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Laurent Fourchard, historien
« Il faut casser le mythe de la croissance démo graphique infernale des villes africaines »

dimanche 30 décembre 2012

L’historien, Laurent Fourchard est chercheur à la Fondation Nationale des Sciences Politiques et au laboratoire les Afriques dans le monde à l’institut d’études politiques de Bordeaux. Venu A Dakar pour une conférence organisée par les revues Politique africaine et Afrique contemporaine sur les villes et les sciences sociales en Afrique dans le cadre du sommet Africités, le rédacteur en chef de la revue Politique Africaine qui souhaite renouveler les analyses politiques en Afrique déconstruit la vison afro pessimiste sur les villes africaines considérées comme mal gérées et fortement bidonvillisées. Pour Fourchard, il faut relativiser le risque de la forte croissance démographique des villes africaines. Brocardant l’Onu habitat qui dans un de ses rapports considère l’Afrique comme une constellation de bidonvilles, il plaide pour davantage de décentralisation et davantage d’autonomie financière des villes africaines.

Est-ce que la ville africaine a une caractéristique particulière qui la différencie des autres villes du monde ?

On a beaucoup tenté d’expliquer la ville africaine par ce qu’elle n’est pas. Par ce dont elle manque par rapport à l’occident. Les villes africaines sont considérées comme des villes pas assez régulées, pas trop industrialisées, pas assez riches, pas globalisées… Mais il est difficile de donner une caractéristique qui s’appliquerait à l’ensemble des villes africaines. On peut dire qu’il y a un niveau de travail informel assez développé dans l’ensemble des villes africaines si l’on entend par travail informel, le travail non taxé et non régulé par l’Etat. On peut donc définir les villes africaines par la part d’informel très importante. Mais il faut relativiser car en Afrique du sud la part d’informel est faible. Il faut également dire que cette forte informalisation n’est pas une spécificité africaine car une part d’informel très élevée est retrouvée dans des villes asiatiques. Donc cela ne suffit pas à caractériser les villes africaines. Même l’argument avancé évoquant l’absence de gouvernance et l’absence de prise en charge politique ne me convainc pas parce qu’il y a trop de diversités qui ne permettent pas de faire une généralité sur l’Afrique. Le Maroc et l’Afrique du sud sont des exemples de mise en place de politiques publiques à l’échelle locale. Je ne veux pas avoir un discours généralisant sur les villes africaines en disant qu’elles sont mal gérées. Il y’a effectivement des défis considérables du fait de leur croissance démographique importante, de leurs faibles moyens, de fortes traditions autoritaires, d’une faible décentralisation qui signifie très peu d’autonomie budgétaire, et une faible capacité à lever l’emprunt, du coup une faible capacité à faire des investissements sur le long terme. Mais l’exemple de Lagos est intéressant. Le retour des politiques publiques de développement des transports en commun par le service de l’Etat de Lagos a facilité la circulation dans cette ville assez chaotique. Depuis quelques années les transports fonctionnent beaucoup mieux. A partir de 2007, il y’a eu un embellissement incroyable de la ville de Lagos. En 2000, c’était une ville sale, grise. Mais actuellement tous les ronds points sont transformés en jardins. Il y’a une multiplication des écoles. Ce qui fait que la plupart des gouverneurs des autres Etats viennent voir ce qui s’y passe. Dans la ville de Lagos, il y’a aussi la publication des comptes, ce qui est le début de la manifestation d’une transparence financière qui est centrale. Voila un exemple qui est assez intéressant à souligner et qui symbolise la naissance d’une nouvelle génération de leaders politiques plus intéressés par le fait de mieux gouverner les villes.

L’idée centrale du sommet Africités c’est de partir du développement des villes pour impulser un développement beaucoup plus global, mais vu le faible niveau d’organisation des villes africaines et des multiples défis, est-on près de faire de ce slogan une réalité ?

Il n’y a pas si longtemps que les institutions internationales reconnaissent que les grandes villes sont des moteurs de la croissance économique. Pendant très longtemps on a analysé les villes africaines comme des villes parasites où l’on capture le surplus produit dans les campagnes pour faire fructifier les rentes urbaines. Les autorités locales ont des problèmes financiers évidents, des difficultés qui font qu’il est difficile d’accompagner cette croissance démographique. Cette croissance, il faut l’accompagner d’infrastructures qui facilitent l’installation d’entreprises par exemple. Encore une fois, le cas de Lagos est assez significatif, il y’a une zone économique spéciale où toutes les entreprises s’installent. C’est une zone à croissance folle. Il y a aussi le cas d’Accra où on note une vitalité économique incroyable liée au port de Téma devenu un des principaux ports porte-conteneurs de l’Afrique en seulement dix ans. Ce qui est intéressant c’est qu’au Ghana la forte tradition d’intervention étatique n’est pas perdue. Mais ce qui s’y passe n’est pas la manifestation d’un ordre néo libéral qui s’impose. L’Etat gère la zone portuaire de Téma en partenariat avec une entreprise. Ces exemples montrent qu’il y’a des leaders politiques qui se bougent et essaient de faire bouger les choses. Je pense qu’il faut en finir avec cette vision afro pessimiste.

