Investissements chinois en Afrique Le paradoxe de l’insécurité alimentaire

Un colloque pour mieux comprendre l’impact de la coopération chinoise dans le domaine agricole en Afrique, tel est le choix du CODESRIA pour une coopération responsable. A partir des exemples du Mali, du Nigéria et du Sénégal, un colloque tenu les 9 et 10 avril au Pullman de Dakar, a surtout permis de démontrer la place de plus en plus importante de la coopération sino-africaine, tout en attirant l’attention sur les précautions à prendre surtout en matière de gestion foncière et de respect des droits de l’homme.

Experts africains et chinois de haut niveau, réunis autour de cas pratiques d’intervention chinoise au Mali, eu Nigéria et au Sénégal, ont diagnostiqué la coopération sino-africaine dans la domaine agricole, à la lumière des études sur lesquelles Ebrima Fall regrette que seulement 7% aient été menées par des Africains. Le Secrétaire exécutif du Codesria, qui avait à ses côtés de secrétaire permanent du ministère de l’Agriculture Dogo Seck et le représentant de la FAO, a voulu aller au fond des choses pour une coopération responsable. Il n’a pas été déçu, car la vérité sort de la bouche des experts. A commencer par l’ambassadeur de le République populaire de Chine dont le franc-parler est un exemple dans la diplomatie traditionnelle. S. E. Xia Huang n’a pas caressé les mots pour appeler à un « esprit critique et lucide ».

Parce que selon lui, l’agriculture est « la clé de la stabilité sociale et politique ».Prenant exemple sur la Chine pour qui le défi majeur consiste à nourrir 1,3 milliard d’habitants, il a exhorté à comprendre que tous les efforts de développement en dépendent. C’est pourquoi le secteur agricole reste un volet majeur de la coopération chinoise présente en Afrique depuis les années 50. Dans cette optique, S.E. a salué l’importance que le Sénégal accorde à l’agriculture dans le PSE, en ajoutant que « la Chine est pleinement solidaire de l’initiative », en particulier pour l’objectif de réalisation de l’autosuffisance en riz d’ici 2017. Tout en souhaitant que la coopération agricole sino-africaine contribue au décollage du continent. Le représentant de la FAO a salué cette présence chinoise qui vient renforcer les efforts de l’institution onusienne. Tout aussi lucide, il a toutefois insisté pour que les efforts de développement tiennent compte du double défi de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, chez une population majoritairement jeune et qui va doubler au cours des prochaines décennies. D’où l’importance pour la FAO de la modernisation du secteur agricole.

Insécurité alimentaire et malnutrition

Le Secrétaire permanent Dogo Seck s’est longuement appesanti sur les innovations technologiques introduites, notamment en termes de variétés de riz et d’itinéraires culturaux, pour booster la productivité.

Puis place aux experts qui n’ont pas dérogé à la règle. Puisqu’il est apparu tout au long des présentations que si l’investissement chinois est bienvenu et souvent irremplaçable comme contrepoids relativement à la coopération traditionnelle, il n’en demeure pas moins qu’il y a des manquements à régler, notamment en matière de respect des procédures et des droits de l’homme. A cet effet, la question foncière a occupé la moitié des riches débats, surtout relativement au risque d’accaparement des terres. A ce sujet d’ailleurs, une remarque du directeur de Tambaroua au Mali fera date. M. Abdoulaye Niang a en effet préféré abandonner le débat idéologique pour avancer vers la notion d’acquisition éthique, estimant que la terre a une valeur qu’il faut d’abord déterminer dans tous les accords de joint-venture tel que proposé par les entreprises chinoises. 3la terre est d’abord agricole, avant d’être minière ou industrielle », dira-t-il, estimant qu’il est paradoxal de voir que l’Afrique est en haut du tableau en termes de richesses, mais au bas du classement par l’indice de développement humain.

L’Afrique au bas de l’échelle du développement humain

L’amélioration des conditions de vie des populations semble ainsi être la principale préoccupation des intellectuels ayant participé au colloque. Alors que l’analyse de la situation viendra de l’expert chargé de la communication sur le Sénégal, Ibrahima Niang qui a estimé que là où la Chine vit un dilemme, l’Afrique est confrontée à un paradoxe. D’un côté, le pays continent est peuplé de plus d’un milliard 300 millions d’âmes, soit 20% de la population mondiale qui doit être nourris sur 7% des terres et 6% des ressources en eau. De l’autre, l’Afrique qui n’arrive par à réaliser l’autosuffisance alimentaire, en dépit de ses 212 millions d’hectares de terres cultivables. Alors qu’au Etats-Unis, seuls 2% de la population arrivent à nourrir tout le pays. Par ailleurs, au Sénégal la Chine est surtout présente dans la production de sésame, dont le pays ne produit que 2 à 3000 tonnes sur une demande annuelle de 15 000 tonnes au moins, selon M. Niang. La coopération chinoise soutient également l’anacarde majoritairement produite dans la région Sud, mais surtout la production arachidière concentrée au centre du pays.

