En charge du Conseil national de lutte contre le Sida, Dr Safiétou Thiam est en terrain connu. Dans ses locaux spacieux au fond de l’hôpital universitaire de Fann, l’ancienne ministre de la Santé de 2007 à 2009, est comme qui dirait, « the right woman à la bonne place ». Dr Thiam partage avec « La Gazette » sa riche expérience du management des programmes et services de santé, acquise au bout d’un Doctorat en Médecine de l’UCAD 1995, d’un Master en Sciences biomédicales tropicales à l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers et d’un DEA de Santé publique de l’Université de Paris VI. Elle manage désormais le CNLS à l’heure de sa restructuration.

La Gazette : Docteur, On entend beaucoup parler du CNLS ces jours-ci. Qu’y a-t-il de nouveau pour expliquer cette communication massive ?
Safiétou Thiam : Non, ce n’est pas nouveau ; ce programme a toujours existé. Il y a toujours eu deux campagnes de communication annuelles, en juin et en décembre. La nouveauté, c’est sans doute qu’il y a des changements dans la façon de procéder. J’ai moi-même pris part à trois campagnes depuis juin 2014. Tout se faisait à travers la cellule communication du CNLS, de la production pour les radios et la télévision, aux contacts avec la presse. Mais depuis fin 2014, n’étant pas des spécialistes de la communication, on s’est dit que nous n’allions plus vivre ça. Il fallait fédérer tout ce travail qui demandait des efforts énormes et pour lequel certains travaillaient même gratuitement. Alors nous avons décidé de changer de stratégie pour adopter le faire-faire. C’est-à-dire confier ce travail à une agence de communication et nous concentrer sur notre corps de métier, en tant que médecins. Et figurez-vous, nous avons été soulagés et pour les mêmes coûts, ils ont tout pris en charge, de la production des supports aux relations presse, y compris les produits audio, les spots, surtout en Poular, en Wolof et en Sérère, sans oublier l’atelier de sensibilisation du réseau des journalistes en santé. Et avec une grande qualité. Alors, nous pensons maintenant avoir recours davantage au faire-faire et à l’heure du bilan, on va apprécier et réajuster si nécessaire. Donc on a pris assez de recul pour changer la stratégie, mais les campagnes demeurent.

Nous orienter davantage vers le faire-faire

Dans le cadre du Plan 2014-2017, vous parlez d’éradication du Sida d’ici 2030. Si on sait qu’Ebola par exemple a fait sa réapparition au Libéria, on se demande ce que vous voulez bien dire ?

