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Jean Claude de L’Estrac : «Affranchir le FCFA est prématuré»

Publié le 24 novembre 2014 par Godlove Kamwa

Avec Henri Lopez, 77 ans, ancien Premier ministre congolais (Brazzaville) et actuel ambassadeur à Paris et Pierre Buyoya, 64 ans, ancien président burundais aujourd’hui haut représentant de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel, le Mauricien Jean Claude de L’Estrac, 66 ans, convoite la succession d’Abdou Diouf à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie. Dans ses 12 points pour la francophonie de demain, figure en bonne place l’innovation de la dimension économique qu’il met en avant dans sa campagne auprès des dirigeants attendus au sommet de la fin de ce mois à Dakar, et dont le Sénégalais Macky Sall. L’ancien éditorialiste de l’Express et collaborateur de Jeune Afrique ou de l’agence Reuters, aujourd’hui à la tête de la commission de l’océan indien, a dirigé l’association des journalistes de l’Île Maurice et lancé la première radio privée de son pays, avant d’embrasser une carrière politique. Il intègre l’assemblée nationale à 28 ans avant de finir diplomate et plusieurs fois ministre. Du haut de cette longue expérience, cet écrivain aux multiples distinctions a de nouveaux rêves qu’il partage avec la Gazette.

Monsieur de L’Estrac, vous proposez d’utiliser les diversités culturelles pour mettre en place des mécanismes de prévention des tensions. Cela est-il applicable à la situation qui prévaut au Burkina Faso aujourd’hui ?

Je le pense, parce que cette situation était prévisible et j’espère que ça servira de leçon à l’ensemble de nos pays en Afrique, parce que les mêmes causes produisent partout les mêmes effets. Et je crois d’ailleurs que le président Compaoré avait été averti par certains que ce qu’il projetait de faire risquait de lui aliéner une forte proportion de sa population. Et si cet observatoire de la diversité existait déjà, il aurait peut-être été possible d’alerter les autorités sur les risques qu’elles faisaient courir à leur pays et à eux-mêmes. Au contraire, aujourd’hui plus que jamais, je suis persuadé que ce mécanisme-là peut être utile. Je ne dis pas qu’il peut forcément produire à tout coup des résultats mais il peut alerter suffisamment à temps, les autorités, les populations, afin d’éviter ce type de drame pour l’Afrique. Heureusement que c’est arrivé à un moment où d’autres aussi sont en train d’envisager le même chemin et je pense que ça servira de leçon.

Cet observatoire des diversités culturelles est proposé exactement au moment où l’Afrique peine à mettre en place des organismes à même de prévenir des tensions internes ou même le terrorisme. Croyez-vous que l’OIF puisse exiger par exemple aux Chefs d’Etat de ne plus modifier la constitution ?

Elle ne peut pas exiger. La francophonie n’est pas là pour exiger, puisqu’elle est l’affaire des Chefs d’Etat…

Peut-elle donc obtenir cela si je reformule ?

Oui elle peut obtenir le consensus sur un certain nombre de règles à respecter par l’ensemble des pays. La francophonie, ce sont des Etats et les chefs de gouvernement mais il est clair que ce qui se passe va faire réfléchir l’ensemble des Etats. Et il est clair qu’il faut les soutenir, il faut renforcer les capacités des Etats à comprendre ce mécanisme, à anticiper les crises et il y’a suffisamment de ressources au sein de l’organisation pour apporter aux Chefs d’Etats les éléments qui peuvent leur être utiles dans la formulation des politiques et des décisions. Ce n’est pas décidé à la place des Etats, c’est les aider à bien décider.

Au delà de la prévention des crises, vous avez proposé une dimension économique de la francophonie de demain et vous évoquez notamment l’industrialisation. Est-ce que ce n’est pas une vision relativement difficile, voire utopique eu égard aux blocages monétaires et aux difficultés d’échanges commerciaux entre les Etats, particulièrement africains ?

Particulièrement en Afrique francophone. Pas africain. Si vous faites la comparaison avec ce qui se passe en Afrique anglophone, vous verrez que ces blocages-là n’existent pas, ou existent moins qu’en Afrique francophone. Non ce n’est pas si compliqué que ça. Il faut juste avoir une volonté politique, il faut juste mutualiser les moyens pour aider à débloquer, à déverrouiller. Et c’est possible. Il y a des pays qui l’ont fait avec succès en Afrique francophone même, d’ailleurs. Il y a effectivement des pesanteurs, des difficultés à s’intégrer à la mondialisation.

Affranchir le CFA par exemple, est-ce que vous y pensez ?