« Il y’a un côté stigmatisant à appeler les villes africaines des villes-bidonvilles »

Mais est-ce que le fort taux d’urbanisation et la forte poussée démographique des villes africaines n’annihilent-ils pas ce rôle de moteur de croissance attendu des villes ?

Effectivement, la forte croissance démographique pose des défis considérables. Parce qu’il y’a un grand nombre de services qu’il va falloir mettre en place et je ne suis pas sûr qu’il y’a des finances qui le permettent. Mais il faut le relativiser le risque de la croissance urbaine. Plusieurs études démographiques montrent que dans certaines zones, là où le marché du travail est saturé beaucoup de citadins retournent à la campagne. Donc la croissance n’est pas aussi forte qu’on le croit. Il faut donc casser le mythe de la croissance infernale. On croit que la croissance démographique la plus forte est dans les métropoles mais les plus fortes croissances sont notées dans les petites villes entre 100 000 et 500 000 habitants. Pourtant le marché du travail n’est pas développé dans ces villes mais bizarrement il y’a cette très forte croissance. Vous récusez l’idée selon laquelle la ville coloniale africaine est une ville ségréguée, est-ce que le cas de la ville de Dakar avec le plateau réservé aux colons et la Médina aux autochtones n’affaiblit-il pas votre argument ? De prime abord, quand on étudie la vie coloniale, on met en exergue la séparation entre un quartier blanc : le plateau quartier des affaires, et la médina réservée aux autochtones. Ce que j’ai voulu dire c’est qu’effectivement il y’a cette volonté raciale de la part des administrateurs coloniaux très imprégnés de racisme. Mais néanmoins ils sont très faiblement outillés budgétairement, techniquement et en ressources humaines. Dans le même temps, les Africains ont résisté à ce genre de ségrégation. Dakar est un exemple intéressant : le plateau était le quartier des européens, mais beaucoup parmi les autochtones qui avaient la citoyenneté française sont restés dans cette partie de la ville. Et pas seulement ceux là. Il y’a eu également des résistances de la part des populations qui n’obéissaient pas aux ordres et qui se sont installées là où elles ne devraient pas. Donc on peut dire que ces villes coloniales n’étaient pas aussi ordonnées que les administrateurs coloniaux auraient voulu qu’elles le soient. Les africains ont eux-mêmes fait la ville contrairement à une certaine littérature qui tend à dire qu’il n’y avait pas de marge de manœuvre de leur part des. Un grand nombre est devenu propriétaire foncier durant l’époque coloniale. Cela montre comment les Africains ont réussi à négocier une ville aussi hostile.

Y a-t-il lien entre l’esclavage, la guerre et l’émergence de villes en Afrique ?

Il est vrai que c’est un lien qui n’est pas très fréquent dans la littérature. L’exemple le plus patent est celui du Nigeria qui était la zone la plus urbanisée avant la colonisation. Il compte plusieurs villes de plus de 100 000 habitants et des dizaines qui en comptent entre 40 000 et 50 000 habitants. On s’aperçoit que là où le réseau urbain est le plus important, c’est dans les sièges de cités-Etats qui sont rivales entre elles, qui se font la guerre et qui visent essentiellement à capturer des esclaves de cités-Etats ou des populations voisines. Dans le contexte de guerre du 19e siècle, au sud-est et au nord du Nigeria, les plus grands chefs de guerre sont les plus grands propriétaires d’esclaves. Ils ont également des centaines de soldats à leur solde. Ces chefs de guerre ont créé des endroits qui deviendront des villes ou ils s’installent avec leurs soldats ou leurs esclaves dans de grandes concessions. La ville d’Ibadan s’est créée de cette manière. C’est une succession d’unités résidentielles de chefs de guerre. Le processus d’urbanisation n’a rien à voir avec l’influence de l’Occident. C’est un processus endogène à l’image de Touba. Les zones d’Afrique où il y’a le plus de villes fortifiées et de murs, c’est le Nigeria. La ville est donc un espace de protection contre l’ennemi. C’est le climat de guerre qui conduit ces villes à se fortifier et au fur et à mesure qu’elles grossissent elles dépassent les remparts.

Dans un de ses rapports Onu habitat considère l’Afrique comme un continent de bidonvilles, est-ce conforme selon vous à la réalité ?

