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Pape Goumba Lo, ingénieur-géologue
« Si rien n’est fait on va vers des catastrophes »

mardi 20 novembre 2012

Le constat de l’ingénieur est sans appel : la plage est en train de disparaitre. De Dakar à Ziguinchor, l’érosion côtière a eu des conséquences énormes sur l’activité touristique à Saly et les habitations. Mais pour freiner de quatre fers ce phénomène aux lourdes conséquences, un programme d’adaptation aux changements climatiques pour la protection des zones les plus vulnérables a été initié. Il vise notamment la protection côtière durable, la réhabilitation du Domaine public maritime. Son objectif est de gagner dans un premier temps 100 m de terrain sur la mer dont une quarantaine à Saly sur six mois. A terme, il s’agira de récupérer 330 hectares sur le domaine public maritime. Un bémol toutefois, le coût faramineux du projet : 434 milliards FCFA.

La Gazette : Le phénomène de l’avancée de la mer est-il inexorable ? Saly va-t-il disparaître comme le projettent certains scientifiques ?

Si rien n’est fait oui. Si on laisse le phénomène naturel tel quel en plus de l’aménagement mal conçu tel qu’il se développe, on va vers des catastrophes les années à venir. Les catastrophes, nous les vivons d’ailleurs déjà car en 2009, l’hôtel Téranga a perdu en quelques heures sa plage. Quand on va vers le village de Saly, il n’y a plus de zone d’accostage des pirogues. Sous mes yeux, j’ai vu tomber des filaos, le grand baobab totem du village de Saly. Il a fallu appeler le génie militaire pour qu’il trouve des solutions d’urgence qui ne sont que provisoires car les gens veulent garder encore leurs maisons, leur plage. Mais à moyen terme, il faudra aller vers des solutions qui s’approchent de celles que nous proposons dans le plan d’action côtier que nous menons de Saint Louis à Ziguinchor. Un programme intégré de protection de la côte et pour qu’il y’ait une cohérence avec le programme sous régional de l’Uemoa qui est un programme d’aménagement côtier qui va de la Mauritanie au Mali. Les causes de cette érosion étant bien cernées, les traces ont été bien suivies, et nous proposons de remonter le cours du temps en ramenant la limite de la côte à sa place il y a cinquante ans : il faut gagner 100 m de terrain sur la mer là ou l’érosion est la plus intense ; de Dakar, vers Mbour. Cette solution, d’intérêt national, apporte une solution globale à une foule de problèmes, et va ouvrir beaucoup de perspectives.

On pourrait parler d’urgence pour la zone de Saly parce qu’aujourd’hui vous avez dit que c’est la main de l’homme qui a accentué l’érosion côtière. Quelles sont les travaux que vous allez entreprendre pour juguler le phénomène ?

Un programme d’adaptation aux changements climatiques pour la protection des zones les plus vulnérables a été lancé. Il vise la protection côtière durable, la réhabilitation du Domaine public maritime, l’augmentation de la mobilité interurbaine et inter – régionale, l’augmentation de terres disponibles sur le littoral et l’augmentation de la capacité touristique. Il s’agit également de la création d’entreprises et d’emplois dans les régions de Dakar et Thiès. Mais surtout de développer les capacités des collectivités locales et des acteurs. Le but du programme d’autre part est d’assainir efficacement les domaines côtier et maritime, de régler les inondations côtières et de baisser de la salinisation des nappes côtières entres autres préoccupations. A coté des solutions d’urgence qui nous permettent de gagner trois à quatre mètres dans différents sites, nous allons gagner une quarantaine de mètres pour une durée de travail de six mois ici à Saly. Au plan technique, il s’agit de renforcer par l’apport de sable artificiel sur la plage. Nous allons rétablir la plage et protéger les zones côtières des fortes houles. Et au plan de la biodiversité cette brise va servir d’ancrage.

Quel est le coût de cette opération ?