C’est prématuré pour l’instant. Parce que, avant toute chose, il faut produire et il faut produire chez soi. Je voyais par exemple que l’Afrique est en train d’exporter son cacao en Indonésie pour être transformé. Ça me paraît surréaliste, une grosse part de ce que l’Afrique produit doit être transformée chez elle. C’est de cela qu’il s’agit. Ce faisant, elle crée de la richesse et des emplois pour sa jeunesse, donc cela est possible et cela est en train de se mettre en place. L’idée des zones franches industrielles, par exemple dans un certain nombre de pays, se met en place. Ce que je propose, c’est que l’OIF et ce n’est pas une opération coûteuse, cherche à mutualiser les ressources, les moyens, les expériences, d’abord en Afrique même et ensuite à mobiliser nos partenaires du Nord qui ont de l’expertise, qui ont des technologies que nous n’avons pas, faire en sorte qu’ils travaillent de concert, pour que la francophonie soit véritablement un espace de solidarité qu’elle est censée être. Mais il faut que ça se fasse sur du concret. Et je ne connais pas de stratégie plus concrète que l’industrialisation. L’Afrique doit faire émerger ses entreprises, petites, moyennes, grandes, en mobilisant les ressources qui existent dans la francophonie de l’OCDE qui possède tout ce que nous n’avons pas au sud, qui peuvent être des partenaires pour gagner des marchés, produire, exporter dans le monde entier.

Un mot sur la francophonie culturelle même si vous pensez qu’elle est relativement complète, il y a des choses à faire sur le chantier de l’éducation…

Beaucoup a été fait mais il faut passer à une autre dimension. Encore une fois, il faut utiliser les technologies nouvelles. Le numérique. On ne peut pas continuer à imaginer que dans le monde d’aujourd’hui, les universités vont continuer à faire ce qu’on fait depuis Aristote : réunir quelques personnes dans quatre murs, avoir un professeur qui transmet son savoir à un petit groupe limité. On peut immédiatement toucher un grand nombre et particulièrement en Afrique, il faut organiser des universités numériques, d’abord pour apprendre la langue, mais ensuite pour transférer du savoir par le biais de la langue française. Et c’est déjà en train de se passer dans d’autres parties du monde. Regardez aux Etats Unis, les universités sont de plus en plus numériques, ouvertes, libres et gratuites. Et ce n’est pas une formation au rabais puisque les plus grandes universités s’y mettent déjà. Il y a un département de la francophonie qui s’occupe déjà de cette question du numérique et maintenant il faut lier le numérique à la formation.

Depuis la création du poste de secrétaire général de l’OIF en 1999, l’Afrique l’a toujours occupé, ne pensez-vous pas qu’il est temps de penser à une candidature unique, peut-être avec vous comme favori ?

Je ne sais pas si je suis favori mais je sais que le prochain secrétaire général de la francophonie doit être un africain. Ce n’est pas au Sénégal, le pays de Senghor, concepteur de la francophonie, que les choses pourraient se passer autrement. Je discute avec les Chefs d’Etat et de gouvernement et je sens une forte volonté de s’assurer que le poste reste en Afrique. L’OIF est à peu près la seule organisation internationale gérée par un Africain, il y a le pacte de Hanoï qui prévoit que, puisque le siège est à Paris, puisque les projets sont gérés pour l’essentiel par des pays du Nord, il est absolument indispensable pour la diversité de l’organisation que le poste de secrétaire général aille à un Africain.

Pourquoi pas une candidature africaine unique, alors ?

J’espère qu’on aura cette candidature unique. Je sens les Chefs d’Etat et de gouvernements déterminés à rechercher ce consensus. Je pense que j’aurai l’occasion d’en parler au président Macky Sall qui sera aux manœuvres, il aura un rôle capital pour ce consensus.

Avez-vous déjà eu son aval pour votre candidature ?

Personne n’a encore annoncé officiellement ses choix mais le moment approche, et j’en saurai plus après les rencontres.


Accepteriez-vous de retirer votre candidature en contrepartie d’un poste de numéro 2 de l’organisation, je pense aux éventuels schémas avec votre rivale canadienne ?

Pas du tout. Je suis candidat au poste de secrétaire général. Je ne suis pas à la recherche d’un poste. Je suis à la recherche de l’occasion de relever un défi, l’OIF est à la croisée des chemins et elle a besoin de nouvelles impulsions, de nouvelles orientations, d’un dynamisme nouveau et je crois comme disait un magazine, avoir le bon profil pour être ce candidat-là et en plus des circonstances pour être le candidat de consensus et de synthèse.

Un mot sur l’unique candidature non africaine…

Je pense que ce n’est pas dans l’esprit du pacte de Hanoï.

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