L’Onu habitat est une organisation basée à Nairobi et s’occupe de la gouvernance des villes. Elle a sorti en 2003 un rapport sur le défi des bidonvilles à l’échelle mondiale en s’appuyant sur des statistiques. Selon ce rapport, la zone qui compte le plus de bidonvilles est l’Afrique. Mais il y’a quelque chose qu’il faut contester. Je ne pense pas qu’on peut dire que Dakar est constitué à 70% de bidonvilles. On ne peut pas dire la même chose des villes du Nigeria, ni de Addis-Abeba. Il faut demander aux populations de dire dans quoi elles vivent. Parce qu’il y’a un côté stigmatisant à appeler ces villes des villes-bidonvilles et dire qu’elles vivent dans la misère permanente alors que la réalité est beaucoup plus complexe. Il y’a bien sûr des inégalités sociales patentes même entre les quartiers un peu plus aisés et les quartiers populaires où l’accès aux services est moins abondant. Il y’a une pauvreté urbaine peut être plus exacerbée qu’ailleurs. Ce que je refuse c’est de qualifier ces villes de bidonvilles. Là on est carrément dans la caricature des dynamiques sociales et spatiales de ces villes. Ce rapport a été fait comme un plaidoyer. Les rapporteurs disaient qu’il leur fallait atteindre le chiffre d’un milliard de gens qui habitent dans les bidonvilles à l’échelle mondiale. Ils se disaient qu’avec ce chiffre ils réussiront à convaincre les bailleurs de fonds de faire de ce problème une priorité mondiale. Et ce qui est absurde c’est que c’est Onu habitat qui a en charge de réduire la pauvreté urbaine. Donc Onu habitat produit un rapport en 2003 dans lequel elle surestime le nombre de bidonvillois. Aujourd’hui elle fait le contraire. Une façon de dire que Onu habitat fait son travail car elle a réduit le nombre de bidonvillois. Mais Onu habitat le fait uniquement pour elle. Ce rapport n’est pas basé sur le constat des réalités empiriques. Onu-habitat vient maintenant pour dire qu’au Nigeria, le nombre de pauvres dans les villes a reculé de 40 millions de pauvres au moins. Ce rapport, c’est une blague. Mais comme Onu habitat veut montrer qu’elle est efficace, elle a changé les critères de sélection de ce qu’est un bidonville pour en faire sortir des gens qui sont dans les mêmes conditions qu’il y’a dix ans.

Vous considérez Lagos comme un véritable exemple de gouvernance locale, en quoi sa gestion est particulière et comment répliquer cet exemple dans les autres villes africaines ?

On a souvent une image de chaos de Lagos, de pagaille immense. En 2000, pratiquement rien ne marchait. C’était le chaos sur les routes. Il y’a eu 20 ans de gaspillage d’argent public, de marginalisation volontaire de la part du gouvernement fédéral parce que Lagos était dans l’opposition. On a arrêté d’octroyer tout crédit dans la construction de Lagos. C’est difficile de dire qu’on va prendre les solutions de Lagos et les appliquer ailleurs. Mais une volonté politique est indispensable. On constate que ce qui fait bouger les choses c’est une compétition politique entre un pouvoir national et une ville aux mains de l’opposition qui veut montrer qu’elle peut faire mieux que les gens qui sont au pouvoir. Il y’a aussi l’exemple du Cap, en Afrique du sud qui est dans l’opposition. Elle est dirigée par une coalition blanche et métisse et à l’instar de Lagos, c’est l’éthos de la compétence qui est mise en avant. Ce qui compte c’est donner des services aux gens. D’ailleurs, la mairesse de Cap town a reçu en 2008 le prix de la meilleure gouvernance locale. Ces dirigeants locaux veulent par là dire aux populations : voyez comme nos villes sont bien gérées, si vous nous donnez le pays, on va le gérer de la même manière. A mon avis, s’il y’a un peu plus de compétition politique entre pouvoirs locaux et pouvoirs centraux on peut espérer un cercle vertueux.

« Le rapport de Onu habitat n’est pas basé sur le constat des réalités empiriques. C’est de la blague »

Vous semblez fonder beaucoup d’optimisme sur les villes africaines contrairement à une analyse plus répandue ?

Cela fait 20 ans que je visite les villes africaines. Vu la faiblesse du marché du travail, vu que pendant très longtemps les régimes ont été clientélistes, compte tenu de l’héritage colonial, compte tenu de l’esclavage, je suis émerveillé du fait que dans les villes africaines il fait bon vivre. Ce sont des villes pas nécessairement insécures, même s’il faut être nuancé. En plus il y’a la résilience des populations à vivre en dépit de l’absence d’aide aux emplois, aux services.

Sur quels leviers devraient donc s’appuyer les villes pour impulser le développement à l’échelle locale et nationale ?

Je pense qu’il faudrait renforcer la décentralisation et réduire la forte dépendance du pouvoir central. Il faut aussi autoriser les villes qui ont une base fiscale suffisamment élevée à lever des emprunts pour mener une politique d’investissement plus volontariste. Donc davantage de décentralisation, davantage d’autonomie financière et davantage de fonctionnaires des collectivités territoriales avec des compétences techniques pointues contribueraient à améliorer la gouvernance des villes africaines.

Mamby DIOUF

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