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Dr Amadou Scattred Janneh, ancien ministre du president jammeh
« J’ai été incarcéré avec des déficients mentaux, des personnes souffrant de tuberculose, des criminels et des trafiquants de drogue »

vendredi 28 décembre 2012

Cet homme à l’allure fier est un véritable miraculé. Amadou Scattred Janneh est sorti indemne de la redoutable prison Miles 2 de la Gambie. Titulaire d’un bachelor en communication et docteur en sciences politiques, M. Janneh a été brièvement ministre de la Communication du tyran de Kanilaï. Les réformes qu’il a entreprises pour l’approfondissement de la liberté d’expression sont à l’origine de son limogeage, de son arrestation et de sa condamnation à perpétuité. Jeté dans cette crasseuse prison, en 2010, il a vécu les rigueurs de la détention. Janneh est élargi de prison à la suite de la pression médiatique sur Yaya Jammeh, après l’affaire des exécutions en Gambie. Coordonnateur de la coalition pour le changement en Gambie, Janneh travaille actuellement sans relâche pour précipiter le départ de l’homme qui tient son pays d’une main de fer.

Comment êtes-vous entré dans le gouvernement de Yaya Jammeh ?

Le président Jammeh m’a remarqué à travers mes prises de position publique. Lorsque j’étais aux Etats-Unis, j’étais très critique à l’égard du régime de Yaya Jammeh. Par la suite, je suis rentré en Gambie en 2003 pour travailler en tant que conseiller politique à l’ambassade des Etats-Unis. Six mois après, le président Jammeh m’a envoyé un émissaire pour me demander de venir travailler avec lui. C’est ainsi qu’il m’a nommé ministre dans le gouvernement.

Quand Yaya Jammeh vous a appelé à ses côtés, vous avez accepté sans méfiance ?

J’ai eu des confidents qui m’ont mis en garde, mais d’autres amis également m’avaient rassuré en me disant qu’il s’agissait là d’une bonne opportunité de contribuer au changement dans le domaine où j’étais.

Vous étiez dans quel département et combien de temps aviez-vous passé à ce poste ?

J’ai été ministre de la Communication pendant quinze mois seulement.

Qu’est-ce qui est à l’origine de votre brouille avec le président ?

Comme vous le connaissez, le président Jammeh est d’un commerce difficile. Certains ministres n’ont fait que quelques mois à leur poste avant d’être en désaccord avec lui. Personnellement, les bonnes relations que j’avais avec la presse étaient à l’origine de son courroux. Lorsque j’étais à la tête du ministre de la Communication, j’ai travaillé à abroger de la Constitution certaines dispositions qui entravaient la liberté de la presse. Après cela, Yaya Jammeh m’a écrit une lettre pour me demander si je travaillais pour les médias ou pour l’intérêt public. Au niveau du ministère, j’ai discuté avec les acteurs des médias afin d’apporter des réformes garantissant davantage la liberté de la presse. C’est à cause de cela que Yaya Jammeh m’a limogé sous prétexte que je donnais des informations sensibles à des ambassades étrangères. Il m’a accusé d’espionnage en quelque sorte.

Quelles sont les lois que vous avez contribué à retirer de la Constitution ?

Nous avons en Gambie une commission nationale des médias qui a beaucoup de pouvoirs garantis par la Constitution. Mais aucun journaliste ne figure dans cette commission. Il y a aussi d’autres lois dans la Constitution dont le président se sert comme arme contre les médias. C’est sur ces points que nous avons travaillé en collaboration avec les Anglais et les Américains pour accroitre la liberté de la presse. Depuis cette date, j’ai commencé à avoir des problèmes avec le président.

Pouvez-vous nous décrire l’ambiance des conseils des ministres ? Est-ce que les ministres osent par exemple interpeler le président sur certains sujets ?

La plupart des ministres ne disent rien en conseil des ministres. Ils n’évoquent jamais des sujets qui ont un enjeu pour le président. Quand un ministre prend le risque de le contredire, il attend le moment opportun pour revenir l’accuser de détournement. Il prend plusieurs décisions dont les ministres de tutelle ne sont même pas informées.

Après votre limogeage, quel sort vous a-t-il réservé ?

Au moment où il m’accusait, j’étais en mission à l’étranger. C’est à la télévision que j’ai appris les accusations dont j’étais l’objet. Mais je suis rentré en Gambie sans être inquiété. Il n’y a même pas eu une enquête. C’était juste un prétexte pour m’écarter du gouvernement. Parce que nous n’avons pas la même vision de la liberté de la presse.

Vous étiez donc en liberté ?

Oui. Je vaquais librement à mes occupations. Après mon limogeage du gouvernement, j’ai créé une société dans le domaine de l’informatique. Je travaillais dans mon coin sans aucun rapport avec le gouvernement.

Quelles sont les raisons de votre arrestation ?

