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ENTRETIEN AVEC MAME LESS CAMARA
« L’Apr a le choix entre viser l’hégémonie ou consacrer la coalition comme la seule plateforme capable de gouverner de façon stable le Sénégal »

samedi 29 décembre 2012

L’Alliance pour la république (Apr), le parti du président de la République a récemment célébré ces quatre ans de présence dans le landerneau politique sénégalais. Faut-il le rappeler, le parti présidentiel a connu une ascension fulgurante telle que son leader, contre toute attente, a ravi la vedette à son ex- mentor en devenant en prime le chef de l’État le mieux élu de l’histoire politique du Sénégal avec 65% des suffrages. Le politologue Mame Less Camara livre ici un décryptage pour mieux cerner cette montée fulgurante de l’Apr, ses projections et ses défis. Entretien.

Quelle analyse faites-vous de la fulgurante ascension de l’Alliance pour la République (Apr) arrivée au pouvoir après seulement 4 ans d’existence ?

Je crois que l’Alliance pour la République a bénéficié, depuis l’élection du président Macky Sall à la présidence de la République, du coefficient de son leader et cela était tout à fait prévisible. On a vu comment le Parti démocratique sénégalais (Pds) est passé d’une situation de 18-20 % de l’électorat, avant l’arrivée de Wade au pouvoir, et comment ce parti s’est transcendé et à littéralement explosé pour occuper la première place du premier parti politique du Sénégal. Mais concernant l’Apr je crois que c’est un parti qui a aussi bénéficié de cette sorte de méfiance du sénégalais à l’endroit du parti politique classique. J’entends par là les partis comme le Parti socialiste (Ps), la Ligue démocratique (Ld), qui étaient taillés sur mesure pour d’autres combats. Et si vous faites attention l’Apr et le sigle du parti – ce que j’appelle les dénominations parti-programme c’est autre chose ; l’Apr fait partie de ces formations politiques qui déclinent doublement leur identité. Alliance pour la république ajoutée à un mot wolof « Yakaar » (Espoir, Ndlr). Ceci pour dire que les partis politiques classiques qui avaient des programmes dans le long terme ont été doublés de façon presque imperceptible par des formations politiques qui avaient un autre rapport au temps. Les gens sont fatigués et l’Apr apporte l’espoir ; et d’ailleurs vous voyez comment ça a continué avec le slogan « Yoonu Yokkute », ou le chemin pour réaliser l’espoir.

Justement cette ascension de l’Apr marque-t-elle une nouvelle ère dans l’histoire politique sénégalaise où il fallait avoir une certaine longévité au sein de l’opposition pour se faire élire, en ce sens ne constitue-t-il pas un nouveau modèle de parti politique ?

Il a fallu 4 ans au parti de Macky Sall pour arriver au pouvoir, il a défié l’establishment et a pu s’imposer. Et je crois qu’il y a quelque chose de plus symbolique, même si en acte cela ne signifie pas grand-chose, c’est que le président de la République est le premier président qui soit né après l’indépendance. Et je pense que la rupture générationnelle que des formations politiques comme « Niak Jarignou » ont tenté de théoriser ou sur laquelle des hommes politiques jeunes comme Abdoulaye Willane ont essayé d’attirer l’attention, a été incarné par Macky Sall, qui a été celui par qui s’est arrivé. Donc je crois qu’il y a tous ces facteurs : l’obsolescence d’une certaine forme de ces partis politiques, la mise en place de partis qui se sont tout de suite installés dans l’urgence, tout cela a favorisé l’émergence de cette figure nouvelle en la personne du nouveau chef de l’État qui a bénéficié de l’effet repoussoir des vieux partis dont les gens ne veulent plus tellement.

Et qui a également bénéficié d’un discours qu’il n’a pas lui-même élaboré ni tenu, mais qu’il a incarné pour des raisons historiques. Il est le premier Président qui est moins âgé que la République et qui a bénéficié de tous les éléments de rupture. Rupture avec d’anciennes formes de partis politiques, rupture progressive avec certains profils d’hommes politiques, et il est arrivé à temps pour être à la fois celui qui récupère un parti qui était en train de s’écrouler, en même temps qu’il bénéficiait du soutien de ceux qui, pour des raisons de rupture générationnelle ou idéologique sachant que les partis politiques au Sénégal ne sont plus astreints à la soumission à une pensée doctrinale. Personne n’est plus véritablement marxiste, communiste, personne n’est véritablement un libéral. L’Apr, d’ailleurs certains le déplorent, semble parfois partir dans tous les sens, mais c’est que le principe d’ordre qui a assuré la stabilité dans les partis politiques jusqu’ici, y compris dans le parti libéral qui a été le Pds c’est le centralisme démocratique sous différentes appellations. Mais véritablement l’Apr est un parti, au contraire, qui est polycentrique. Peut être parce que le parti est encore en gestation et qu’il n’a pas atteint un niveau tel que les rigueurs de la gestion du parti vont exiger un mode d’organisation plus autoritaire. Mais pour l’instant c’est un parti où les leaderships apparaissent à des endroits multiples. Il y a le secrétaire général, mais on a vu Alioune Badara Cissé se revendiquer comme le géniteur de ce parti, peut être qu’ailleurs d’autres peuvent dire qu’ils ont pris le risque de quitter leur parti pour suivre Macky Sall. Mbaye Ndiaye et Moustapha Cissé Lô, leur légitimité ils la fondent sur le fait que, pour soutenir Macky Sall, ils ont perdu leur poste de député à l’Assemblée Nationale. Les sacrifices qu’ils ont consentis pour faire vivre l’idée de l’Apr, leur donnait la légitimité de parler au nom du parti sans s’en référer nécessairement au secrétaire général.

