Innovation ou démagogie

Dans son histoire d’une démocratie consfisquée, Lamine Souané a bien failli se tromper en subodorant que la démocratie sénégalaise tant vantée est un jeu de dupe et de folklore politique loin des préoccupations majeures des sénégalais qui vivent dans une précarité généralisée. En souscrivant à sa perception selon laquelle l’acception démocratique ne se limite pas aux seules consultations électorales, il nous est pour ainsi dire fait obligation de saluer à sa juste noblesse, l’innovation de l’administration Sall : soumettre les membres du gouvernement, y compris le Premier des ministres aux curiosités des députés. En réalité, toute la réserve du compliment réside dans le fond et les préalables qui devraient restituer à cette initiative l’intégralité de sa puissance objective.

Dans la forme, le Président Macky Sall vient de rompre avec le complexe d’expression du gouvernement qui caractérise l’administration depuis l’héritage post indépendance. Il n’a jamais été aisé pour un ministre de s’étendre sur les questions brûlantes de l’actualité, même pas pour ceux qui ont précédemment fait la pluie et le beau temps dans l’opposition. Chaque commis de l’Etat élude le risque permanent de glisser dans une gigantesque bévue ou de s’arroger à tort ou à raison quelques bons points généralement dus d’office au Président de la République et au parti. Voilà que Macky Sall défait les tabous et promet de sanctionner l’inverse. « Tous ceux qui ne voudraient pas le faire, j’en tirerai toutes les conséquences », a menacé le Chef de l’Etat s’adressant aux ministres. Il s’avère difficile de prêter à cette rupture l’embarras d’un contexte particulier puisque l’idée de cet exercice républicain est nourrie au sommet de l’Etat depuis la tumultueuse époque d’Aminata Touré à la primature. Au-delà de l’allure de transparence qui force l’admiration face à cette ouverture, Macky Sall porte ainsi la gouvernance politique au cœur du débat. Un courage de la modernité qui vaut tout son pesant d’or dès lors que les crises et les succès seront remués dans le cadre censé illustrer le mieux l’expression populaire : l’Assemblée nationale.

D’ailleurs que la pratique ne souffrira d’aucune contestation du fait de sa capacité à façonner la responsabilité politique du gouvernement. Et c’est dans ce dernier volet de l’initiative que la manœuvre politicienne manifeste toutes ses limites.
L’obligation faite aux ministres de se soumettre aux questions des députés tous les mois rallume dans le fond la controverse d’une démocratie parlementaire au Sénégal. La position du candidat Macky Sall sur la question est connue mais plus personne ne peut parier de sa constance. L’élan de modernité impulsé le 12 Mars dernier veut que le régime aille au bout de ses méthodes et assume le retour de la manivelle, à savoir donner à ce débat républicain toute sa légitimité institutionnelle. La question est de savoir si le chef de l’exécutif, patron de l’APR en a les moyens au regard des paramètres politiques qui entourent sa fonction présidentielle. Il est clair que si le chef du gouvernement s’assumait comme tel sans être simplement le Premier des ministres, l’exécutif se risquerait à soumettre sa survie au quitus d’une représentation nationale dont il n’a aucune garantie de fidélité. C’est le prix du charme de la démocratie occidentale qui semble nous séduire en l’espèce.

En effet, c’est d’une tendance au parlementarisme qu’il s’agit dans ce jeu de l’innovation qui peine à révéler tous ses contours. Et du coup, le défi de la régularité de cette pratique s’éloigne de ses auteurs puisque ni la commission des réformes institutionnelles, ni les députés, encore moins le pouvoir central ne sont parvenus à donner à l’exercice un caractère constitutionnel. Il n’est pas tard pour légiférer sur le sujet, risquer sa succession, ses orientations subjectives et partant dorénavant toute l’autorité de l’exécutif. Pour le reste, la comédie peut durer mais elle ne sera que le visage fourbe du socle original d’une pratique normée et encadrée par des paradigmes scientifiques connus. On l’applique courageusement ou on la dévoie à d’autres fins.

L’autre préalable inconsidéré qui vole à l’innovation du Président Sall une bonne partie de sa loyauté tient à la qualité des débats. Lorsqu’une réputation démocratique légendaire souffre de la politique du ventre de François Bayard comme on l’a vu dans les basses doléances de la coalition Macky 2012, le très peu honorable député défend de viles causes bâties sur le dos de l’électeur. Les sénégalais ont encore en mémoire la comédie du procureur politique que Moustapha Diakhate a joué auprès du Prince en menaçant de sanctionner les brebis qui osent bouder le troupeau. L’élu croyait devoir décerner à Mariama Baldé le sauf conduit au panthéon des protégés du roi et faire mériter la pendaison à Mame Khary mbacke qui en réalité n’inventait pas la volte-face à l’ère de la transhumance politique. On a vu des députés de la majorité Benno Bokkou Yaakaar professer l’imposture au nom d’une certaine loyauté envers celui qui devrait être l’objet de toutes leurs critiques : le Président. Sinon il ne viendrait jamais à Mamouh Saleh le blasphème de recommander à un député de tirer des conséquences s’il venait à ne plus suivre les directives de la formation politique qui l’aurait commis. Comment donc des chiens de garde de la bureaucratie centrale nous feront profiter des leçons de la tragédie parlementaire du 23 Juin 2011?

Le 12 Mars dernier était spectaculaire et louable à plus d’un titre mais les réponses n’étaient pour la plupart d’aucun secret. C’est le cas par exemples des refrains sur la crise de l’éducation, le texte de loi sur les daaras qui piétine, le Plan Sénégal Emergent etc. L’emprunt obligataire de la mairie de Dakar reste en débat tout comme la sortie culottée de l’ambassadeur de France sur un procès en cours. Des réponses politiques qui sont autant adaptées au débat qu’elles sont souvent dénuées d’arguments scientifiques contradictoires. D’où un niveau d’échanges loin de tout intérêt. Malgré les adresses en Wolof, il arrive souvent qu’elles soient moins élaborées que populistes. Combien sont-ils à lire les accords que l’exécutif passe au nom du Sénégal alors qu’ils sont les premiers à saluer la dextérité de Barack Obama devant la vigilance du congrès américain. Le député français René Dosière est devenu célèbre pour sa critique contre Cécilia Sarkhozy qui s’était arrogé le droit de se servir abusivement de la carte bleue de l’Elysée pour ses achats alors que son statut de première Dame lui enlevait le droit de puiser dans les caisses de la Présidence de la République. Je vous fais grâce de toute comparaison avec la présidence sénégalaise. Le plus dur chez nous commence par l’incapacité des élus à faire la lumière sur leur propre gestion comme s’il ne viendrait à personne de se soucier d’un budget de 16 milliards de FCFA. Tout est noyé dans les applaudissements si bien qu’on se souvient de ce que disait François Mitterand : la démocratie est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises.

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