J’ai continué mes affaires qui marchaient bien. Je faisais des voyages un peu partout dans le monde pour acheter de la marchandise. Il n’empêche, la situation du pays ne pouvait m’être indifférente. Avec Ndèye Tapha Socè (NDRL : journaliste exilée au Mali) et d’autres, nous avons formé en avril 2010 la coalition pour le changement en Gambie. Comme j’étais sur le territoire gambien, je suis resté dans l’ombre et c’est Ndéye Tapha établie à l’étranger qui prenait certaines initiatives. Mais, lorsque nous avons porté des tee-shirts sur lesquels étaient inscrits des slogans hostiles au gouvernement, j’ai été arrêté en même temps que trois autres personnes. J’ai été jugé au tribunal et condamné à vie.

Etiez-vous les seules personnes à porter ces tee-shirts ?

Non, les autres ont été bastonnés et relâchés par la suite. Mais, nous qui avions confectionné ces tee-shirts, on nous a jugés.

Est-ce que vous aviez un avocat pour vous défendre ?

Oui, j’avais un bon avocat, mais le système gambien tel qu’il fonctionne actuellement ne permet pas un jugement équitable. Surtout quand l’affaire à trait à la politique. Les juges suivent dans ce cas les directives de Jammeh.

« J’avais deux heures de visite pour toute l’année, réparties en 30 minutes tous les trois mois »

Quelles sont les conditions de détention dans ces prisons ?

Je peux dire que la Gambie a les prisons les moins inhospitalières au monde. Les détenus meurent là-bas à cause des maladies et des mauvais traitements. Il n’y a même pas de service médical dans ces lieux de détention, la nourriture est exécrable et beaucoup de prisonniers n’ont pas de droit de visite. Ceux qui en bénéficient n’ont que deux heures toute l’année.

Compte tenu de votre rang, avez-vous bénéficié d’un traitement adéquat ?

Non. Ils n’ont pas tenu compte de mon statut de détenu politique. D’ailleurs, il faut souligner que les détenus politiques sont les plus maltraités dans les prisons. Nous sommes incarcérés avec des déficients mentaux, des personnes souffrant de tuberculose, des criminels et des trafiquants de drogue.

Aviez-vous un droit de visite ?

J’avais deux heures de visite pour toute l’année, réparties en 30 minutes tous les trois mois. Quant à ceux qui sont condamnés à mort, ils n’ont aucun droit de visite.

Combien d’heures par jour passiez-vous dans vos cellules ?

Nous sommes enfermés dans nos cellules presque toute la journée. Nous passons seulement quatre heures hors de nos cellules pour faire la marche ou suivre la télé.

« La véritable opposition au régime de Jammeh viendra de la société civile. »

Y a-t-il des mesures de sécurité pour les prisonniers ?

Il y a aucune mesure de sécurité. Les cellules reçoivent parfois jusqu’à soixante-dix prisonniers alors qu’il n’y pas même pas d’extincteur. Les clés des cellules sont détenues par un seul gardien. Tout cela constitue un risque énorme en cas d’incendie.

Combien de prisonniers sont enfermés dans cette geôle ?

Au total nous sommes 1000 prisonniers à Miles 2. Les détenus politiques sont au nombre de 150 alors que les autres détenus de droit commun font 850. J’ai rencontré là-bas une Sénégalaise qui a fait quinze ans de prison. Depuis 1997, elle est détenue sans jugement, ni droit de visite. C’est le gouvernement de Abdou Diouf qui l’avait arrêtée et extradée en Gambie. Je ne connais pas le contexte dans lequel elle a été arrêtée, car les détenus n’aiment pas trop s’épancher sur les délits qui les ont amenés en prison.

Vous étiez en prison quand le régime gambien exécutait les détenus ?

Oui j’étais en prison à cette période. Je peux vous révéler que c’est moi qui donnais toutes les informations à la secrétaire de notre organisation. A charge pour elle de transmettre ces informations aux organisations des droits de l’Homme ainsi qu’aux journalistes : le nombre de personnes exécutées, leurs noms et leurs nationalités. C’est le 23 août, tard dans la nuit, que les gardes ont commencé à faire sortir neuf prisonniers qui sont tous tués. Quand nous avons donné l’information, le gouvernement l’a aussitôt démentie et quatre jours après une forte pression, il a reconnu les faits.

Qu’est-ce qui vous fait croire que les prisonniers qu’on faisait sortir allaient être tués ?

Le président avait déjà annoncé ces exécutions et quand les forces de l’ordre sont venues cette nuit dans la prison, elles étaient armées de fusils et de chaînes. On savait que ces détenus sont acheminés à l’échafaud. Et lorsqu’on les faisait sortir, il y avait un prisonnier qui m’appelait au secours. J’ai regardé à travers les grilles et j’ai vu d’autres prisonniers sortir de leurs cellules.

Comment avez-vous fait pour sortir de cette prison puisque tu étais condamné à perpétuité ?

Plusieurs personnes ont travaillé à me faire sortir de prison. Amnesty international, notre coalition et ma famille m’ont tous aidé à recouvrer la liberté. Avant mon arrestation, je faisais la même chose pour les personnes détenues illégalement, c’est pourquoi même en prison, j’avais de l’espoir de sortir un jour. C’est pour faire retomber la pression qui a suivi les exécutions que j’ai été libéré.