L’expert Ibrahima Niang a campé le décor d’une Chine où le secteur agricole a été au cœur de toutes les révolutions, face à une agriculture sénégalaise livrées à de multiples contraintes que sont le régime foncier (Loi sur le domaine national) en phase d’être réformé, la faiblesse de l’investissement, l’insuffisance des dépenses publiques, le manque de pistes de production et l’absence de garanties sur les droits de propriétés. Ce nonobstant, elle présente de réelles opportunités pour les investisseurs du fait de la position géographique privilégiée, d’une longue façade maritime avec un climat doux, des ressources en eaux abondantes et d’un disponible de 4 millions d’hectares de terres cultivables, des facilités à l’export, etc.

Les participants ont salué l’ouverture des centres de démonstration sur les techniques agricoles (spécifiquement rizicoles) à Sangalkam et à Podor, ainsi que le transfert de technologie et l’amélioration de productivité qu’a favorisés cette coopération, tout en invitant les chercheurs à se pencher sur la perception qu’ont les producteurs sur la présence chinoise.

Sucre et riz, denrées stratégiques

Le choix porté sur la production de sucre par Mme Nawa Ouatara a été vivement appréciée, d’autant que là où la Compagnie sucrière sénégalaise(CSS) annonce l’atteinte d’une autosuffisance dès cette année, avec 150 000 tonnes de sucre canne attendues, le Mali ne produit toujours que 35 000 tonnes par an face à une consommation estimée à 200-250 000 tonnes. Ce qui rejoint la remarque pertinente de M. Cheikh Oumar Bâ de l’IPAR suggérant que les Africains essaient de mener des réflexions solidaires.

D’autant que selon Nama Ouatara qui a présenté le cas malien, les importations du Brésil, de Chine et d’Inde pèsent lourdement sur la balance commerciale. Alors que la Chine qui est présente sur le secteur depuis 30 ans est le 4ème plus grand producteur au monde. C’est même une joint-venture, Nsukala SA qui est au cœur de la production domestique, où elle est majoritaire avec 60 % du capital contre 40 % à l’Etat malien.

Cet expert de niveau doctoral a tenté de voir dans quelle mesure l’investissement chinois était responsable. Mme Ouatara a en effet axé une partie de ses recherches sur le respect des droits fonciers et des droits humains en général, pour les populations impactées par les deux usines de la joint-venture. Elle a passé en revue les résultats de cette coopération qui, après des difficultés de gestion de la 1ère unité dans les années 80,, Kala Supérieur a bénéficié de l’assistance technique et financière chinoise, pour mener à la joint-venture en 1993, vouée à la production de sucre et d’alcool. Nonobstant la faible production (30 000 tonnes en 2013), cette coopération a rapporté 42 millions de dollars d’impôts, permis de réduire la facture des importations et constitue aujourd’hui un pôle d’emplois ruraux saisonniers et permanents. Toutefois, Mme Nama Ouataara s’est interrogé sur le sort des habitants des 9 vilages déguerpis (certains ont été relogés), sur la représentation chinoise plus importante parmi les décideurs et sur la Responsabilité sociétale d’entreprise (RSE) en termes de constructions d’infrastructures sociales (routes, centres de santé, aménagements hydrauliques).