Nous parlons plutôt d’aller vers la fin de l’épidémie. Parce que l’humanité n’a toujours pas réussi à éradiquer complètement, ni la tuberculose, ni la peste, ni la polio. Il n‘y a qu’avec la variole qu’on peut parler d’éradication. Mais l’épidémie se définit à partir critères donnés. On est à zéro cas de choléra ou d’Ebola attendus, par exemple. Alors, dès qu’il y a un cas non attendu, il y a épidémie. Ce que nous voulons d’ici 2030, c’est arriver à la situation de zéro cas d’infection, zéro décès par la Sida. Parce qu’aujourd’hui, il y a des personnes infectées qui continuent de vivre normalement avec le Vih. Pour arriver à zéro infection, en 2030, nous voulons réduire de moitié les nouvelles infections dès 2017. Pour cela nous devons savoir où ça se passe ? Qui sont les plus exposés, les plus vulnérables ? Nous devons par exemple protéger les jeunes, bien qu’aujourd’hui ils soient moins infectés que les adultes. D’autre part, Cuba a réussi à éliminer la transmission mère-enfant ; nous devons donc pouvoir y arriver. Dans les groupes les plus exposés, les hommes ayant des rapports avec des hommes, les travailleuses du sexe ou les milieux de la drogue, il faut travailler intensément pour arriver à une réduction de 50 % des nouvelles infections. Il faut que ces populations là se protègent, se soignent et se dépistent. Et dans le respect de leurs droits humains. Car elles sont exposées à beaucoup de problèmes sociaux. Notamment la loi qui n’interdit pas le travail du sexe, mais l’encadre en fixant l’âge minimum à 21 ans, alors que nous savons que certaines filles dans ce milieu ont moins de 18 ans. Comment travailler avec celles-ci dans le respect des droits humains, en tenant compte des problèmes sociaux, culturels… Quant aux hommes qui ont des rapports avec d’autres hommes, ils continueront de se cacher, parce qu’ils sont réprimés régulièrement. Alors ils se marient avec d’autres femmes tout en continuant les rapports. Et quand ils sont malades, ils ne vont pas se soigner et continuent donc à en contaminer d’autres. C’est plus difficile encore de travailler avec les drogués qui sont aussi obligés de se cacher. Leur premier problème, c’est qu’ils doivent soigner cette accoutumance. Ici, on leur donne de la méthadone en substitution tous les jours. Le service est ouvert même le dimanche jusqu’à 17 heures. Mais quand la police les arrête, même pour un joint, le traitement s’arrête. C’est plus grave avec les drogues injectables qui continuent de propager la contamination. Ne faudrait-il pas que la police amène ici les drogués arrêtés pour les soigner et qu’elle aille poursuivre les trafiquants qui sont les véritables criminels ? C’est vous dire que pour arriver à cette réduction de 50 %, la lutte doit être multisectorielle.
Le deuxième volet, c’est celui du dépistage. Parce que la charge virale peut être indétectable. Avec le sang, le dépistage pose problème. Nous voulons donc arriver à un taux de personnes dépistées de 90 % d’ici 2020. Souvent les malades s’auto-excluent parce qu’il y a de fausses croyances. Il faut que les gens sachent que la vie de couple reste possible si la personne infectée suit ses traitements.

Vous avez tantôt parlé de travail multisectoriel, qui touche donc une diversité de domaines… ?

Effectivement. Nous devons développer une approche multisectorielle. Je crois que c’est la raison pour laquelle le CNLS est au niveau de la Primature. Nous travaillons comme vous savez avec le ministère de la Justice, sur ces cas que j’ai mentionnés. Mais aussi avec le ministère de l’Intérieur sur les forces de sécurités et les zones frontalières. Aujourd’hui, chaque fois qu’un contingent est en partance, ils sont tous dépistés. Nous devons travailler avec le ministère de la Santé bien sûr, mais aussi avec ceux des Mines, du Tourisme pour le dépistage sur les sites d’installation, qui sont souvent des zones à risques. Nous travaillons également avec les organisations de la société civile, parce qu’il y a des choses qu’elles font mieux que nous, notamment en matière de sensibilisation des couches exposées. La société civile est mieux introduite au sein des communautés. De sorte que la multisectoralité est aujourd’hui incontournable et nous souhaitons y associer le secteur privé, tant pour la sensibilisation des travailleurs que pour des investissements dans la lutte contre le Sida.

Vous parlez également d’articulation avec le Programme Sénégal émergent. Comment est-ce possible ?

Vous savez que l’un des piliers du PSE, c’est le capital humain. Il appelle surtout à investir dans la santé. Compte tenu du fait que le Sida touche des personnes économiquement en activité. Tout comme les MST affectent des personnes sexuellement actives. Deux indicateurs au moins concernent ainsi la réussite du PSE. C’est clair : la bonne santé des populations est une condition du développement économique.

Tout cela a un coût Docteur, relativement élevé. D’ailleurs on dit qu’il y a beaucoup d’argent dans les programmes de lutte contre le Sida. Qu’en est-il ?

Il y a eu beaucoup d’argent dans le passé. Et cet argent provenait essentiellement du Fonds mondial pour la lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme : les trois maladies. Mais maintenant le Fonds mondial a classé les pays en 4 groupes, selon le niveau de revenus (élevés, modérés, faibles) et la prévalence du Vih (forte, moyenne, faible). Le Sénégal est dans le groupe à revenus intermédiaires et à prévalence faible. De sorte que nous ne sommes plus dans les pays favorisés. La priorité va aux pays à forte morbidité et à économie faible. J’ai toujours pensé que ce n’était pas juste que le Sénégal, parce qu’il a bien travaillé entre 2001 et 2012, voit ses financements réduits d’un tiers. Mais cela nous donne également l’opportunité de travailler de manière plus stratégique, de ne mettre l’argent que là où c’est prioritaire. Après analyse, on a dégagé les groupes vulnérables des jeunes filles et garçons, des femmes, les zones les plus exposées, les régions Sud et Sud-est où le taux de prévalence est plus élevé, les secteurs du tourisme, des mines, etc. Ainsi on gagne en efficacité.