C’est autour de neuf cent millions FCFA sur les mille cinq cents mètres de plage que nous avons ciblés à Saly. Lorsque l’on commencera à travailler, dans six mois, la plage va revenir. Il y’aura même un système de reboisement et de régénération des palmiers, la mise en place des filaos, l’amélioration des quais pour l’accostage des pirogues et autres. Nous avons vu qu’au Japon l’installation de brise lames avait permis de gagner trois cents mètres sur la plage où l’on a construit des industries et autres. J’ai également vu cela au Gabon et au Maroc. Au Sénégal, les retombées du projet au plan global seront : une meilleure protection côtière en adéquation avec le plan de développement national et les différents plans sectoriels (Tourisme, Pêche, Transport, Assainissement Côtier, …). Il est prévu dans la première phase qui devrait durer environ 15 mois, la réalisation de 30 km de digues de protection contre l’érosion sur la Petite Côte, ce qui nous protégerait des effets attendus de l’élévation du niveau marin. Ceci va se traduire par l’augmentation des terres côtières disponibles. Nous espérons disposer de 60 ha de domaine public maritime, 150 ha pour des infrastructures routières et ferroviaires, 45 ha en aménagement collectif par les communautés littorales, 60 ha pour un aménagement privé sur le littoral, 15 ha pour le réseau d’assainissement littoral. Sur les 330 ha aménagés, 270 ha sont d’ordre public. Les 75 ha de terres cédés au privé permettront de financer le programme d’aménagement des 255 ha. Le coût global du projet est 434 milliards. Ceci permettra de booster l’économie du Sénégal et de financer le programme, avec la construction d’infrastructures routière et hôtelière. Ces dernières contribueront à la création d’emplois sur la côte. La pression foncière sur Dakar et alentours devrait baisser et favoriser la diversification des réceptifs hôteliers. Nous avons également calculé la rentabilité du projet qui est évaluée à 800 milliards de FCFA. Faites le calcul.

L’action du Sénégal dans la lutte contre l’érosion côtière a été approuvée par l’Uemoa qui s’en inspire pour son programme d’aménagement côtier. Voulez-vous nous en dire plus ?

Il y’a une dizaine d’années, le Sénégal avait commencé à réfléchir sur le problème de l’érosion côtière qui devenait de plus en plus catastrophique. Au niveau de la gestion de l’environnement, nous nous sommes réunis pour dire, s’il ne faudrait pas mettre en place un programme intégré de lutte contre l’érosion côtière. Ce plan a abouti à la mise en place d’un cadre intégré qui a permis d’élaborer un plan d’action a partir des vulnérabilités et l’évaluation financière a été faite pour lutter contre l’érosion côtière. L’Uemoa a demandé au Sénégal et à la Mauritanie, qui avaient déjà commencé à réfléchir sur le programme de lutte contre l’érosion côtière, de se retrouver dans le cadre dudit programme constitué au départ par quatre ou cinq pays. Celui-ci a été élargi de la Mauritanie jusqu’au Bénin en incluant même d’autres pays qui ne sont pas concerné par la zone Uemoa comme la Sierra Léone et le Libéria car, la lutte contre l’érosion côtière ne prend pas en compte les frontières entre les pays. C’est un plan d’aménagement de toute la côte parce qu’en 2050, 50% des populations des pays riverains vivront sur les côtes. Et la plus part de nos pays tirent ses ressources de la pêche, du tourisme. D’ailleurs 76% de l’économie du Sénégal est alimenté par la pêche et du tourisme. Imaginez que le Sénégal ne dispose plus de côtes et que la pêche et le tourisme ne marchent plus, ce sera la catastrophe et, tous les pays Africains sont dans la même situation. Aujourd’hui l’Uemoa et la Cedeao qui vont renforcer l’économie de ces pays là ont intérêt à soutenir ce plan d’aménagement de la côte de sorte que la côte ne soit plus vulnérable.

Quelle est la vision des nouvelles autorités sénégalaises sur ce programme ?

L’ensemble des autorités ont approuvé la solution que nous proposons. Nous allons nous mettre en rapport avec les autres structures comme la direction de l’environnement, le centre de suivi écologique etc… Donc, c’est une stratégie dans la quelle il y’aura plusieurs programmes et plusieurs directions qui feront un travail en synergie pour un aménagement côtier durable.

Vous avez déjà travaillé sur les inondations dans les zones côtières, voulez-vous nous en dire plus ?

C’est un travail que nous avons commencé depuis bientôt vingt ans par nos écrits et encadrements et aujourd’hui, nous avons des éléments scientifiques qui permettront de mettre en place un cadre pour régler définitivement la question des inondations au Sénégal dans un délai allant de deux à trois ans. En rapport avec ce que nous connaissons du sol et de l’eau parce que les problèmes d’eau et de sol sont les problèmes les plus importants dans la gestion des inondations. Il faut aussi aménager en fonction de l’eau et du sol et apprendre aux gens qui cohabitent avec l’eau à vivre avec elle car l’eau est une opportunité de développement.

Entretien réalisé par Pape Amadou Fall

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