ai exposé en clandestin et vendu une série de 5 tableaux à 1 million 500,  Mama a regardé l’argent et a dit : ‘‘je ne sais pourquoi pas les gens aiment acheter les choses que tu fais’’». Pourtant, l’avis maternel compte pour elle. Tout comme les critiques  de ses petits de neveux : «Ouah,  c’est beau ! Ouah, il me fait peur ! ».

Née en Belgique d’un père diplomate sénégalais, Khadidja cultive volontiers le sens de la famille. Cela lui permet de lutter et de résister dans un milieu artistique malsain. «Dans  ce milieu, j’ai retrouvé tout ce contre quoi  j’ai été protégée. J’ai vu les comportements que je ne voulais pas voir. J’ai voulu arrêter, ma mère m’a demandé de me battre si je voulais arriver à quelque chose». Paroles de mère.