Est-ce que ce modèle de parti peut faire des émules selon vous ?

Je pense que c’est le modèle qui va s’imposer de plus en plus. Il est sûr qu’on a plus de chance de voir apparaître des formations politiques du genre Apr/ Yakaar que de vielles formations à l’histoire plus ou moins prestigieuse qui ont traversé toute la période postindépendance et qui de plus en plus vivent des sortes de crises de vocation. Ce pourquoi ces partis ont été créés s’est tellement transformé qu’aujourd’hui un parti impérialiste, par exemple, n’a plus de sens en ces temps de mondialisation. Tout est chamboulé et je crois que les partis vont se créer sur la base de nouvelles perspectives et que l’Apr, peut être, fait partie de ces formations politiques qui inaugurent ce rôle.

Quelles doivent être aujourd’hui les projections de ce parti, doit il aller vers la massification avec d’éventuelles fusions ?

Oui, je pense que l’Apr se trouve confrontée à deux problèmes contradictoires : le premier c’est de se massifier et de ce fait de ne pas être trop regardant sur la qualité du militant, pourvu qu’il y en ait en quantité et que l’objectif ultime est de reproduire la position de ce qu’on appelait au début des indépendances un parti dominant. Malheureusement le parti dominant est souvent l’autre nom du parti unique. Donc se massifier, atteindre des proportions sont telles qu’à soi tout seul on soit capable de gouverner ; c’était l’objectif jusque dans les années 90. Maintenant toute la classe politique sénégalaise, de façon unanime, reconnait qu’aucun parti ne peut gouverner tout seul. Cela veut dire que c’est la fin de l’hégémonie du parti dominant. Et c’est là le second élément du dilemme de Macky Sall. Si son parti ne grandit pas, il ne pourra pas s’imposer, notamment au sein de la coalition sur laquelle il prend appui pour diriger. Deuxièmement on s’est rendu compte, dès l’instant où on a déclaré la fin du parti hégémonique, capable à lui tout seul de gouverner avec des scores fous de 83%, qu’il faut aussi développer une sorte de diplomatie interne au sein de la coalition pour pouvoir maintenir les composantes, les convaincre de rester ensemble. Alors c’est cela les deux voies, ou bien viser l’hégémonie comme le Pds était parvenu à le faire : partir de 20% et à soi tout seul représenter plus de 50% de l’électorat ou être conscient de la vulnérabilité de cette démarche, consacrer la coalition comme la seule plateforme capable de rassembler les membres de forces politiques nécessaires à gouverner de façon stable le Sénégal et dans ce cas donner la faveur à la coalition. Pour cela, il faudra mettre en avant les négociations, partager le pouvoir pour que la coalition reste ensemble. Je pense que ce sont ces deux voies qui s’offrent à Macky Sall, mais en tout cas il apparait clairement que leur priorité est la seconde voie, au lieu de commencer le chemin incertain et de toute façon très long de la construction d’un parti hégémonique, composer avec le réel, la coalition au moins pendant le premier mandat.

Mais selon cette seconde hypothèse est ce que le Président aura les coudées franches pour diriger le pays ?

Je crois que dès l’instant où il aura un second mandat, ce deuxième quinquennat va le délier puisqu’il ne va pas chercher un troisième mandat, lui-même a déjà pris cet engagement et les modifications de la Constitution vont entériner ces changements là. Sauf à être dans une logique de maintien du pouvoir dans le giron d’une formation politique, il me semble que l’option de la coalition peut quand même permettre au Président de gouverner avec des alliés, pourvu que ces alliés là comprennent que le patron de cette coalition c’est le Président et aucun des alliés particuliers. D’ailleurs il est sûr que lorsqu’on va s’approcher de l’échéance du deuxième mandat du Président, son alliance va se métamorphoser un peu, pour ne pas parler de dislocation ou de séparation car on connait au moins une personne, qui pour des raisons assez personnelles sera candidat, c’est Idrissa Seck. Il a aussi une formation laquelle pour des raisons de statut, de rapport à l’histoire ne peut pas manquer de proposer un candidat c’est le parti socialiste. Mais de toute manière je pense que Macky Sall pour ce premier mandat, puisqu’il a fait l’option du gouverner ensemble, fait implicitement, l’option de garder la coalition au prix de concessions nécessaires à son maintien.

Quelles sont les erreurs à éviter pour ce parti afin de maintenir cette dynamique dans la perspective des prochaines joutes électorales ?

L’Apr est obligé d’être la formation politique la plus forte de la coalition présidentielle étant le parti du Président, mais il doit manœuvrer pour conserver une alliance qui lui donne les forces complémentaires qui lui sont nécessaires pour gagner cette élection. Je crois qu’à ce propos le premier écueil va être les locales de 2014 ; il est fort possible que la coalition Bennoo bokk yaakaar soit bousculée par des ambitions que la coalition et l’Apr surtout ne pourront pas maîtriser et qui feront que les consensus seront difficiles à trouver. Mais de toute façon ce que l’histoire montre c’est que le président de la République, du fait de sa fonction, bénéficie d’un pouvoir de négociation sans communiquer la route qu’il souhaite obtenir pour une candidature.

Cheikh Mody FAYE

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