C’est dans le cadre de vos actions dans la société civile que vous étiez arrêté. Existe-t-il en Gambie une société civile forte ?

En Gambie, aucune organisation de la société ne jouit de la liberté d’expression. Le président n’admet pas de critique. Récemment deux journalistes sont arrêtés parce qu’ils ont appelé les populations à la manifestation. Dans ce climat, il est impossible d’avoir une société civile forte. D’ailleurs, c’est le président lui-même qui gère tout ce qui est relatif à la société civile. Il ne l’a confié à aucun ministère.

« La véritable opposition au régime de Jammeh viendra de la société civile. »

Et les journalistes. Comment vivent-ils cette censure ?

Les journalistes souffrent énormément de cette situation. Certains ont quitté le pays, d’autres sont arrêtés par les forces de sécurité et amenés vers des destinations inconnues. C’est le cas par exemple de Chef Maneh, de Dayda Haïdara, tous deux tués par les forces de sécurité. Les locaux des journaux sont incendiés s’ils ne sont pas fermés par le gouvernement. Récemment des journaux et des radios ont été fermés par le régime. Jammeh ne veut pas de la liberté de la presse. Il n’accepte aucune critique, c’est pourquoi, il n’autorise pas des télévisions privées. Pour les radios, il veut qu’elles se limitent exclusivement au sport et à la musique.

Quelle est la posture des partis politiques ?

Leur nombre a augmenté. Mais on ne voit pas de résultats positifs dans leur stratégie de lutte contre le régime de Yaya Jammeh. C’est pourquoi, de plus en plus les gens estiment que la véritable opposition à ce régime doit venir la société civile.

Mais cette société civile est dans la plupart du temps établie à l’étranger. Est-ce que cette stratégie porte ses fruits ?

Oui. C’est grâce à ce travail que la Gambie est aujourd’hui au devant de l’actualité. Tout le monde est informé de ce qui se passe là-bas. Jammeh essaie toujours de montrer que cette pression extérieure n’a aucun effet sur sa politique, mais nous savons qu’il a fait beaucoup de concessions grâce à cela. S’il a arrêté les exécutions et m’a relâché, nous devons cela à la pression extérieure consécutive au travail de sensibilisation mené par la société civile. Mais, en réalité il n’abandonnera jamais, il attend seulement que cette pression s’estompe pour renouer avec ses anciennes pratiques. Raison pour laquelle nous devons continuer la pression pour réussir notre mission d’amener définitivement la liberté en Gambie.

Pourtant, il y’a toujours des chefs d’Etat qui rendent visite au président gambien. Comment analysez-vous cela ?

C’était avant qu’il ne commence les exécutions. Depuis lors je n’ai pas eu connaissance d’un président qui s’est rendu en Gambie. Même, si certains lui envoient des émissaires, c’est pour lui dire d’arrêter ce qu’il fait. Depuis ces événements, il est complètement isolé et ne sort plus du territoire gambien.

Vous avez côtoyé le président Jammeh. Selon vous sur quoi réside sa force pour tenir sous sa coupe tout le pays ?

J’ai été son ministre, mais je ne faisais pas partie de son cercle proche. C’est quelqu’un qui garde toujours une distance avec ses collaborateurs. Je pense que sa longévité au pouvoir réside dans sa brutalité envers tous ceux qui s’opposent à lui. Que cela soit un ami, un critique ou opposition, il n’hésite pas à t’éliminer. Même au sein de sa famille, il a fait des victimes. C’est cette terreur qui le maintient au pouvoir.

Pensez-vous que si cette pression continue, Jammeh va quitter le pouvoir ?

Lui-même sait qu’il vit ses derniers moments au pouvoir. Il n’est jamais resté aussi longtemps sans sortir du territoire. Il ne reçoit presque pas de visite de ses homologues et il est lâché par ses amis. Nous connaissons des soldats qui ont déserté pour rejoindre l’opposition. Mais nous tairons leurs noms afin d’éviter qu’il s’en prenne à leurs familles.

Pourtant, il y a ceux qui soutiennent toujours Yaya Jammeh pour ses réalisations ?

Tous ceux qui le soutiennent encore ne connaissent pas la véritable situation du pays. Jammeh abuse l’opinion internationale par une propagande diffusée dans les médias officiels qui ne montrent que ce qui marche. Il faut rappeler qu’il n’y a qu’une seule télé en Gambie. Et il ne sert à rien de construire des écoles pour des enfants dont les parents n’ont pas de quoi payer leurs études.

Quels sont vos moyens de lutte pour réussir votre combat ?

Nous utilisons plusieurs moyens à la fois. Nous travaillons à la création d’une antenne radio qui nous permettra de diffuser nos idées en Gambie. Cela va nous permettre de donner aux populations des informations autres que celles livrées par le gouvernement. Nous travaillons aussi à informer les organisations internationales sur les exactions dans notre pays. A chaque fois que l’occasion se présente, nous dénonçons le président Jammeh auprès des autorités influentes du monde comme nous l‘avons fait récemment avec le président Alassane Dramane Ouattara.

Baye Makébé SARR

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