Alors qu’elle reconnait qu’au départ l’étude d’impact environnemental n’était pas exigée. Le modérateur malien, M. Denon Kassoum, du ministère du développement rural, a salué l’option de la coopération sud-sud et les emplois ruraux créés, ainsi que la réglementation de l’Office du Niger qui ne donne que des baux emphytéotiques sur les terres. Il a toutefois mis en garde contre l’accaparement des terres, regretté que sur 2 millions d’hectares de terres disponibles, le Mali n’ait encore pu aménager que 400 000 hectares et indiqué la nouvelle vision qui privilégie les agropoles intégrant la production, la transformation et l’ensemble de la chaîne de valeur, y compris l’énergie et le transport. Les débats ont porté essentiellement sur la RSE, le coût des affectations de terres, les motivations réelles des investisseurs et leurs gains, l’efficacité du transfert de technologie, etc. Une fois de plus, devant la comparaison inévitable avec les réalités sénégalaises, le Conseiller spécial du ministre Dr Abdoulaye Seck s’est étonné que le Mali dépense 8 millions FCFA pour aménager un hectare irrigué, alors qu’il suffit de 4 millions au Papil (projet d’appui à la petite irrigation locale). Tout en reconnaissant que la Chine doit être accueillie à bras ouverts, parce qu’elle fait contrepoids, M. Diallo a recommandé l’option sénégalaise par la responsabilisation des communautés de base. Puisque selon lui, « l’Etat est mauvais gestionnaire, mais aussi piètre propriétaire ».

Le Nigéria entre gigantisme et réalisme

Dr Aderibigbe S. Olomola a présenté l’exemple de projets de rizeries dans le pays africain qui, après l’Afrique du Sud attire le plus d’investissement direct étranger (IDE).En effet, le Nigéria représente 32 % du Pib de l’Afrique subsaharienne et les Chinois y sont attirés dans la construction d’infrastructures, l’énergie et les télécommunications. Selon l’expert, avec 80 % d’exploitations familiales, son pays qui ambitionne de renforcer la sécurité alimentaire en partant de l’industrie semencière, de la pisciculture et de la volaille, a montré un vif intérêt pour la coopération sud-sud, notamment par le transfert de technologies. Les défis étant pour les experts chinois d’intégrer le savoir-faire local, lever les contraintes financières et logistiques et dépasser les barrières culturelles, linguistique notamment. Le pays est entré dans sa phase d’industrialisation, et met l’accent sur l’option chaîne de valeur.

C’est ainsi qu’un premier projet visait l’implantation, d’un seul coup, de 100 grosses rizeries sur un financement d’Eximbank China à hauteur de 100 millions de dollars (5 milliards FCFA).Il a buté sur des craintes liées à sa durabilité, à la complexité des procédures de la banque chinoise et aux risques sur le foncier. Le projet a été finalement abandonné et il a été retenu de n’installer que 10 unités à la fois, pour une capacité totale de traitement de 360 000 tonnes, en impliquant le secteur privé qui a emprunté à des taux concessionnels. Aujourd’hui, après la création d’un marché semencier, la Chine est présente dans la production semencière (riz, maïs, sorgho), avec 20 compagnies installées entre 2011 et 2014, dont la compagnie (Green.. of West Africa) GAWAL qui promeut les fermes intégrées mécanisées, pour les fruits et légumes, la pisciculture et la foresterie. Il reste que, parallèlement à l’idée de M. Cheikh Oumar Bâ d’IPAR estimant que face au pays continent qu’est la Chine, les petits Etats africains devraient se retrouver autour de solutions communes, les participants ont ouvert des pistes pour le renforcement des activités de formation et de vulgarisation.

L’ARACHIDE SENEGALAISE EN QUETE DE RENOUVEAU

cet égard, à côté de l’initiative fort louable de la Qingdao Golden Rock Nuts Cy qui est en négociation pour une joint-venture et envisage d’investir plus de 4 millions de dollars (2 milliards de FCFA) dans la transformation, l’entrée en scène des commerçants sur le marché des graines décortiquées a été diversement appréciée par M. Diallo du MAER et par le doctorant Guissé qui dit avoir travaillé sur la question. D’autant qu’à l’heure actuelle, la production sénégalaise d’arachide a chuté de 80 % du marché mondial à 4 %. L’arrivée des commerçants chinois sera considérée comme bénéfique, M. Diallo, grâce à une revalorisation des prix au producteur. Le conseiller tire cependant la sonnette quant à la concurrence, indienne en particulier, et à l’option transformation qui gagne du terrain avec l’installation de petites unités. Last but not least, un accord a été signé en 2014 avec la Chine, ouvrant les portes à la production arachidière. Cependant, « la présence du dinosaure qu’est la Suneor » n’a pas manqué d’être souligné par la partie chinoise. M. Diallo qui annoncé le lancement d’une procédure de privatisation a invité les entreprises chinoises à se rapprocher du ministère de l’Agriculture pour s’informer afin de mieux saisir les opportunités offertes, d’autant qu’il a été souligné qu’il n’existe pas encore d’interactions entre les experts chinois et les instituts sénégalais de recherche.

Fatou sagar diop

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