Le Sénégal a vu ses financements réduits d’un tiers

C’est pour moi l’occasion de saluer le rôle joué par l’USAID depuis le début. Parmi les 1ers partenaires, c’est cette assistance bilatérale qui a, dès le départ, complété l’action du Fonds mondial en apportant les préservatifs, dans la cadre fhi 360. Il y a aussi l’Etat du Sénégal qui fait partie des premiers pays avec la Côte d’Ivoire et le Nigéria à acheter les antirétroviraux depuis 1998. En 2003 aussi, notre pays a été le premier à instaurer la gratuité. Il faut ajouter que le budget a été augmenté pour permettre à l’Etat d’assurer pour 40 % des achats, les 60 % venant du Fonds mondial.

On dirait qu’il vous a aussi fallu passer par une certaine restructuration. N’est-ce pas ?

En effet. J’ai tantôt parlé de programmation, mais au plan institutionnel également le cadre a évolué. Parce que l’essentiel du budget était consacré au travail de coordination, le reste couvrant les activités, le Cnls avait une structure organisationnelle lourde d’une centaine de personnes. Il a fallu réduire pour être beaucoup plus concentré sur les activités. Les réformes introduites ont permis de garder les ressources humaines les plus efficaces et de recourir davantage au faire-faire par le secteur privé qui a les compétences requises. Par exemple, nous avions des unités dans chacune des 14 régions. C’était trop lourd. Nous n’avons gardé qu’un conseiller comme point focal par région, avec son chauffeur. Pour le reste, on s’en remet aux agents du ministère de la Santé, par le biais de la région médicale. Ce qui permet d’ailleurs une meilleure appropriation du programme par ces derniers.

Mettre la personne humaine au centre de la stratégie

Alors, des difficultés demeurent sans doute. Quels autres messages voulez-vous lancer ?

Oui. Un message en direction du secteur privé que nous voulons intégrer dans la stratégie. Parce que d’abord, nous avons beaucoup à apprendre sur les choses que le secteur privé sait mieux faire que nous. Nous lançons le plaidoyer afin que les entreprises interviennent dans le programme de sensibilisation, de prévention et de prise en charge des personnes qui travaillent pour elles, dans les secteurs des transports, du tourisme et des mines par exemple. Nous remercions à cet égard la Banque mondiale et le Fonds mondial pour avoir financé l’étude sur les bénéfices de l’investissement dans la lutte contre le Sida. Les retours sur investissements sont pris en compte dans les politiques de responsabilité sociale des entreprises. Nous voulons maintenant aller vers elles pour les intégrer. Ma conviction est qu’il faut mettre la personne humaine au centre de la stratégie et des activités. Ile ne sert à rien de soigner le Sida chez une personne si elle doit aller mourir du paludisme ou de la tuberculose. Il faut donc une approche intégrée avec les autres programmes tels que le paludisme, l’hépatite B, l’hépatite C, etc. En outre, il ne faut pas oublier que les premiers infectés du Sida ont atteint aujourd’hui le 3ème âge. Il est donc important d’intégrer le système de santé.

Un mot sur la stigmatisation ?

Oui. Elle continue parce qu’il y a encore des fausses idées. Alors qu’il y a eu beaucoup d’avancées. D’ailleurs, il n’y a aucune autre maladie sur laquelle le pays a fait autant d’avancées. Le problème c’est que le Sida n’est pas visible. Il n’a pas de visage, puisqu’à cause de la stigmatisation, les malades s’auto-excluent. C’est pourquoi il faut arriver à la fin de l’épidémie, à zéro cas d’infection, zéro décès. C’est le défi à relever.